Partager cet article

Le viol des prostituées existe, et il n'est pas assez reconnu

Promenade des Anglais, à Nice, en novembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Promenade des Anglais, à Nice, en novembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

A la lecture des récits d’audience de l'affaire du Carlton de Lille, on se demanderait presque si payer pour des rapports sexuels achète un consentement illimité. Et dans quelle mesure la société reconnaît que les personnes prostituées peuvent aussi être victimes de viols ou d'agressions sexuelles.

Si le procès de l’affaire du Carlton a soulevé de nombreuses problématiques –le choix des charges à l’encontre de DSK ou celle de la protection de la vie privée des escort girls constituées partie civile entre autres– celle du consentement des femmes prostituées a moins ému.

La question de consentement dans le cadre de la prostitution est souvent biaisée, précise tout de go Melissa Farley, chercheuse américaine en psychologie clinique et militante anti-prostitution:

«La plupart des femmes qui se prostituent ne le font pas par choix mais par manque d’alternatives. Les contraintes économiques et sociales, la précarité les poussent sur le trottoir. L’argent devient alors un élément de coercition.»

A ce titre, l’image du frigo vide évoquée par Jade devant le tribunal correctionnel de Lille lors du procès Carlton, est révélatrice.

Pour autant, ces femmes ont-elles la latitude de définir un cadre à leurs pratiques? Sont-elles maîtresses de leur passe? Lilian Mathieu, sociologue et auteur de La fin du tapin, Sociologie de la croisade pour l'abolition de la prostitution, précise que dans la prostitution de rue, un contrat est souvent explicité avec le client en amont de la passe. Un temps de négociation indispensable:

«Cela permet à la femme prostituée de définir un cadre, un tarif et des pratiques d’une part, mais aussi de jauger le client, quitte à refuser une passe s’il est trop alcoolisé ou jugé agressif.»

Un temps raccourci, fragilisé d’après lui avec l’incrimination du racolage et les patrouilles de police qui mettent des PV pour stationnement gênant. Mais le respect de ce contrat dépend aussi du pouvoir de négociation de chacune, précise Morgane Merteuil, travailleuse du sexe et porte-parole du STRASS, syndicat du travail sexuel:

«Les femmes migrantes, sans papiers, les plus précaires, celles qui sont sous l’emprise de la drogue ou d’un tiers, par exemple, ont un pouvoir de négociation plus faible. Tout dépend donc de si elles sont en mesure de refuser une pratique et de s’en aller. Il n’y a pas de généralité, que du cas par cas.»

Dans le cadre de l’affaire Carlton, Jade a confié à la barre que la relation d’argent a biaisé, voire nié, son pouvoir décisionnel:

«Dans une relation sexuelle tarifée, il y a un dominant et un dominé, celui qui est payé n’est pas acteur de ce qui se passe. Il n’était même pas question d’envisager de lui dire non. On s’efforce alors de s’oublier. On attend que ça se passe.»

De la réalité des violences sexuelles à l’épreuve de la justice

Si elles en ont le temps donc, et le pouvoir, elles peuvent contrôler, encadrer leur consentement à un ou plusieurs actes, et ce, à un certain prix. Mais pour certains clients, l’argent ne paye pas seulement la passe mais bel et bien le corps, à disposition de leurs pulsions.

De 63% à 76% des personnes prostituées ont déjà été violées dans l'exercice de leur activité

Etude internationale conduite par Melissa Farley

Le rapport d'information sur la prostitution déposé à l'Assemblée nationale en 2011 cite des chiffres recueillis par Melissa Farley en Allemagne, au Canada et aux Etats-Unis (l'enquête de la chercheuse portait sur neuf pays). Dans ces trois pays, «61% à 91% des personnes prostituées interrogées ont été physiquement agressées. De 63% à 76% ont déjà été violées dans l’exercice de leur activité, et ceci plus de cinq fois pour la plupart d’entre elles». S’il n’existe pas d’étude équivalente en France, cela reste un baromètre sur la réalité et la fréquence des violences subies en milieu prostitutionnel.

Pour autant, leur reconnaissance et condamnation par la justice relèvent souvent du parcours du combattant. Seules 11% des victimes de viol en général portent plainte en France, d’après les statistiques diffusées sur le site du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes.

Pour une personne prostituée –de 10 à 20% des personnes prostituées dans la rue sont des hommes en France– victime d'un viol ou d'une agression sexuelle, pousser la porte d’un commissariat ne signifie pas toujours trouver écoute et protection. 90% des personnes prostituées sur la voie publique en France sont étrangères, souvent en situation irrégulière d’après les chiffres du Haut Conseil à l'égalité. Si bien que porter plainte pour violence ou agression sexuelle peut se transformer en procédure d’expulsion. Entre autres difficultés citées dans le rapport d’information susmentionné:

«Le dépôt de plainte peut se révéler être pour elles un obstacle infranchissable. (…) Les contraintes exercées par le proxénète constituent également une dissuasion majeure. (…) Le fait que ces personnes soient généralement considérées comme des délinquantes par les forces de l’ordre, notamment en raison de l’incrimination du racolage, explique les réticences de ces dernières à déposer plainte, quand ce ne sont pas les forces de l’ordre elles-mêmes qui sont à l’origine des violences.»

Présomption de consentement

Et si toutes les conditions sont réunies –papiers en règle, pas de délit de racolage–, elles sont souvent victimes de la double peine, celle d’être violées et prostituées, donc supposées «volontaires», comme le souligne Nicolas Berthier, avocat pénaliste:

«Il y a peut-être une présomption de consentement lorsqu’il s’agit d’une femme prostituée. Une présomption que l’on retrouvait aussi chez la femme mariée, jusqu’à ce que le viol conjugal soit reconnu.»

C’est le résultat d’une stigmatisation intégrée qui nuit à toutes les victimes, poursuit Morgane Merteuil:

«Elles pensent parfois que ce n’est pas légitime d’appeler cela un viol dans la mesure où elles sont travailleuses du sexe. Il faut lutter contre cette stigmatisation qui est aussi problématique pour celles qui ne sont pas dans le milieu prostitutionnel. Car si des femmes ont de nombreuses relations sexuelles, elles sont considérées comme des "putes" et leur viol n’est pas reconnu non plus.»

Une situation qui fait écho au mythe de la parfaite victime qui discrédite a priori leur discours, faute de preuves irréfutables. Pour bénéficier de la «présomption de non consentement», il faudrait ne pas être sous emprise d’alcool ou de drogue, ne pas porter de tenues suggestives, ne pas avoir consenti à un premier rapport ou manifester son refus avec violence et rage… Et (surtout?) ne pas vendre des rapports sexuels. Un mythe qui a la peau dure et qui nie le vécu et le ressenti des victimes en général, et des femmes prostituées en particulier.

Car, vivre ponctuellement ou principalement de rapports tarifés n’est en rien une «circonstance atténuante» sur les traumatismes subis. Bien au contraire, estime Muriel Salmona, psychiatre et psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences:

«Cela reflète davantage une échelle de valeur par rapport à la personne prostituée qu’au trauma subi, qu’à l’acte lui-même. Le viol est l’une des violences qui a les plus lourdes conséquences psychotraumatiques. La multiplication des rapports non consentis, pour certains violents, entraînent chez les femmes prostituées une dissociation psychique et physique, une sorte de système de survie. Comme anesthésiées, en dehors de leur corps, leur seuil de tolérance est plus élevé mais elles restent conscientes de ce qu’elles vivent et subissent.»

Le STRASS offre des outils juridiques aux femmes pour leur préciser leurs droits comme les procédures à engager. L’association milite surtout pour la reconnaissance du statut de travailleur du sexe. Morgane Mertueil ajoute:

«Cela permettrait de reconnaître le viol et les violences en général, le fait qu’aucune femme ne mérite d’être violée, pas même les travailleuses du sexe.»

Les prostituées peuvent être victimes de viol mais coupables d'être en situation irrégulière

Lilian Mathieu

 

Pour faire bouger les lignes, Muriel Salmona réalise des formations pour informer sur la réalité des viols, la diversité des victimes, les profils des agresseurs, ainsi que sur la gravité des risques psychotraumatiques pour chacune d’entre elles. Lilian Mathieu suggère aussi des initiatives dans ce sens:

«Des formations auprès de la police et du personnel judiciaire permettraient de rendre tout aussi intolérable le viol sur une femme prostituée que celui sur une femme jugée "honorable". L’action policière devrait être moins focalisée sur la chasse aux sans-papiers. Aujourd’hui, elles peuvent être victimes mais coupables d’être en situation irrégulière.»

Mais peut-être faudrait-il aussi une formation sociétale. Car si le sort des femmes prostituées et l’impunité de ceux qui les agressent persistent dans une (relative) indifférence, c’est à chercher, d’après Melissa Farley, du côté de leur statut social:

«La prostitution est un système de classe et un système raciste. Ça concerne essentiellement des femmes, pauvres, et dans la majorité des pays, ce sont des femmes de couleur. Ce sont les populations les plus marginalisées, que l’on traite comme des moins que rien.»

A propos de l’affaire du Carlton, Ovidie, actrice et réalisatrice, ne dit pas autre chose:

«Toutes ces histoires révèlent avant tout le problème de l’impunité, du pouvoir de l’argent, et de la domination d’une classe sociale sur une autre.»

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte