Culture

«American Sniper»: Clint Eastwood, un oeil fermé

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 18 h 57

Le réalisateur de «Mystic River» ou «Un monde parfait» n'a pas toujours revendiqué un manichéisme absolu... Mais la visée de son nouveau film, «American Sniper» est aussi linéaire et rectiligne que les tirs de son personnage central.

Bradley Cooper et Sam Jaeger dans «American Sniper» de Clint Eastwood ©Warner bros

Bradley Cooper et Sam Jaeger dans «American Sniper» de Clint Eastwood ©Warner bros

Attention spoilers: cet article révèle certains passages et scènes du film American Sniper.

D’un point de vue hollywoodien, ce qui est pratique avec al-Qaida, a fortiori désormais avec Daech, c’est l’existence d’un consensus à présenter leurs combattants comme des monstres, des ordures absolues –Daech travaillant d’ailleurs, avec des méthodes de récit et de représentation hollywoodiens, à conforter cette image. Dès lors, il devient possible de retrouver le simplisme absolu des bons («nous», qui que soit ce nous: les Etats-Unis, l’armée américaine, les Occidentaux, les spectateurs de cinéma) et «eux», les méchants, traités sans complexes de sauvages, d’animaux et autres qualificatifs dans le film.

Dès lors, le macho texan Chris Kyle peut partir en guerre sans souci. Le Bien marche à ses côtés. Reconstituant sur le mode du panégyrique le parcours de celui que ses camarades de combat appelleront La Légende, le tireur d’élite ayant le plus morts à son actif de l’histoire de l’armée américaine, Clint Eastwood se permet de faire le contraire de son héros. Alors que celui-ci explique que pour bien tirer il a besoin de garder les deux yeux ouverts, et de voir ce qui se passe aux alentours de ce qu’il vise, tout le scénario et toute la réalisation éliminent les à-côtés qui risqueraient de compliquer inutilement la situation.

 

American Sniper est filmé comme à travers une lunette de tir de précision, entièrement centrée sur un seul objectif. Oubliés les mensonges du président Bush et de la totalité de la haute administration américaine pour déclencher la guerre en Irak. Ejectée la diversité de ceux qui, sur place, se seront alors opposés à l’occupation comme d’ailleurs l’existence de soutiens au sein d’une population civile ici réduite à une bande de brutes sanguinaires, femmes et enfants compris. Niées les bavures et les erreurs de l’armée d’occupation, sans parler de l’enlisement et finalement de la défaite que subiront les Etats-Unis, après que la géniale stratégie de George Bush ait fait de l’Irak un satellite de l’Iran.

La visée du film est aussi linéaire et rectiligne que les tirs de son personnage central. On peut filer la métaphore en remarquant que le film se soucie en revanche de son recul, de ce qui advient derrière le héros, chez lui. On reste toujours dans le même alignement (le reste de l’Amérique, différente des bons petits gars du Texas et des braves membres des commandos de marine n’existent pas) mais côté famille au pays, essentiellement de sa relation de couple, et de la difficulté de Kyle a redevenir un mari et papa cool en rentrant de ses périodes de mobilisation en Irak. 

Sur les toits de Faloudja où il déquille les ennemis comme des cibles de foire comme en famille dans son jardin,  le personnage, et le film avec lui, sont pris dans cette linéarité qui leur donnent à la fois leur efficacité, et le caractère limité, mécanique.

Retour à la mythologie des westerns

Comme le blindé frayant son chemin en écrasant tout sur leur passage du plan d’ouverture, le film avance droit devant lui avec une sorte de certitude de son bon droit et du bien-fondé de son action. Et comme un tireur de précision ne tirant que des projectiles distincts, le film est bâti sur une succession de séquences, alternativement au Texas et en Irak, sans transition, sans évolution. 

Bradley Cooper, ©Warner bros

Que la construction soit hachée, heurtée, n’est pas une erreur de construction mais au contraire le recherche d’une puissance de percussion maximum. Que les séquences d’action soient, du point de vue des opérations militaires, d’un simplisme ridicule, alors que tout l’effort de vraisemblance humaine et de psychologie porte sur les relations familiales n’est pas un déséquilibre maladroit mais le sujet même du film. Un film qui, à l’unisson de son héros souverainement maître de lui et efficace en opération mais perturbé à la maison,  affirme, et même assène: nous sommes les plus forts, notre technologie et notre force morale (notre foi chrétienne, notre patriotisme) nous rendent supérieurs à tous les autres, et seules nos faiblesses humaines, qui nous honorent, nous fragilisent. Mais nous les surmonterons –même si le Mal ne disparaît jamais, et peut resurgir là où on l’attend le moins. Un vrai prêche, formulé comme une opération shoot to kill.

Renouant avec la mythologie ancienne des westerns où un bon indien était un indien mort, et y faisant ouvertement référence (au début, le jeune Chris Kyle essaie de vivre en cowboy, de « vivre la légende » de l’Ouest - avant de devenir lui-même celui qu’on appelle The Legend),  American Sniper revendique un simplisme sûr de lui, capable de triompher de ses faiblesses internes (amour de la famille en conflit avec amour de la patrie et des copains), après ne s’en être reconnu aucune autre. Il est à cet égard l’exact contraire de Timbuktu, si attentif à différencier les composants d’une situation complexe, et donc à refuser aux islamiste ce visage univoque qu’ils cherchent à se composer, tout en pratiquant lui aussi l’inscription dans un arrière-plan mythologique.

La part manichéenne d'Eastwood

Clint Eastwood, comme cinéaste, est loin d’avoir toujours revendiqué un tel manichéisme. Des films aussi complexes, nuancés, travaillés de contradictions que Chasseur blanc cœur noir, Impitoyable, Un monde parfait, Minuit dans le jardin du bien et du mal, Mystic River, le diptyque Mémoire de nos père/Les Plages d’Iwo Jima,  Million Dollar Baby ou Gran Torino ont amplement prouvé qu’on ne saurait le réduire à une posture de nationaliste réactionnaire et obtus. 

Clint Eastood et Bradley Cooper ©Warner Bros

Son nouveau film atteste aujourd’hui sans doute d’une facette jamais disparue de sa perception du monde, mais surtout des progrès d’une conception beaucoup plus large définie par une opposition frontale (eux contre nous, le bien contre le mal, les nôtres contre les autres) qui entérine la doctrine du choc des civilisations, du fait de la connivence de fait des modes de représentation mis en œuvre par Fox News, les héros Marvel et l’Etat Islamique.

Particulièrement significative est à cet égard la plus belle scène du film, d’ores et déjà un morceau d’anthologie parmi les séquences de films de guerre: un affrontement très violent au milieu d’une tempête de sable qui obscurcit presqu’entièrement l’écran. Alors que la confusion des repères est au maximum, pas un soldat ne se perd, pas un coup de feu ne rate sa cible, pas l’ombre d’un trouble ne perturbe l’accomplissement de la mission.

Le Mal qui reste

Il y a pourtant un doute, un hors champ étrange, et qui vient de la réalité. Le 2 février 2013, alors que le film était en production, Chris Kyle a été tué par un jeune ancien combattant revenu d’Irak. Traité par le film comme une fatalité du type «les voies du Seigneur sont impénétrables» mais permettant aux bons Américains de communier ensemble autour du drapeau, ce retour de la folie, d’un abime domestique jusque-là tenu hors champ mais dont les effets en mineur travaillaient Chris Kyle lors de ses retours au foyer émet in fine une vibration étrange, d’autant plus étrange qu’elle n’est ni cachée ni assumée par le film. On ne saura pas le nom de qui a tué Chris Kyle, réincarnation du héros américain. Mais une ombre reste. 

En cela American Sniper est un film tout de même bizarre: pas parce qu’il réduit les autres (non-américains) à un cliché simpliste, mais parce que malgré l’abondance de symboles nationalistes, il élimine aussi les Etats-Unis d’Amérique. Les films de guerre hollywoodiens ne se sont jamais souciés du monde et de sa complexité. Mais d’Aventure en Birmanie à Voyage au bout de l’enfer, Platoon Full Metal Jacket ou même Jarhead  et Green Zone, ils se sont beaucoup souciés de la complexité, de la diversité, des contradictions de l’Amérique. Ici, l’Amérique dans sa diversité a disparu, il ne reste que le héros, sa famille (dont ses camarades de combats et ses voisins texans sont une extension sans nuance) et «le Mal». Sous une forme brusque, simplificatrice, qu’on peut critiquer mais qu’on devrait reconnaître pour ce qu’elle est, on retrouve alors un cinéaste habité bien davantage de questions morales que de discours politiques. 

American Sniper 

De Clint Eastwood. Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Jake McDorman, Luke Grimes. 
Durée: 2h12. | Sortie le 18 février.
Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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