Culture

Les mystères des cérémonies des remises de prix

Temps de lecture : 3 min

Pourquoi le film «Selma» fait-il partie des huit longs-métrages nommés à l’Oscar du meilleur film alors que sa réalisatrice Ava DuVernay n'est pas nommée à l’Oscar du meilleur réalisateur? Pourquoi Céline Sciamma est-elle nommée dans la catégorie meilleur réalisateur alors que «Bande de filles» n'est pas nommé dans les meilleurs films?

Colman Domingo, Corey Reynolds, David Oyelowo, Tessa Thompson ©Atsushi Nishijima
Colman Domingo, Corey Reynolds, David Oyelowo, Tessa Thompson ©Atsushi Nishijima

Cette année encore, l’annonce des nominations aux César et aux Oscars a fait couler de l’encre. Au-delà de l’éternelle insatisfaction inhérente à ce genre de cérémonie, les observateurs ont rapidement pointé du doigt quelques incohérences.

Concernant les Oscars 2015, l’aberration concerne principalement les films Foxcatcher de Bennett Miller et Selma d’Ava DuVernay. Selma fait partie de la liste des huit longs-métrages nommés à l’Oscar du meilleur film, devenant le premier film réalisé par une femme noire à pouvoir truster la statuette suprême. En revanche, pas de trace d’Ava DuVernay au sein des nommés à l’Oscar du meilleur réalisateur.

Mathématiquement, tout cela est fort logique, puisque cette liste est réduite à cinq noms; le paradoxe de ce cru 2015, c’est qu’y figure le nom de Bennett Miller, réalisateur de Foxcatcher, qui n’est pourtant pas nommé à l’Oscar du meilleur film.

Résumons: Selma, ainsi qu’American Sniper, Whiplash et Une merveilleuse histoire du temps, peuvent prétendre au titre de meilleur film de l’année, mais leurs metteurs en scène ne seront pas élus meilleurs réalisateurs; en revanche, Bennett Miller pourrait devenir meilleur réalisateur bien que Foxcatcher ne soit pas considéré par l’Académie comme l’un des huit meilleurs films de l’année. On marche sur la tête.

Le règlement des Oscars

La raison de ce marasme se trouve dans le règlement des Oscars. Lors de la phase de nominations, chaque votant peut proposer jusqu’à dix films, à la suite de quoi sera établi un classement qui débouchera sur les nommés à l’Oscar du meilleur film.

En revanche, concernant la majorité des autres Oscars (les courts-métrages et les documentaires sont un peu à part), seuls les artistes évoluant dans une catégorie donnée prennent part à l’établissement des nominations dans la catégorie en question. Par exemple, seuls les réalisateurs soumettent leurs nominations pour l’Oscar du meilleur réalisateur.

La situation détaillée plus haut s’explique donc assez simplement: si les réalisateurs votants ont fortement apprécié le travail de Bennett Miller sur Foxcatcher, ce n’est visiblement pas le cas de l’ensemble des membres de l’Académie, qui lui ont préféré Selma et les autres. De ce fait, même si les nominations ne semblent pas briller par leur cohérence, une brève analyse du règlement suffit à aplanir les choses. L’étrange victoire d’Argo en 2013 malgré la non-nomination de Ben Affleck à l’Oscar du meilleur réalisateur peut ainsi s’expliquer par le peu d’admiration suscité par Affleck auprès de ses pairs…

Le paradoxe des César

Du côté des César, la situation est voisine, mais la grille d’analyse bien différente. En examinant la liste des sept nommés au César du meilleur film et celle des sept cinéastes candidats au César du meilleur réalisateur, on trouve six films en commun et un point de divergence. Si La Famille Bélier est nommé comme meilleur film, son réalisateur Éric Lartigau est aux abonnés absents; inversement, Céline Sciamma est la seule femme nommée au milieu de six réalisateurs, mais son film Bande de filles n’a pas été invité à concourir au César du meilleur film.

En scrutant le règlement des César à la recherche d’une règle semblable à celle des Oscars, on finit par se casser les dents: il n’y a rien de tel dans le texte. Les votants sont donc les mêmes pour les deux catégories. Pour schématiser, certains ont donc estimé que La Famille Bélier était un meilleur film que Bande de filles, mais que Lartigau était moins bon réalisateur que Sciamma.

On peine à trouver la cohérence dans tout ça, mais un complément d’explication se trouve peut-être dans les nominations au meilleur scénario original. Comme pour le meilleur film, La Famille Bélier est présent parmi les prétendants. Bande de filles, lui, n’y est pas, supplanté par Les Combattants, Sils Maria, Timbuktu et Hippocrate (tous nommés au César du meilleur film). Il semblerait donc que les votants de l’Académie des César aient considéré que La Famille Bélier, malgré une réalisation banale, méritait sa nomination grâce à un scénario bien ficelé et à des acteurs de qualité (Karin Viard, François Damiens et Louane Emera sont nommés).

En revanche, Bande de filles semble avoir été considéré comme un intéressant morceau de mise en scène au service d’un résultat général moins passionnant. Difficile de comprendre comment l’exigeant scénario de Céline Sciamma, dont le féminisme fera date, a pu ne pas séduire les votants. Les mystères des cérémonies de remise de prix concourent à leur attrait.

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