Economie

Derrière le 49-3 se cache le congrès du PS

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.02.2015 à 16 h 23

Les grandes déclarations des uns et des autres sur la question du travail le dimanche ne servent que d’éblouissement idéologique alors que les choses importantes se passent dans les sombres coulisses: combien de voix chaque «motion» récoltera en juin? Qui mettra la main sur Solferino?

François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron à Paris, le 18 février 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron à Paris, le 18 février 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

Dans un monde où s’accumulent les horreurs, de Daech à l’Ukraine, dans une Europe menacée de déflation et de déchirement, dans une France de 3,5 millions de chômeurs, le parti socialiste n’a qu’un seul objectif, exclusif, obsédant, impérieux: son congrès. N’essayez pas de comprendre autrement les manœuvres internes au PS qui ont abouti à forcer Manuel Valls à sortir le 49-3.

Les grandes déclarations faites sur le thème «c’est un choix de société» (Aubry) ou «je vote non, en conviction» (Hamon), ne servent que d’éblouissement idéologique alors que les choses importantes se passent dans les sombres coulisses: combien de voix chaque «motion» récoltera en juin? Qui mettra la main sur Solferino?

Lutter contre la défaite qui s’annonce

Or, semble-t-il, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire, est en passe de réussir à souder une majorité qui ne serait pas collée à François Hollande, certes, mais qui ne serait pas en opposition avec lui. Les frondeurs, les Aubryiste, les Hamoniens (?) et tous les autres nombreux sous-courants de toute la gauche du parti, sont furieux de voir qu’ils vont rater leur «coup»: mettre le président de la République sous tutelle. 

Et c’est pourquoi adieu les grands enjeux, fi de l’esprit du 11 janvier, haro, haro sur Valls, rien ne compte plus que de bousculer la table, de s’agiter, de «lutter», comme ils disent, contre cette défaite au Congrès de juin qui s’annonce. Et dans cette lutte finale, chacun surenchérit à gauche pour montrer qu’il porte haut la défense du peuple, qu’il est en première ligne, qu’il est le vrai héros de la vraie gauche.

Tout ceci n’intéresse pas une seule seconde les Français qui sont majoritairement très favorables à la loi Macron. Tout cela donne la pire image de la politicaillerie politicienne de ce qu’est devenu le socialisme français. Tout montre que la bataille pour Solferino cache derrière des faux débats de «ligne politique» un carriérisme de la plus petite espèce. Emmanuel Macron raconte que les frondeurs n’ont pas été au travail dans les commissions pour discuter des articles de sa loi, d’autres députés l’étaient, et beaucoup d’amendements ont été examinés sérieusement dans cette confrontation gouvernement-parlement. Les frondeurs, eux, préféraient quitter immédiatement la salle pour foncer afficher leur «opposition» sur BFMTV et iTélé qui les invitaient systématiquement et avec gourmandise, ils font du bon spectacle.

De quoi s’agissait-il? D’une loi qui n’est certes «pas la loi du siècle», mais qui réunit une foultitude de petites décisions pour débloquer l’activité économique, rétablir une concurrence bénéfique au pouvoir d’achat, casser des rentes que tout le monde sait honteuses comme celles des auto-écoles. Pas de quoi relancer la croissance ipso-facto mais de quoi démontrer que le gouvernement est décidé à s’attaquer à des blocages connus depuis belle lurette (le rapport Rueff-Armand les dénonçait déjà en 1960)  et devant lesquels tous les gouvernement ont renoncé.

A la politicaillerie de gauche répond la politicaillerie de droite…

La droite, soit-dit au passage, qui a été incapable de faire le dixième de ce que propose la loi Macron, annonce voter «contre» cette loi parce qu’elle ne va pas assez loin... On a rarement vu un argument aussi fallacieux et un tel manque de responsabilité devant les urgences de la croissance française. A la politicaillerie de gauche répond la politicaillerie de droite…

Mais, revenons aux socialistes,  il fallait un prétexte pour s’illustrer dans la lutte essentielle, existentielle, pour Solferino. Le travail le dimanche! Voilà le truc. Le dimanche est devenu une conquête à défendre, le moment de liberté arraché à la rude semaine concédée au capitaliste. Benoit Hamon vous l’explique  dans sa motion: «la loi Macron franchit une frontière théorique cruciale en abandonnant  le droit au repos dominical au profit de la liberté individuelle de travailler le dimanche». Plus loin: 

«Au fond» (les socialistes vont toujours «au fond»), «Au fond, c’est une vision pessimiste de l’avenir, à chacun sa place dans la mondialisation»

Au «fond», on pourrait discuter un homme politique qui a une bien pessimiste vision de «la liberté individuelle» car il pense que les gens sont trop aliénés, soumis, ou bêtes pour ne pas savoir organiser eux mêmes leur défense. Mais bon, voilà comment le refus de la mondialisation libérale conduit naturellement, «en conviction», à refuser la loi d’Emmanuel Macron.

Voilà surtout comment la surenchère pour Solferino conduit un ancien ministre du gouvernement Valls à se réfugier dans les grandes «théories» pour faire semblant d’ignorer que la loi Macron étend certes le travail de 5 dimanche à 12 partout et le libère dans des zones commerciales et touristiques mais donne aussi des garanties sociales alors qu’il n’y en avait pas. 

Plutôt renoncer à tout qu’obtenir un peu

Le prétexte de Benoît Hamon et des frondeurs porte sur le fait que la loi ne donne pas de seuil de supplément de salaires pour le dimanche. Mais c’est largement faux: un seuil de 30% est inscrit dans la loi pour le travail dans les supermarchés le matin; pour le travail de soirée dans les zones touristiques internationales, un doublement du salaire est prévu et dans les autres, la loi renvoie à un accord sine qua non au niveau des branches (mais nous y revoilà, les salariés sont trop faibles pour savoir se défendre, c’est à l’Etat d’intervenir).

L’affaire du  seuil illustre, «au fond», la grande facilité de la gauche de la gauche: tout «compromis» est une défaite, mieux vaut renoncer à tout qu’obtenir un peu. Un jusqu’au-boutisme de longue tradition guesdiste qu’on retrouve aussi à la CGT: mieux vaut faire mourir la boite que de céder au patron. 

On l’a vu chez Goodyear ou souvent à la SNCF. Mais le refus de compromis avec  la mondialisation, pour reprendre les mots de Hamon, est un refus de la réalité. La mondialisation, le capitalisme, l’économie sont la réalité, il faut, pour un gouvernement, faire avec. Mais non, il est plus beau de garder les mains propres, de se réfugier dans la «théorie». Et voilà comment un Benoit Hamon avait, comme ministre du commerce, ouvert la concurrence dans les magasins d’optique mais que revenu dans l’opposition il dit non à la loi Macron et se pare des «théories»… qui président à la conquête de Solferino.

Syriza en Grèce se heurte brutalement à cette «réalité». Le parti d’extrême gauche grec qui a vécu dans les théories et multiplié les promesses d’un monde imaginaire, tombe de haut, il doit aujourd’hui accepter un plan bien loin de son rêve. L’extrême gauche et la gauche de la gauche françaises, socialistes d’opposition, préfèrent toujours les rêves aux durs arbitrages qui constituent l’exercice du pouvoir. C’est plus pur et surtout, c’est dans ce faux combat de «ligne», sans rapport avec la réalité, que la gauche de la gauche espère gagner Solferino et mettre Hollande sous la tutelle de «vrais socialistes». En réalité de grands rêveurs ou de petits ambitieux, à chacun de dire.  

Au moment où le président gagne une crédibilité, alors que le pétrole et la baisse de l’euro apportent du souffle dans les voiles de la France, la loi devait faire la preuve d’une coproduction réformatrice avec le parlement et aboutir à des ouvertures mineures, certes, mais symboliquement fortes. C’est ce moment-là que choisissent les frondeurs de tout poil pour se lever, s’opposer et saboter le pire à leur yeux: le début de réussite de François Hollande.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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