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Et si la gauche radicale représentait la revanche des intellectuels?

Le futur dirigeant de Podemos Juan Carlos Monedero lors d'un «cours» en plein air lors d'une manifestation anti-austérité à Madrid, en novembre 2012. REUTERS/Sergio Perez.

Le futur dirigeant de Podemos Juan Carlos Monedero lors d'un «cours» en plein air lors d'une manifestation anti-austérité à Madrid, en novembre 2012. REUTERS/Sergio Perez.

Les universitaires sont en nombre parmi les responsables de Syriza et Podemos, avec une place et un rôle différents de ceux que leur réserve la social-démocratie.

Au sein de la gauche radicale, qui concurrence sérieusement ou a déjà carrément devancé la social-démocratie en Europe du Sud, les universitaires sont nombreux. Dans l’organigramme du parti ou au gouvernement, leur présence, mais aussi leur parcours et leur vision du monde, détonnent par rapport à ce que l’on peut observer au sein du centre-gauche européen. Plus qu’à une revanche des intellectuels, c’est à l’ascension ou au retour d’un certain type de détenteurs de savoirs que nous assistons.

On sait que Podemos, dont l’ascension dans les enquêtes d’opinion est suivie de près par les observateurs de la vie politique européenne, compte parmi ses fondateurs et ses dirigeants un petit groupe d’enseignants issus de la faculté de sciences politiques la Complutense, à Madrid. Parmi eux, on compte notamment le leader du parti, Pablo Iglesias, mais aussi l’ancien secrétaire au programme, Juan Carlos Monedero, et le secrétaire politique et directeur de la campagne des européennes, Íñigo Errejón.

Du côté de Syriza, plusieurs responsables gouvernementaux ont étudié leur champ de compétence d’un point de vue académique. C’est le cas de Yannis Varoufakis, le désormais célèbre ministre des Finances, formé dans une université britannique comme plusieurs de ses collègues et camarades, ou d’Aristides Baltas, ministre de l’Education et de la Culture, mais aussi professeur de philosophie des sciences et président de l’Institut Nicos Poulantzas.

Radicaux et pédagogues

Ces exemples renseignent sur une première caractéristique qui distingue Podemos et Syriza dans le paysage de la gauche européenne. Les intellectuels occupent en effet des positions de premier plan dans leurs instances internes, voire au gouvernement dans le cas de la Grèce. Mais il faut ajouter deux autres éléments pour comprendre l’importance et la singularité de leur rôle dans ces deux formations de gauche radicale:

1) la radicalité de leur vision du monde et de leurs solutions;

2) leur effort pédagogique pour les transmettre et les rendre «appropriables» par les citoyens.

D’une part, ils sont donc porteurs de conceptions et de discours hétérodoxes. Se qualifiant volontiers de «marxiste fantasque», Varoufakis est par exemple l’auteur d’un livre, Le Minotaure global, dans lequel il explique la crise mondiale par la façon dont les Etats-Unis ont maintenu leur domination après les années 1970, en recyclant les excédents mondiaux mais au prix d’une montée insoutenable des inégalités et de la financiarisation. Sur son blog, il défend une sortie de la crise européenne élaborée avec l’économiste James Galbraith, qu’il oppose à toutes les solutions fédérales plus ou moins «austéritaires» qui ont été proposées jusqu’à présent. Quant aux dirigeants de Podemos, Gaël Brustier a déjà évoqué sur Slate leur univers de références, toutes puisées dans le champ de la pensée critique: Gramsci, Harvey, Laclau et Mouffe, etc.

D’autre part, ces intellectuels jouent un rôle pédagogique auprès de leurs membres et des citoyens. Les économistes de Syriza (parmi lesquels on compte aussi le désormais député Costas Lapavitsas) s’efforcent ainsi de remonter aux sources de la crise économique pour mieux réfléchir aux scénarios alternatifs. Les politistes de Podemos, de leur côté, ont utilisé le Web comme canal alternatif d’information et d’instruction, notamment avec l’émission La Tuerka. Ces derniers ont pour ambition, à travers leur vocabulaire et leur «cadrage» des problèmes, de communiquer une vision du monde «homogène et autonome» aux citoyens dépossédés sur les plans matériel et démocratique. Ce faisant, ils se conforment à la mission attribuée par Gramsci aux «intellectuels organiques» des classes sociales en lutte pour l’hégémonie.

Depuis les débuts
de la crise, aucun gouvernement de centre-gauche n’a su provoquer un engouement tel que Syriza

Le dernier trait qu’il nous semble important de pointer, relevant de la relation externe de Syriza et Podemos aux intellectuels, concerne leur capacité d’attraction. Sans être spécialement radicaux, de nombreux économistes contestataires du «consensus de Bruxelles» (austérité et compétitivité) leur ont exprimé leur soutien. On a par exemple vu Thomas Piketty se rapprocher des responsables de Podemos. Surtout, dix-huit économistes américains et européens entraînés par Joseph Stiglitz se sont exprimés, dans le Financial Times, en faveur des revendications de Syriza. Depuis les débuts de la crise, aucun gouvernement de centre-gauche n’a su provoquer un tel engouement.

D’une certaine façon, ce rôle privilégié des universitaires critiques correspond à la sociologie de la nouvelle gauche radicale, dont une des composantes de la base sociale est constituée par des actifs instruits et politisés, mais incertains quant à leur avenir. Si le soutien à Syriza s’est diversifié et nationalisé, la jeunesse étudiante, urbaine et pas toujours insérée, appartient bien à son noyau électoral d’origine. L’ascension de Podemos, par ailleurs, est clairement nourrie par un transfert sur ce parti des intentions de vote des plus jeunes et des plus diplômés des électeurs du PSOE, le parti socialiste espagnol.

Les partis de centre-gauche ont abandonné leur vocation éducative

Syriza et Podemos ne sont certes pas représentatifs de toute la gauche radicale. Pour autant, on ne peut s’empêcher de relever le contraste entre leur relation aux milieux intellectuels et celle entretenue par les partis sociaux-démocrates.

Dès leur naissance, les mouvements sociaux-démocrates ont été influencés, aidés voire dirigés par des individus issus des milieux enseignants, journalistiques ou des professions libérales. On pense au rôle joué par Jaurès puis Blum en France, Lassalle et Liebknecht en Allemagne, Branting et Danielsson en Suède, la Société fabienne au Royaume-Uni… Cette alliance fut logique dans la mesure où elle répondait à un impensé du schéma marxiste vulgarisé par la IIe internationale: la classe ouvrière ne pouvait en effet pas être une classe révolutionnaire au même titre que la bourgeoisie, dans la mesure où sa position subalterne se déclinait dans ses rapports politiques et socio-économiques.

Plusieurs de ces intellectuels dirigeants ou compagnons de route furent amenés à discuter et adapter les thèses de Marx, mais restèrent marqués par son legs théorique, comme en témoigne leur quête d’une articulation entre réformisme au sein de la société existante et transformation radicale de cette dernière. Ce fut notamment le cas d’Ernst Wigforss, un responsable de la social-démocratie suédoise sans formation universitaire, mais qui joua un rôle important de trait d’union entre les élites de son parti et l’innovante Ecole de Stockholm, dont les économistes proposaient une sortie de crise étrangère au paradigme libéral alors en vigueur.

Du Keynes avant l’heure, pourrait-on dire en caricaturant un peu, mais en soulignant que cette originalité suédoise ne faisait que préfigurer la rencontre entre social-démocratie et nouveaux économistes hétérodoxes, seulement esquissée dans les années 1930 mais à la source d’une véritable domination intellectuelle dans le second après-guerre. Dans le même temps, l’exercice du pouvoir d’Etat conduisit à de multiples liens avec des experts et des administrateurs,  dont la formation et la socialisation ne les portaient pas à une remise en cause de l’ordre existant, mais plutôt à la maximisation de ses performances selon une logique d’ingénierie sociale.

L’ambiguïté a donc marqué la période des Trente Glorieuses. D’un côté, la social-démocratie a présidé à une alliance nécessaire entre des milieux populaires et la fraction de la classe dominante détenant un pouvoir «organisationnel-culturel»[1]. D’un autre côté, sa capacité critique s’est émoussée et elle s’est peu à peu enfermée dans une logique étatiste qui l’a désarmée face à l’échec du keynésianisme.

Les partis de centre-gauche ont largement abandonné leur fonction éducative et s’appuient sur une technocratie et des économistes qui n’ont plus rien d’hétérodoxes

Depuis, les partis du centre-gauche européen ont largement abandonné leur fonction éducative et s’appuient sur une technocratie et des économistes qui n’ont plus rien d’hétérodoxes. Au tournant des années 1970-80, la social-démocratie suédoise s’est par exemple coupée des économistes du syndicat LO, qui émettaient des propositions dans le sens d’une socialisation progressive de l’économie. Les profils d’experts valorisés en son sein ressemblent et entretiennent des liens avec ceux qui ont peuplé les élites néo-travaillistes en Grande-Bretagne, sous l’impulsion de Tony Blair: économistes raisonnant dans le cadre du paradigme néolibéral, professionnels des relations publiques et adeptes du new management

S’il n’est pas besoin de revenir sur le poids du conformisme de l’ENA en France, on peut souligner l’écart entre la considération apportée par l’exécutif socialiste aux économistes Philippe Aghion et Jean Tirole, défavorables à tout espace de respiration académique laissé à leurs collègues hétérodoxes, et son mépris pour les notes «secrètes» de Montebourg, corédigées par les paisibles néokeynésiens de l’OFCE. Quant à Matteo Renzi, le Président du conseil italien, présenté un temps comme un résistant à l’austérité, il s’est choisi comme ministre de l’Economie un ancien expert de la très orthodoxe OCDE, Pier Carlo Padoan, dont les propos et annonces s’inscrivent parfaitement dans le paradigme néolibéral.

Triple mutation depuis les années 1980

Cette évolution depuis les années 1980 s’inscrit dans une triple mutation.

Premièrement, celle des rapports entre le pouvoir marchand et le pouvoir organisationnel-culturel au sein de la classe dirigeante, avec la subordination du second au premier et la conformation des partis de centre-gauche à ce nouveau régime d’hégémonie.

Deuxièmement, les évolutions de la discipline économique elle-même, de plus en plus internationalisée mais homogénéisée selon les standards néoclassiques forgés et diffusés dans des réseaux transatlantiques.

Troisièmement, la mutation de l’ordre politique européen lui-même: pour la chercheuse Stéphanie Mudge, les «bases sociales de l’austérité» sont à rechercher non seulement dans l’état de la science économique, mais dans sa mise au service d’une gouvernance européenne complexe mêlant banquiers privés et centraux, ministres des Finances, représentants d’institutions financières internationales et de l’exécutif européen.

Pour de multiples raisons, les partis du centre-gauche européen sont restés englués dans cette combinatoire depuis les débuts de la crise, comme en témoigne leur difficulté à faire émerger ou à capter des idées nouvelles, comme celles des planistes ou des keynésiens pendant les années 1930. Les rares formules qui circulent dans les think-tanks sociaux-démocrates («société décente», «pré-distribution») ne sont pas traduites en propositions ou voient leur potentiel critique désarmé.

Podemos et Syriza s’inscrivent à contre-courant de ces tendances. D’abord, parce que ces formations tentent de (rés)susciter des figures intellectuelles devenues rares à gauche, disposant d’un savoir qu’elles ne réservent pas aux arènes décisionnelles nationales ou européennes, mais qu’elles cherchent à transmettre à leurs sympathisants. Ensuite, parce que ce savoir est mobilisé dans un but de transformation démocratique de l’ordre social.

L’actualité immédiate des négociations entre le gouvernement grec et l’Union Européenne illustre comment cette ambition s’affronte aux cadrages mainstream de la crise («un débiteur doit régler ses dettes, point barre»), mais aussi à toute une architecture institutionnelle protégeant des réponses orthodoxes. 

1 — Je reprends ce terme au philosophe Jacques Bidet, qui analyse la structure sociale moderne comme divisée entre une classe dominante détenant des privilèges liés soit à la propriété économique (le pôle marchand) soit à des titres de compétence et de savoir (le pôle organisationnel), et une classe fondamentale dépourvue de ces privilèges. Retourner à l'article

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