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«L'idée de déménager à Paris me révulse profondément»

Lucile Bellan, mis à jour le 17.02.2015 à 16 h 49

Cette semaine, Lucile répond à une femme dont le compagnon, malheureux dans son travail au sud de la France, a trouvé une opportunité à Paris, et qui se demande si elle doit l'accompagner.

Farmhouse in Provence par Vincent Van Gogh via Wikimedia Commons

Farmhouse in Provence par Vincent Van Gogh via Wikimedia Commons

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Déjà, j'espère ne pas heurter une fierté parisienne que vous pourriez avoir. Si c'est le cas, j’en suis profondément désolée. Mon ressenti est violent et oui, il doit être caricatural et grossier, j'en ai conscience. De plus, mon histoire est atrocement banale, mais elle m'est difficile, dans le sens où, placée face à un dilemme, je ne sais comment arrêter mon choix.

Je vis depuis une année avec mon compagnon dans le sud de la France, au soleil, dans un village où les loyers sont bas, nous avons donc un appartement assez confortable. À côté de ça, j'ai un travail modérément intéressant et plutôt mal payé pour mes qualifications, mais au sein d'une équipe de gens adorables. Mon compagnon, lui, a un travail qui lui déplaît franchement, entouré de gens qu'il n'apprécie pas du tout. Il en conçoit une grande souffrance.

Il y a de cela quelques mois, il a contacté une entreprise pour laquelle il rêve de travailler depuis plusieurs années. Et récemment, il a été recontacté pour passer une série d'entretiens qui se passent très bien. Il est donc parti pour déménager à Paris. Ce qui est extraordinaire pour lui et qui me brise le cœur. Et je n'arrive pas à décider si je le suis ou pas.

Le côté positif, pour moi, d'aller à Paris, serait de chercher un travail peut-être plus intéressant et mieux payé. Et de rester avec lui. Mais ça nécessiterait d'emménager dans un clapier, en espérant en trouver un avec moi étant au chômage (je pars du principe que je ne trouverai pas de boulot avant d'y aller). Vu les tarifs de la région, nos revenus nous permettent à peine de prendre un grand studio, et ce, moyennant de se serrer la ceinture. Et ça nécessiterait de perdre la vue des montagnes et des collines vertes ainsi que cet ensoleillement magique, qui rend beau chaque jour où je me lève. De plus, je suis réticente à l'idée de quitter mes collègues.

L'idée d'aller à Paris me révulse profondément. Je voulais partir, oui, mais aller à l'étranger, découvrir de nouvelles choses, apprendre de nouvelles langues, d'autres manières de travailler... Et me retrouver coincée dans ce que je considère comme étant la ville la plus grise et triste de France m'est insupportable. 

Je suis aussi énervée parce que j'ai fait énormément de concessions au cours de notre relation, j'ai accepté de lourds trajets quotidiens, j'ai fait une croix sur les voyages que je voulais, dont j'avais réellement besoin pour m'épanouir, pour lui, pour simplifier sa vie... Cette dernière concession me paraît trop dure. Trop injuste. D'un autre côté, j'estime que je ne dois pas prendre de décision en fonction de mon orgueil. Et j'ai une certitude: je ne peux pas lui demander de rester. Pas avec ce que son travail lui fait vivre. Il a choisi l'option la plus saine pour lui. 

J'ai l'impression que quel que soit mon choix, il sera vicié. Que je ne peux pas en prendre dans lequel je ne m'étiolerais pas. Parce que revivre de longs mois sans soleil, à avoir l'impression de mourir à l'intérieur me paraît épouvantable. Et que vivre sans lui, m'éloigner de lui, c'est m'amputer de ce qu'il y a de meilleur dans ma vie, ce qui me donne envie de me lever le matin et de rentrer chez moi le soir.

Je cherche les clés qui m'aideraient à prendre une décision. Le bouton dans ma tête et dans mon corps qui me dirait «OK, ça, c'est la bonne décision, c'est celle qui minimise les risques et augmente les gains».

Si vous connaissiez l'emplacement de ce bouton, Lucile Bellan, où serait-il?

Bien cordialement,

Morgane

Chère Morgane, depuis quelques années, je n’habite plus Paris. À mon grand regret, parce qu’après presque huit ans passés dans ses murs, la capitale avait eu le temps de ravir mon cœur. Je n’en nourris pas de fierté qui aurait pu être blessée par vos mots. Il y a dix ans, j’ai eu la chance de trouver la ville, et la vie, qui me convenait. Je sais donc qu’il existe des endroits sur terre où on peut être plus heureux qu’à d’autres, de façon inexplicable, presque mystique.

Après huit années d’amour idyllique avec Paris, je me suis retrouvée dans votre position actuelle. Obligée de suivre mon compagnon dans une ville que je ne connaissais pas et qui ne me disait rien. J’y ai passé un peu moins de deux ans. Deux ans à traîner ce sentiment de déracinement, à ne pas savoir ce que je fichais là, à ne rencontrer personne, à ne pas comprendre comment on pouvait vivre ici de son plein gré. Oui, je voyais techniquement plus mon compagnon, mais il me voyait dépérir à petit feu et profiter, finalement, de chaque tranche de liberté pour prendre le train et retourner à Paris.

J’avais choisi un grand appartement moderne qu’on louait pour le prix d’un clapier à Paris (l’image vous parlera) et j’y suis plus ou moins restée cloitrée. Jusqu’à ce que je jure de divorcer si je devais y passer une année de plus. Et le travail de mon compagnon nous a finalement emmenés ailleurs. Un ailleurs sur lequel j’ai eu, cette fois, mon mot à dire. Et où je suis désormais heureuse (à défaut de pouvoir retourner à Paris).

L’amour seul ne résout pas tout. Il ne vous fera pas vivre, pas manger, pas respirer. Tout ça, ce sont des conneries de contes de fées. Accompagner votre compagnon, comme vous iriez à l’échafaud, dans une ville loin de votre famille, de vos amis, de votre travail et de votre cœur, c’est pousser votre relation à son point de rupture. 

Pour moi qui adore Paris, je pourrais évidemment vous dire que vous y seriez probablement heureuse. Que les gens y sont plus beaux, plus intéressants, que la ville est magnifique de jour comme de nuit, qu’il y a tous ces trésors à découvrir, et je ne parle même pas de la vie culturelle. Mais j’ai vu tellement de gens en partir, de Paris. Des gens qui, comme vous, ne pouvaient vivre sans les collines et le soleil. Qui se sont sentis oppressés par les appartements étriqués et la foule dans les transports en commun. Qui ont toujours trouvé que l’air était vicié et que les rues étaient sales. Que la vie culturelle et nocturne était réservée aux privilégiés qui ont les moyens de se payer des beaux appartements. Et que le commun des mortels se retrouve plutôt dans de minuscules studios, plus à compter ses sous à la fin des mois qu’à courir les théâtres.

Avec les années, j’ai appris qu’il ne servait à rien de forcer sa nature. Jamais pour son couple, surtout pas pour son couple. Les concessions et les débats, c’est une chose, mais sacrifier sa vie pour l’autre, ce n’est ni juste ni sain. Et d’ailleurs, je vous pose la question, n’est-ce pas l’attitude de votre compagnon? Lui qui décide de partir s’installer à Paris, pour son propre confort, sans penser aux difficultés que ça représente pour vous?

Vous parlez de bouton magique dans un coin de votre tête, moi je vous parle de liste. C’est une méthode toute bête pour peser les pour et les contre pour chaque décision. Au centre d’une grande feuille blanche (la plus grande possible pour un meilleur effet dramatique: vous jouez quand même une étape de votre vie), tracez une ligne. D’un coté, écrivez ce qui vous rend heureuse chez vous, de l’autre ce qui pourrait vous rendre heureuse là-bas. Écrivez tout ce qui vous passe par la tête, surtout les petits riens. Des collines de votre région, au pain de votre boulanger en passant par vos collègues ou les rayons du soleil. En face, votre amour (et je suis sûre que vous êtes capable de trouver tout un tas de belles choses à Paris qui pourraient vous émerveiller par avance). Prenez le temps de faire cette liste. Quand la feuille sera bien remplie, votre esprit sera plus clair. Il est probable que la solution à votre problème y soit limpide. Et si vous obtenez une égalité parfaite, il sera bien temps de laisser faire le hasard.

Le choix ne sera pas facile. C’est forcément une rupture. Avec vous-même ou avec celui que vous aimez (à moins que vous n’envisagiez une relation longue distance). Mais vous n’avez pas le choix. Malheureusement, votre compagnon a déjà pris une partie de la décision seul (et il ne semble pas en avoir souffert autant que vous). Il n’est donc plus l’heure de débattre. Ne vous oubliez pas dans l’affaire. On peut tout sacrifier par amour, sauf soi.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
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