Histoire

Les persistances du mythe Hitler

Pierre-François Burger et Nonfiction, mis à jour le 17.02.2015 à 18 h 52

Le story-telling de la vie d'Hitler par lui-même et ses fidèles: un mythe aussi artificiel que coriace.

Adolf Hitler, Béla Imrédy et Kálmán Kánya (1938) / Ladislav Luppa via WikimediaCC

Adolf Hitler, Béla Imrédy et Kálmán Kánya (1938) / Ladislav Luppa via WikimediaCC

Malheureux le pays qui a besoin d'un héros: La fabrication d'Adolf Hitler

de Lionel Richard 

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Auteur de nombreux travaux sur l’Allemagne du XXe siècle publiés depuis 1971, Lionel Richard étudie «la fabrication d’Adolf Hitler», c’est-à-dire le «brouillage de toutes ses traces biographiques», «l’immense montage de mensonges et de tromperies sur lequel sa biographie est construite», un story telling où rien n’est vrai. Une enquête toujours minutieuse recoupe, vérifie et contrôle tout ce qui traîne dans les récits complices ou hostiles parus du vivant du personnage, aussi bien que dans les livres plus ou moins sérieux parus depuis 1945 –signalons à cet égard que L. Richard suit de près le fil rouge de ce l’on a pu lire en France au sujet d’Hitler avant la guerre.

Le livre déconstruit –sources et documents à l’appui– une interminable suite d’énoncés mensongers installés dans les esprits par une gigantesque propagande. Hitler n’est pas venu s’installer à Munich par haine des Habsbourg et dégoût de Vienne mais plus prosaïquement parce qu’il était insoumis au regard de la loi autrichienne sur le service militaire. Définitivement ajourné de ce service en février 1914, il ne dira jamais pour quelle raison, car l’épisode n’était pas flatteur, ni pourquoi il ne voulait pas faire son service militaire en Autriche. Quoi que l’on ait imprimé jusque dans les livres de classe d’après 1933, il n’a pas fait à lui tout seul dix Français prisonniers. Ses thèses politiques n’ont pas d’originalité, elles ne sont que celles des pangermanistes. Au moment où il accède au statut d’agitateur professionnel, il n’est pas question qu’il se laisse photographier lors des réunions politiques –de nouveau la fabrication de l’image, le story telling, puisqu’une photographie du chef ne sera diffusée sous le strict contrôle de celui-ci qu’en 1923. Il n’est même pas de nationalité allemande, elle ne lui est accordée qu’en février 1932. Incessants et innombrables sont ses petits ou grands coups de banditisme, comme l’incident de Gleiwitz le 31 août 1939, incident soigneusement monté pour donner un prétexte à la guerre.

Tout ce que raconteront après celle-ci les plus hauts gradés de l’armée est un tissu de mensonges purs et simples. Ces prétendus héritiers d’un supposé code d’honneur prussien, très largement corrompus par des enveloppes de billets de banque provenant directement du Chef suprême, participeront amplement aux crimes de guerre et aux exterminations. Très peu châtiés après la guerre, ils tenteront de se dédouaner avec, à nouveau, des versions biaisées et fallacieuses de leurs agissements.

Lionel Richard est agacé par ses confrères historiens quand ils ne mentionnent pas leurs sources ou dérapent, et l’ampleur des lectures faites par l’auteur depuis 1971 –date de son premier travail sur le nazisme–, aussi bien que des vérifications incessantes lui permettent de corriger des bévues: une erreur de fait de François Delpla, des interprétations rapides d’Ian Kershaw, un énoncé extravagant du contestable historien Werner Maser, un autre dû à John Toland; Guido Knopp est-il autre chose qu’un déplorable faiseur? Même sévères, ces mises au point sont salubres parce qu’écrire sur Adolf Hitler exige plus encore qu’aucun autre sujet de mobiliser la conscience professionnelle des intervenants, et parce que, dans l’ordre empirique, cette l’histoire-là s’écrit, comme les autres, avec des documents. Or il en existe beaucoup, et Lionel Richard surprend agréablement ses lecteurs en s’appuyant par exemple –pour les Jeux olympiques de 1936–, sur l’évocation des ambiances que propose un roman paru en 1940, d’un écrivain américain, Thomas Wolfe.

Très bien choisies, les illustrations ne sont pas là pour faire joli mais sont porteuses d’information, dès la terrifiante photographie de servitude collective volontaire de la première de couverture. Écrit sans jargon à prétention de sociologie politique mais infiniment éclairant sur les manigances et combines des acteurs du désastre, et sur la violence sans limites qu’ils installent dans la vie allemande bien avant la guerre elle-même, le livre est à recommander vivement au grand public mais aussi aux élèves des écoles de formation au journalisme –l’Allemagne de ces temps-là manqua de «lanceurs d’alerte»– et des instituts d’études politiques.

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