France

Samia Ghali: «Dans les quartiers, le bonheur n'existe plus»

Jérémy Collado, mis à jour le 21.02.2015 à 16 h 43

Pour la sénatrice et maire de secteur de Marseille, l'espoir des premières années de mandat a laissé place à une forme d'impuissance, avec les dommages collatéraux que sa proximité avec les habitants impose.

Samia Ghali, en octobre 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Samia Ghali, en octobre 2013. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

La femme pèse à peine plus de 40 kilos. Dans le petit hall de la mairie du 8e secteur de Marseille, elle s'agite sur sa chaise, son neveu à côté d'elle. Puis finit par s'énerver avant de fondre en larmes: «Samia, ou je suis relogée ou tu vas me retrouver pendue! Je vais mourir, tu m'entends, il me sort des kystes de partout, la police me contrôle le matin quand je sors de chez moi. Je ne peux même plus travailler, j'ai peur pour mes enfants...» La sénatrice-maire des 15e et 16e arrondissements vient de passer la porte de son bureau, alertée par les cris. Elle la prend dans ses bras: «Ah, c'est toi. Je sais ma chérie, je sais...», murmure-t-elle. Les deux femmes sont aussi petites l'une que l'autre. «Samia, je te le dit, si ça tourne mal, je me pends et je fais une lettre pour que tu adoptes mon fils!»

Il est 11h30 du matin, ce 9 février, et les hélicoptères tournent autour de la cité de la Castellane, dans le nord de la ville, depuis au moins une heure. En ce matin frais, la police a essuyé des tirs de Kalachnikov par des hommes cagoulés, sur fond de trafic de drogue. Le GIPN est venu sécuriser les lieux. L'école est bouclée. Le quartier est en état de siège et les bus, interdits de monter dans la cité, font demi-tour au rond-point du Grand Littoral.

«Ici, le bonheur n'existe plus!», tranche Samia Ghali, assise dans son bureau de maire, entre deux directs sur BFM et i-Télé. «Des scènes comme ça avec des mères qui viennent pleurer dans mes bras, ça arrive presque tous les jours», ajoute-t-elle. «Mais je ne suis qu'un bout de femme, hein...»

«Ce qui compte ici, c'est la survie, pas le bonheur»

Élue conseillère municipale en 1995, puis maire de secteur en 2008 et enfin réélue sénatrice de justesse en 2014, Samia Ghali semble avoir tout tenté. Jusqu'à l'appel à l'armée, qui lui a valu les sarcasmes d'une partie de son propre camp. «Au début, j'étais heureuse, pleine d'espoir et pourtant je savais déjà que la situation était très dure. Mais on a laissé se construire un apartheid et le mal est très profond. C'est la Syrie ou les Balkans ici, sauf que ça s'appelle la Castellane...», jure-t-elle. Et quand on lui demande si elle va se rendre sur place, elle coupe: «Je ne veux pas me prendre une balle. Mes enfants ont encore besoin de moi.» Parfois, ses enfants lui disent d'ailleurs qu'elle se «fatigue» à gesticuler dans tous les sens, à jouer les «Mère Teresa» au quotidien en délaissant jusqu'à sa famille: «Je n'ai pas le choix, ces gens là comptent sur moi. Je n'ai pas le droit de lâcher. Oui, ça m'arrive d'avoir des moments de découragement.» Mais aussi d'être franchement heureuse, quand par exemple elle parvient à obtenir le retour de l'école d'Air Bel au sein du réseau éducation prioritaire.

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On m'appelle à
3 heures du matin,
ça prend
sur ma santé,
je n'ai jamais
le cerveau qui pense à autre chose

Samia Ghali

Ici, pas d'intermédiaires. L'élue est près du terrain. Elle rend des services, 24 heures sur 24. Il n'y a qu'à tendre l'oreille pour entendre les histoires, les drames, la violence. À quelques mètres de la mairie, au bar Le Terminus, le patron s'esclaffe de voir Manuel Valls s'enorgueillir de son bilan en matière de délinquance: «Tout ferme ici! On parle de rénovation urbaine, mais à quoi ça a servi?» Pas besoin de sensationnalisme, la réalité suffit: «Ce qui compte ici, c'est la survie, pas le bonheur», estime Ghali. «Le problème, c'est que je suis trop proche des gens; parce que ceux qui viennent ici, ça aurait pu être moi. Mais ça devient presque une forme d'assistanat. On m'appelle à 3 heures du matin, ça prend sur ma santé, je n'ai jamais le cerveau qui pense à autre chose. Il n'y a rien de pire que d'être face à la souffrance et de ne rien pouvoir faire.»

Avant de faire le bonheur des gens, elle tente d'abord de circonscrire l'incendie: logement, emploi, sécurité. À Marseille, il y a environ 37.000 demandes de logement social en attente. Chez Samia Ghali précisément, une famille sur trois vit sous le seuil de pauvreté et une sur deux est monoparentale. Les urgences sont partout. Et passent avant cette quête du bonheur serinée par les magazines. C'est d'ailleurs ce qui l'avait convaincu de participer, dans le rôle d'une secrétaire à la recherche d'un appartement, à la tant décriée émission de télé-réalité politique de D8.

«Le problème c'est qu'aujourd'hui, les gens ne sortent plus de la cité»

Pourtant, la fille d'immigrés algériens se souvient qu'il y a eu des moments heureux dans cette cité. Elle est née tout près d'ici. Elle a grandi entre Bassens, Font-Vert et Campagne Levêque, «bâtiment 29», au milieu de ces barres d'immeubles du nord de la ville, où les façades colorées d'orange, de rouge et de jaune sont surtout là pour cacher la misère sociale. Et un abandon des politiques. «À l'époque, il y avait déjà la drogue, mais pas les armes», se remémore-t-elle. «Et nous, on riait de notre misère. On passait notre temps en bas de l'immeuble. Je me rappelle qu'on détestait le dimanche, c'était le pire jour de la semaine. Dans 70m2 à six, on ne pouvait pas faire grand chose, même pas regarder la télévision car on se marchait dessus. Et dehors, tout était fermé. Alors, on regardait la cité de travers... On s'alignait comme les corbeaux, les uns à côté des autres, et on se regardait.» Après le déjeuner, alors que les «vieux» faisaient la sieste, les minots déboulaient dans les cages d'escalier et tapaient sur toutes les portes.

«Difficile d'être heureux là-haut», raconte-t-elle dans son livre La Marseillaise, paru au Cherche-Midi avant son échec aux primaires pour les municipales de mars 2014 à Marseille. «Le bonheur est une idée neuve à Font-Vert, car elle n'a pas beaucoup servi.»

Dans ces quartiers,
à la fin des années 60, on brocarde
les «bougnoules»,
les «calots»,
les «ratons».
Le «vivre-ensemble» est déjà un leurre

Dans ces quartiers où l'espoir a quitté depuis longtemps les familles, les gens vivent les uns à côté des autres. On est à la fin des années 60 et l'on brocarde les «bougnoules», les «calots», les «ratons». Le «vivre-ensemble» est déjà un leurre, le racisme très présent. «Il y avait d'un côté les Arméniens, de l'autre les Africains puis les Maghrébins», se souvient Ghali. Et aussi des familles de Français, immigrés ou non, parmi lesquelles une dame que ses amis surnommaient «la raciste»:

«On était copines avec sa fille et ça l'enrageait qu'on appelle sa mère comme ça, mais pour nous c'était normal, tout le monde avait un surnom. Un jour, il faisait très froid, on se serrait sur les escaliers en bas de l'immeuble et la raciste voulait qu'on se lève pour la laisser passer. On refuse. Un de nos copains se lève et met sa veste par terre en lui indiquant le chemin. "Tiens, passe par là". La dame lui répond qu'elle ne veut pas "marcher sur la veste d'autrui". Notre copain se met à s'énerver et lui dit "Oh, on ne me traite pas de truie!" C'était aussi ça, la cité.»

Une autre fois, un copain de la bande est bousculé par un chauffeur de bus. Pour se venger, le garçon attend le terminus et, alors que le conducteur fume sa cigarette, prend le volant du bus dont le moteur tourne encore. «Il est venu le récupérer dans la cité quelques heures après», rigole encore Ghali. Mais cette ambiance bon enfant a disparu. L'insouciance a laissé place à une délinquance qui pourrit la vie des habitants. «Le problème c'est qu'aujourd'hui, les gens ne sortent plus de la cité. Ils veulent sortir mais ils ne peuvent pas! J'ai des copines qui sont là-bas depuis quatre générations!», indique Ghali. «Elles connaissent toutes les histoires par cœur, elles n'en sortent pas, elles sont bloquées. Nous, au moins, on n'avait pas les dernières Nike mais, grâce au centre social, on partait en colonie. Ça compte aussi...»

Comme beaucoup de politiques, le manque de père est fondateur chez Ghali. Elle ne l'a pas connu. Il est reparti «là-bas» pour fonder une autre famille. Elle parle d'un «déserteur» et d'une «plaie béante, jamais cicatrisée». «Les cités sont pleines d'enfants sans père. Les prisons aussi», dit-elle. Mais pas question de s'apitoyer sur son sort pour autant: «Si on se plaint, on reçoit.»

«Les politiques intellectualisent trop»

L'après-midi de la fusillade, on retrouve Samia Ghali au centre social des Musardises, au pied de la cité Consolat. Sans veste, décontractée, elle accueille avec le sourire la ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem pour une rencontre avec les familles –«sans filet», répètent ses conseillers. Ici, tout le monde se connaît. On offre gentiment des fleurs aux deux femmes. Invité par Ghali, le délégué des parents d'élèves de l'école de la Castellane, Régis Messonnier, prend la parole lors de la table ronde: «Aujourd'hui, nos enfants ont peur quand ils vont à l'école!» «Il faut qu'on puisse être sécurisés», rétorque Samia Ghali. «Quand est-ce qu'on va écouter notre sénatrice-maire qui a depuis longtemps donné les bonnes solutions?», abonde Messonnier, largement applaudi par la salle.

Le drame, c'est que les politiques sont rendus responsables de tout, alors qu'ils n'y peuvent parfois pas grand chose. «Les politiques intellectualisent trop...», se désole Samia Ghali, de retour dans son bureau. Elle nous montre une caricature encadrée, avec deux personnages qui discutent en bas des tours: «On recrute dans les quartiers nord. Qu'est-ce que tu sais faire?», demande le premier. «Tirer à la Kalach'!», répond l'autre.

À l'entrée de la mairie, le calme est revenu. Le soleil perce toujours les arbres du parc qui borde le bâtiment mais l'ambiance n'est pas paisible pour autant: le téléphone clignote toutes les deux minutes et l'agent à l'accueil répond au standard pour guider vers les différents services. «Ça n'arrête pas, c'est tous les jours comme ça.» Devant elle, des cartes de vœux trônent sur un présentoir. Des enfants de toutes les couleurs dansent avec, au-dessus, cette inscription en rose, jaune et bleu: «Joie et bonheur dans les 15/16.»

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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