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En Syrie, des chrétiens prennent les armes face à l’Etat islamique et aux forces d’Assad

A Kobané, fin janvier 2015. REUTERS/Osman Orsal.

A Kobané, fin janvier 2015. REUTERS/Osman Orsal.

Près de 1.500 chrétiens, dont certains venus d’Europe, combattent désormais au sein du Conseil militaire syriaque, allié des forces kurdes et de l’Armée syrienne libre. Leur objectif: combattre la dictature et l’islamisme radical, mais aussi défendre une Syrie multiconfessionnelle, multiethnique et démocratique.

Yohanna Gabriel[1] est l’un des quelques 1.500 combattants chrétiens au sein du Conseil militaire syriaque (CMS), fondé en janvier 2013. Âgé de 26 ans, ce jeune ingénieur, diplômé de l’Université d’Alep, a rejoint les rangs de la milice à ses balbutiements. Aujourd’hui, il dirige une unité de jeunes combattants, âgés pour la plupart de 18 à 25 ans. «Avant même l’offensive de l’Etat islamique (EI) en juin dernier à Mossoul et la récente déferlante islamique, nous pressentions le danger d’une militarisation de la Révolution syrienne. Le port d’armes s’est imposé à nous», dit-il.

Fin 2012, seize mois après la création de l’Armée syrienne libre (ASL), il était parmi les quelques dizaines de chrétiens réunis à Qamishli, la plus grande ville de la province de Hassaké, pour réfléchir à une structure militaire. «Nous étions 150 combattants au début. […] Notre objectif était de nous défendre par nous-mêmes, sans être sous l’aile de telle ou telle partie. Nous avons vu ce qui s’est passé en Irak pour nos frères chrétiens. Les Kurdes et les Arabes étaient pourtant là et armés […]», affirme le jeune combattant.

En quelques mois, plusieurs centaines de jeunes combattants rallient les rangs de la milice naissante, mais leurs efforts se heurtent à l’absence d’appui financier et militaire. «Nous ne disposons d’aucun soutien occidental ou arabe. La capacité militaire de l’EI est supérieure à la nôtre. Ils possèdent des chars, une artillerie plus lourde et comptent sur les tribus arabes qui leur ont prêté allégeance pour mieux maîtriser le terrain», souligne-t-il.

Le CMS dispose, quant à lui, d’armes légères et moyennes, dont des mitrailleuses Kalachnikov et MAG, des lance-roquettes antichar B7, des canons anti-aériens et des camions blindés. Financé dans un premier temps par la diaspora syriaque, au prix de 1.500 euros la Kalachnikov, ce stock, acquis auprès de commerçants irakiens, de tribus arabes anti-EI et d’opposants, a été garni au fil du temps par les milices kurdes et l’abandon d’armes appartenant à l’armée régulière. Cela n’a pas pour autant permis de pallier le décalage avec les forces adverses, largement soutenues par des bailleurs étrangers, tandis que l’alliance scellée avec l’Armée syrienne libre, sous un parrainage international, ne s’est toujours pas traduite par un soutien en termes d’armement.

Le défi est d’autant plus important, selon Yohanna Gabriel, que la province de Hassaké est entourée des deux places fortes de l’Etat islamique en Syrie, les provinces de Deir Ezzor et de Rakka, complètement vidées de leurs habitants chrétiens et où se trouve la capitale du califat auto-proclamé. «Il suffit que cette région tombe pour qu’un vaste territoire à cheval entre la Syrie, l’Irak et la Turquie passe sous le contrôle de l’EI. Mais nous déploierons tous nos moyens pour éviter que cela n’arrive», insiste-t-il.

Source : Cain.info

Sur le front dès les premières heures, le jeune combattant, qui porte une croix autour du poignet à l’instar de tous ces compagnons, a déjà participé à plusieurs batailles menées contre les jihadistes, notamment à Tell Hamis, qui regroupe plusieurs localités chrétiennes tombées aux mains de l’EI et de Jabhat al-Nosra –l’aile syrienne d’al-Qaida– ainsi qu’à Jazaa, au nord-est de la province de Hassaké.

Ces attaques ont été menées de pair avec les Unités de protection populaire kurdes (YPG), la branche armée du parti de l’union démocratique (PYD) –principal parti kurde de Syrie–, lequel disposerait d’une vingtaine de milliers de combattants. Cette alliance kurdo-chrétienne a permis jusque-là d’infliger plusieurs revers au groupe ultra-radical. «À nous seuls, nous avons déjà tué quelques 300 jihadistes de l’EI, tandis que les Kurdes en ont abattu entre 3.000 et 4.000», se félicite le jeune milicien.

La coalition avec le PYD ne se limite toutefois pas aux seuls villages chrétiens. Les membres du CMS ont également participé à deux grandes batailles, à Kobané, au côté des Peshmergas, de l’YPG et de l’ASL, et au Mont Sinjar, où les forces kurdes et les yézidis ont réussi à briser en décembre dernier le siège imposé par l’EI. Dans les autres batailles remportées, comme dans le village chrétien de Ras el-Aïn (Rich Aïno, en syriaque), à la frontière turque, les forces kurdes ont, en outre, prêté main forte aux miliciens syriaques.

Dernière libération en date: celle du village de Tell Hirmiz, une localité chrétienne qui longe la rivière de Khabour, où habitait une importante population assyrienne. «Nous avons réussi à prendre en otage onze jihadistes durant cet assaut», précise Yohanna.

Une photo montrant un jihadiste présumé de l’EI pris en otage par les combattans du CMS. Source: CMS.

Le CMS a, quant à lui, perdu durant cette bataille son premier combattant, Tamer Darwish, tandis que seize autres villages chrétiens de la même zone restent encore sous l’emprise de l’EI. L’YPG et les milices partenaires «contrôlent désormais 50% de la superficie de la province de Hassaké, tandis que l’autre moitié est partagée entre les forces d’Assad et les islamistes. Nous contrôlons toutefois la zone la plus densément peuplée», précise Yohanna Gabriel.

Combattants belges, suédois, allemands, suisses...


 

Autre fait atypique propre à cette résistance: la présence de combattants étrangers, venus entre autres, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne et de Suède, où réside une importante diaspora syriaque, estimée à plus d’un demi-million de personnes. «Toutes les composantes ethniques ou religieuses en Syrie ont fait appel ou ont été rejointes par des combattants étrangers, qu’il s’agisse des Kurdes, épaulés par les peshmergas, des islamistes sunnites, soutenus par des jihadistes venus du monde entier, ou encore des chiites, dont les effectifs ont été renfloués par des combattants iraniens, irakiens et libanais. Pourquoi ne ferions-nous pas pareil?», s’interroge, sous le couvert de l’anonymat, un responsable syriaque. 

Figure emblématique de cet acharnement à défendre une «terre historique», Johan Cosar, un ancien sous-officier de l’armée suisse, a rejoint le CMS il y a deux ans pour former et entraîner les troupes. Né à Saint-Gall et ayant vécu au Tessin, cet ancien sergent dans l’infanterie suisse, âgé de 33 ans, a également contribué à créer une police chrétienne et fait désormais partie du commandement central du CMS. Son père, Saïd, qui occupait le poste de vice-président du parti syriaque en Syrie, aurait été enlevé et tué par les Shabiha, la milice redoutable du régime.

Sa présence, ainsi que celle d’autres combattants étrangers, a contribué à hausser le moral général. Pour ses frères d’armes, il s’agit désormais d’une question de vie ou de mort. «Nous préférons périr sur notre terre plutôt qu’être forcés à l’exil. Nous ne la laisserons pas aux islamistes ni aux dictateurs», lance Yohanna Gabriel.

Si leur combat est essentiellement dirigé contre l’EI, les syriaques ne cachent pas en effet leur hostilité à l’égard de Bachar el-Assad. «Ce régime est responsable des malheurs actuels du peuple syrien. Il a renforcé les islamistes aux dépens de l’ASL et poussé certains à renoncer, par désespoir, aux aspirations démocratiques de la Révolution», souligne Ibrahim Mrad, président de l’Union des partis syriaques dans le monde. «Le clan Assad a soumis tout un peuple à la terreur pendant près d’un demi-siècle et marginalisé les chrétiens, alors qu’il prétend défendre les minorités.» Selon lui, les syriaques ont été forcés à renoncer à leur identité propre au nom du nationalisme arabe sous le règne du parti Baas.

Sur le terrain, les combats avec l’armée régulière se font néanmoins assez rares, même si récemment, des affrontements ont éclaté à trois reprises. Cela est dû notamment à l’abandon «pacifique» par les troupes gouvernementales de plusieurs de leurs positions dans la région, à l'été 2012, au profit des Kurdes, tandis que les soldats du régime cohabitent harmonieusement avec ces derniers à Qamishli.

Plus qu’une question d’incapacité militaire, le régime aurait toutefois lâché ces endroits dans un triple objectif tactique: celui de repositionner ses troupes, de laisser les Kurdes et l’EI face à face et de pousser secrètement l’YPG à utiliser les armes abandonnées contre la Turquie, en coordination avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le régime de Damas jouait la «carte» par le passé dans ses liens ambigus avec Ankara.

Divergences au sein des forces de sécurité

Autre facteur jouant en faveur de ce statut quo fragile avec les forces d’Assad: la position officielle de l’Eglise, plutôt favorable au régime, et l’absence de présence militaire chrétienne dans d’autres régions du pays, en dehors de Hassaké. À Homs, Alep ou dans le rif de Damas, le CMS n’a pas réussi, en effet, à s’implanter. A Wadi el Nassara, dans la région de Homs, par exemple, quelques 150.000 chrétiens, majoritairement grec-orthodoxes, vivent toujours et sont protégés Par le parti socialiste national syrien (PSNS), en collaboration avec le régime alaouite. Le CMS assure la protection de moins de 10% des chrétiens répartis à travers le pays. Sur les quelques 1,7 million de chrétiens qui vivent encore en Syrie, seuls 70.000 résident à Hassaké, contrôlée par les Kurdes et la milice syriaque.


 

Cette ambivalence dans les liens avec le régime a d’ailleurs pesé sur l’unité au sein de la police chrétienne, Sutoro («protection», en syriaque), créée, en parallèle, avec le Conseil militaire fin 2012, pour assurer la sécurité intérieure dans les quartiers chrétiens ou mixtes de la ville de Qamishli. Fin 2013, l’organisation, qui comportait quelque 1.000 membres, a été scindée en deux en raison des divisons sur l’orientation politique à suivre. Une autre police a émergé de cette scission, avec une dénomination homonyme: Sootoro. Celle-ci est née sous l’impulsion de Tajamo’ Souria el omm, un regroupement de chrétiens plutôt proches du régime.

«Lorsque Sutoro a été créée, ces derniers ont tenté d’établir des ponts avec le pouvoir, voire d’inféoder la police à l’appareil sécuritaire du régime», explique Ibrahim Mrad. Le régime d’Assad aurait même «exercé une pression sur l’Eglise pour que celle-ci accepte de jouer le rôle d’intermédiaire dans l’armement des fidèles», assure le président de l’Union des partis syriaques, selon lequel le Hezbollah libanais aurait récemment entraîné des agents de la branche pro-régime. «Ils ne peuvent pas tolérer une structure qui s’affranchisse de leur orbite. Ils veulent continuer à jouer la carte des minorités et diviser pour mieux régner», ajoute-t-il, en allusion au régime de Damas.

Des efforts sont néanmoins fournis par les deux parties de l’ancienne formation pour éviter une division plus profonde ou une confrontation militaire. Un accord tacite a été conclu à cette fin, tandis qu’à Noël, des patrouilles mixtes ont été organisées dans les quartiers de la ville pour protéger les lieux de culte et veiller sur la sécurité des fidèles.

«Une présence historique sur cette terre»

Parallèlement aux armes, les chrétiens de la province de Hassaké contribuent, enfin, à l’émergence d’un nouvel ordre politico-ethnique en Syrie.

En novembre 2013, les Kurdes annonçaient la création d’une administration autonome de transition dans trois zones du pays, dont la Djezireh («l’île», en arabe), qui correspond à l’actuelle province de Hassaké. L’ensemble du processus transitoire dans ces régions a été conçu dans le respect des règles démocratique (élections, etc.) et du pluralisme. «Les spécificités culturelles et religieuses de chaque communauté y sont respectées, qu’il s’agisse des Kurdes, des Arabes ou des Syriaques», affirme Ibrahim Mrad.  

En parallèle, une armée représentative a été créée, à laquelle quelques 700 chrétiens ont déjà adhéré. «Cela devrait servir de modèle pour l’ensemble de la Syrie à l’avenir. La représentation de chaque communauté dans un cadre plus démocratique est la seule solution pour mettre fin à ce conflit et stopper la machine de mort», ajoute le président de l’Union des partis syriaques dans le monde. Mais le chemin vers un tel dénouement semble pour l’instant long et parsemé d’embûches. La voie diplomatique reste bouchée, tandis que, sur le terrain, le conflit ne cesse de s’enliser.

En attendant, face à cette spirale de violence et de terreur aveugles, le CMS espère au moins préserver «une présence historique sur une terre dont le nom signifie étymologiquement la terre des syriaques», selon Ibrahim Mrad. Un leitmotiv qui fait monter l’adrénaline des combattants, tel Yohanna Gabriel, qui en parle avec ferveur:

«Nous sommes les plus vieux habitants de cette région. L’identité syro-assyrienne dépasse le simple fait d’être chrétien. Nous avons notre langue, notre culture et nos traditions. Lorsque nous parlons des Kurdes, nous parlons d’une nation, d’une histoire, etc. Pourtant, ils sont musulmans. Nous, c’est pareil.»

1 — Il s'agit de son nom de guerre Retourner à l'article

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