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Le Japon est-il l'avenir du communisme?

Les personnages créés pour la communication du Parti communiste japonais

Les personnages créés pour la communication du Parti communiste japonais

Il n'y a pas que sa communication kawaï qui différencie le Kyôsan-tô de ses homologues occidentaux. Il a connu un succès (relatif) aux dernières élections, s'engage pour l'écologie, contre la présence militaire américaine et pour la féminisation de la vie politique. Le tout soutenu par un journal qui tire à plus d'un million d'exemplaires.

Shinzô Abe est apparu comme le grand vainqueur des élections du 14 décembre 2014. Son parti est demeuré largement en tête malgré une érosion de sa popularité, une série de «scandales» plutôt modestes mais à l’effet dévastateur, et l’usure du pouvoir, souvent rapide au Japon. Mais le vrai enseignement du scrutin, celui qui pourrait peser dans l’avenir, c’est le retour du Parti communiste japonais, le Kyôsan-tô.

Totalement moribond depuis dix ans, quasiment condamné au statut de parti de témoignage avec moins de dix députés (malgré un mode de scrutin intégrant une partie de proportionnelle), il semblait –comme nombre de ses homologues occidentaux– condamné à s’éteindre doucement.

Depuis le dernier scrutin, il compte maintenant 21 députés et a réalisé, avec 11,4% des voix (le scrutin ne comporte qu’un tour), la deuxième performance électorale de son histoire. Et le tout –précision majeure– sans aucune alliance avec le parti de gauche modérée, au pouvoir de 2009 à 2012, qui, lui, n’en finit pas de sombrer. Et comme le parti conservateur de Shinzô Abe reste encore sur orbite par rapport à l’opposition, les bons résultats du Parti communiste japonais ne sont pas dus à un coup de barre à gauche de la société japonaise: c’est bien la gauche japonaise elle-même qui se reconnaît de plus en plus dans le communisme version nippone.

Communisme insulaire

Comme de nombreux pays occidentaux possèdent encore dans leur paysage politique un parti communiste ou un équivalent proche, la tentation est grande de procéder à une petite comparaison. Et rapidement, la conclusion apparaît: le Parti communiste japonais est une formation unique et atypique dans la tendance mondiale.

Créé en 1922, interdit durant la période militariste japonaise, il ne put commencer à exister réellement qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et hormis un petit frémissement en 1949 où ses scores électoraux atteignirent presque les deux chiffres, les décennies cinquante et soixante furent celle de la quasi invisibilité. A l’époque où le PCF connaissait par exemple son âge d’or électoral, son homologue japonais ne comptait ses députés que sur les doigts d’une main.

Ce sont les années 1970 qui verront vraiment le parti décoller, à l’heure où le Japon peaufinait les détails d’une ascension économique qui allait en faire la deuxième puissance mondiale.

Curieux de voir que le renouveau communiste au Japon de 2014 correspond aussi à une séquence économique correcte sur 2012-2014 après des années noires. L’extrême gauche profiterait-elle des périodes fastes?

Pas exactement, selon Minoru Tagawa, membre du secrétariat du Kyôsan-tô:

«Nous avons beaucoup souffert du système bipartisan droite/gauche qui a été voulu et organisé par les milieux d’affaires. Mais notre retour est plutôt la conséquence de la crise de 2009, où le Minshû-tô [le parti de gauche modéré] est revenu au pouvoir, mais a soutenu les traités de libre-échange et la présence des bases américaines sur notre sol. Cela a fait apparaître le Parti communiste comme un troisième pôle, le seul vraiment alternatif. C’est comme cela que nous avons engrangé des résultats, en commençant d’ailleurs par des assemblées locales comme celle de Tokyo.»

Et côté idéologie, le Parti communiste japonais défend sa spécificité d’approche qui le tiendra assez éloigné de ses homologues de l’après-guerre.

«Nous rejetons le concept de “marxisme-léninisme”, explique Minoru Tagawa, nous nous fondons plutôt sur le “socialisme scientifique” tel que l’ont défini Marx et Engels.»

Dans un premier temps, la révolution démocratique dans le cadre du capitalisme en cours, à terme l’instauration d’une société réellement communiste, dans un Japon qui serait débarrassé du nucléaire et des bases militaires américaines. Et le tout sans une once de nostalgie pour l’Union soviétique, explicitement qualifiée de «bureaucratique et despotique» et avec des relations pour le moins ténues avec leur homologue chinois, longtemps accusé de vouloir prendre le contrôle du Kyôsan-tô. Sans même parler du Parti des travailleurs de Corée du Nord, avec qui les relations sont totalement rompues depuis les années 1980. 

Le Parti communiste japonais se veut donc en surface moderne, surfant sur des thèmes progressistes qui parlent de plus en plus aux Japonais.

L’écologie tout d’abord –le Kyôsan-tô palliant de fait l’absence d’un vrai mouvement politique «vert» au Japon– avec une position sans concession sur la sortie du nucléaire. Une spécificité en soi, si l’on compare le rapport entre communisme et atome en Europe.

Secundo le rejet de toute présence militaire américaine à terme sur le sol japonais, et le refus immédiat de construire de nouveaux aménagements pour les 47.000 militaires américains basés au Japon. Le Parti communiste a d’ailleurs enregistré ses meilleurs scores à Okinawa, archipel à l’extrême sud du pays, qui accueille la moitié du contingent américain au Japon.

Mais là où le Parti communiste japonais est le plus à la pointe c’est sur... la féminisation de la vie politique. Le Kyôsan-tô, bien qu'il soit le plus vieux parti de l'actuelle scène politique nationale, est sans conteste celui qui regroupe le plus de femmes.

«47,2% exactement, annonce fièrement Kimie Hatano, qui vient d'être élue lors du scrutin de 2014 dans la région de Yokohama. Il n'est pas étonnant que nous accueillions tant de femmes, nous sommes le premier parti à avoir demandé le suffrage universel pour les femmes et les hommes dès l'âge de 18 ans (elles peuvent le faire depuis 1946, mais l'âge pour voter est fixé à 20 ans au Japon, NDLR).»

La question féministe est loin d'être un gadget sociétal au Japon où la représentation féminine dans la classe politique ferait passer la France pour un pays scandinave. Et dans un contexte surtout où la natalité ne redécolle pas, faisant peser sur le pays les affres du dépeuplement (et de son corollaire, sans doute plus grave, le vieillissement). Le parti se place donc à la pointe sur la réduction du temps de travail, la création de crèches, et les mesures sociales pour concilier carrière et enfants. Et –communisme oblige– le responsable des problèmes démographiques entraînant le Japon sur la voie du déclin est tout trouvé pour la députée: «les intérêts du grand capital» et sûrement pas les contraintes de la crise.

Présence médiatique et com kawaii

Si le Parti communiste japonais peut faire rêver en France, c'est au moins avec le succès de son journal, l'équivalent local de l'Humanité, mais toujours officiellement affilié, lui, au parti: le Shimbun Akahata (le «journal du drapeau rouge», la couleur est clairement annoncée).

Alors que le quotidien français tire péniblement à 50.000 exemplaires, l'équivalent japonais affiche sans complexe des tirages de 1.200.000 exemplaires. Un chiffre considérable, dû en partie à la large diffusion des journaux au Japon (le Shimbun Akahata n'est même pas dans le top 10 national!), mais également à un système de distribution et de collecte des abonnements efficaces, entièrement géré en interne par le journal, et reposant sur le maillage territorial du parti. Et alors que l'Humanité s'est officiellement détaché du PCF en 1994 pour s'ouvrir à un plus large éventail de sensibilité, le Shimbun Akahata, lui, ne fait pas mystère de son allégeance idéologique total au Kyôsan-tô.

«Nous ne publions aucun contenu qui peut aller à l'encontre de la ligne du Parti communiste japonais, déclare sans sourciller Taizo Hoshino, membre du bureau éditorial du journal. Tous nos journalistes sont membres du parti, et ils doivent  maîtriser en profondeur ses idées et ses prises de positions.»

Des propos que l'on s'étonne d'entendre dans un pays démocratique, mais qui n'empêchent pas cependant au journal d'afficher derrière son aspect austère un contenu que l'on ne retrouve pas ailleurs dans la presse nippone: critique des grosses entreprises, rejet de toute tentation de révisionnisme historique, et dénonciation précise et argumentée des erreurs de l'administration. Un apport qui permet de toucher un lectorat dépassant largement les 300.000 adhérents que revendique le parti.

Derrière la respectabilité d'un journal à large diffusion, le Parti communiste japonais s'est également lancé dans une autre mutation qui le distingue particulièrement de ses homologues: celle de sa communication visuelle.

Le Kyôsan-tô, dans le but d'attirer de nouveaux militants plus jeunes et plus en phase avec la société moderne, s'est doté d'une communication au look kawaii particulièrement déroutante d'un point de vue occidental.

Les personnages ont chacun leur compte Twitter: @kakusanbuchoo, @koyounoyooko, @gamagguchan, @shiisaa01, @otentosun01, @tawarakometaro, @pokenshishoo et @kosodateikuko

Huit personnages ont ainsi fait leur apparition, chacun représentant un type de revendication particulière: Otento-sun, un personnage en forme de soleil, lutte contre le nucléaire, Gamagguchan, en forme de porte-monnaie, critique la hausse de la TVA, Shiisaa créature mi-lion mi-chien représente le refus du militarisme à Okinawa... Ils sont tous menés par le «leader», Kaku-san, personnage entièrement blanc, un porte-voix sur la tête en guise de chapeau (et un porte-voix à la main).  

A des années-lumières de la faucille et du marteau, la communication japonaise privilégie le concept du aisaseru kyôsanshugi, le «communisme aimable». Et la stratégie est pour l'instant payante: devant l'importance continue prise par les problématiques militaires et nucléaires dans les élections, le rajeunissement des troupes du Kyôsan-tô et l'incapacité du principal parti de centre-gauche de se remettre de sa défaite de 2012, voir le Parti communiste japonais devenir de plus en plus influent jusqu'à en être incontournable semble une dynamique bien engagée.  

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