J'ai perdu une fortune à «Qui veut gagner des millions?», et cela a changé ma vie

Un journaliste de Slate.com raconte comment un échec magistral à un jeu télévisé peut changer une existence.

Il m’a fallu une seconde environ pour comprendre que je venais de faire la plus grosse bêtise de ma vie. Il y a eu un changement d’énergie palpable dans le studio… et un changement subtil dans le comportement de Terry Crews, le présentateur. Comme quelqu’un qui a des rhumatismes et qui sent venir la pluie… je le savais. J’avais mis en jeu une petite fortune sur une simple intuition. Et il s’est avéré qu’elle était mauvaise.

Terry Crews a dit: «Justin, je suis vraiment désolé…»

Et puis, durant un instant (et même moins que ça), j’ai pensé qu’il faisait peut-être semblant, qu’il allait me lancer quelque chose comme «Je suis vraiment désolé… de vous annoncer que vous allez devoir payer plein d’impôts cette année, parce que vous venez de gagner 500.000 dollars!»

Mais non, ce n’était pas du bluff. J’avais donné la mauvaise réponse. Je venais de perdre 225.000 dollars en une dizaine de secondes. Qui veut gagner des millions?, c’était fini pour moi.

Mais qu’est-ce que j’avais fait?

C’était en octobre dernier. Tout s’était réglé en douze questions. Elles semblaient avoir été rédigées pour moi. Tous les risques que j’avais pu prendre s’étaient avérés payants. J’avais un excellent contact avec Terry Crews. Le public avait tout de suite été avec moi, et plus j’avançais dans le jeu, plus il m’encourageait. Les gens applaudissaient. Ils criaient mon nom.

Et puis, ils se sont arrêtés. Et je n’ai plus entendu que le ronronnement de la ventilation, par laquelle s’envolaient toutes mes joies, tous mes espoirs.

J’ai pu revivre ces émotions il y a deux semaines, lorsque mes deux passages à l’émission ont enfin été diffusés.

La version actuelle de Who Wants to Be a Millionaire?, le Qui veut gagner des millions? américain, n’est plus tout à fait la même que celle d’origine, présentée par Regis Philbin, qui semblait être suivie par l’ensemble des États-Unis. Aujourd’hui, conformément au principe de la syndication, elle passe en milieu de journée ou tard le soir sur différentes chaînes locales. L’audience est bien moindre. Beaucoup ne savent même pas que l’émission existe encore.

Les règles sont aussi un peu différentes: il y a quatorze questions en tout, les dix premières correspondant à des montants aléatoires allant de 100 dollars à 25.000 dollars. Si vous répondez bien, le montant va dans votre cagnotte et les sommes s’accumulent au fur et à mesure. Après la dixième question, le palier est atteint et le jeu repasse en mode «classique». La onzième question vaut 100.000 dollars, la douzième vaut 250.000 dollars, etc., jusqu’à 1 million. Si vous répondez bien, la somme dans votre cagnotte est remplacée par le nouveau montant, plus important. Si vous répondez mal, vous perdez tout, à l’exception des 25.000 dollars du palier. Après les dix premières questions, vous pouvez décider à tout moment de quitter le jeu avec tout l’argent remporté si vous estimez ne pas connaître la réponse.

J’étais arrivé à 250.000 dollars. C’est une somme d’argent considérable, qui aurait pu changer ma vie. Je l’avais gagnée, j’aurais pu repartir avec. Mais je n’ai pas voulu le faire. Avant le jeu, je m’étais promis d’y aller à fond: de répondre aux questions sur scène comme je le ferais à la maison, sans penser à l’argent. J’avais fait le voyage jusqu’à Stanford, dans le Connecticut, pour jouer et, Dieu m’entende, j’allais jouer, que cela m’apporte la gloire ou me mène à ma perte.

Je n’ai pas eu la gloire.

Mais qu’est-ce que j’avais fait?

Vous êtes vous déjà demandé ce que cela fait de perdre une fortune? D’avoir en main l’argent qui pourrait changer votre vie et de le voir s’évaporer? En perdant mes 225.000 dollars en une seconde, j’ai eu l’impression qu’une aiguille venait d’être plantée dans mon cortex cérébral, comme pour mieux indiquer l’endroit par lequel je venais de me planter lamentablement.

Je suis sorti du plateau complètement abasourdi, encore sous le choc de ce moment cataclysmique. Les gens de l’équipe ont été très gentils avec moi. Ils m’ont dit que ça avait été le meilleur épisode de la saison. Et même un des meilleurs de l’émission tout court. Personne n’avait jamais décidé de tenter le tout pour le tout avec autant d’argent en jeu. «Vous êtes un homme, Justin Peters, un vrai! m’a déclaré ma chargée de production en me reconduisant vers les coulisses. Je n’ai jamais vu un homme comme vous.»

J’ai signé des papiers indiquant que j’allais recevoir un chèque de 25.000 dollars trente jours après la diffusion de mes passages. En le signant, j’ai regardé fixement le papier, ne voyant rien d’autre que ce zéro manquant.

La chargée de production m’a accompagné vers la sortie. Elle a pris ma photo en me disant au revoir. «Vous êtes le meilleur concurrent que j’ai jamais eu», m’a-t-elle déclaré.

J’étais l’un des plus gros perdants de l’histoire du jeu.

Mais qu’est-ce que j’avais fait?

Dans l’idéal, les jeux télévisés se passent comme ça: vous êtes sélectionné pour participer à l’émission, vous commencez par avoir de la chance, puis un peu plus, et vous finissez par remporter une voiture, une machine à laver ou assez d’argent pour améliorer confortablement votre quotidien. Oubliez Horatio Alger: le vrai rêve américain, c’est d’aller à la télé pour voir une célébrité vous tendre un paquet de fric que vous ne méritez pas.

Étant moi-même un Américain moyen, peu enclin à l’effort et sans aucun sens des affaires ni aptitude technique particulière, il n’est pas étonnant que j’aie toujours été attiré par cette idée. Je me revois dans ma chambre de lycéen en 1999, en train de regarder John Carpenter, premier gagnant du million de dollars dans la version originale de Qui veut gagner des millions? C’était un type blanc, à lunettes, avec une bonne culture générale. J’étais aussi un type blanc, à lunettes, avec une bonne culture générale. Qui sait… cela pourrait peut-être être moi, un jour!

Ce n’était pas que j’avais particulièrement besoin de cet argent. Je n’ai pas spécialement envie de m’acheter des choses que je ne possède pas déjà, je n’ai pas de dettes, pas d’enfant, pas d’impôts en retard… L’appât du gain (pour moi, en tous cas) ne réside pas tant dans ce qu’il me permettrait d’acheter que dans ce qu’il me permettrait de faire.

Des projets un peu fous

Qu’est-ce que vous feriez si vous gagniez assez d’argent pour ne plus avoir besoin de travailler pendant un petit moment? Quels projets un peu fous avez-vous déjà remis à plus tard parce que nous ne pouviez pas vous permettre d’échouer? Personnellement, mes projets un peu fous sont de nature artistique. Je voudrais devenir acteur comique et scénariste. Mais je n’ai jamais fait le nécessaire pour que cela se concrétise.

Ces dix dernières années, j’ai passé la plupart de mes soirées à parcourir le monde incroyablement vaste et déprimant des scènes ouvertes (et non rémunérées) de New York, où des comiques dans mon genre essaient leurs sketchs face à un public composé essentiellement de personnes qui attendent que cela se finisse, afin de pouvoir monter sur scène à leur tour et que nous finissions tous par rentrer chez nous en nous demandant pourquoi nous ne sommes pas encore célèbres. Cela vaut ce que ça vaut (c'est-à-dire pas grand chose), mais je suis assez bon dans ce que je fais. Je fais partie d’un duo d’improvisation très amusant baptisé From Justin to Kelly, j’ai écrit plusieurs one-man-show et pièces dans lesquels j’ai joué. J’ai des scénarios et des idées de séries en pagaille.

Mais je n’ai jamais vraiment essayé d’en faire quelque chose, même si j’en ai toujours eu l’envie. Je n’ai jamais essayé de toucher un public plus vaste. Je n’ai jamais cherché activement à trouver des contrats de comédien. Je n’ai jamais vraiment essayé de vendre mes scénarios ou de produire mes séries. Je me suis dit que je ne saurais pas par où commencer, que je fais ça pour le plaisir, que je n’ai pas besoin d’une plateforme plus importante pour me sentir légitime.

Mais, au fond de moi, j’ai toujours su que ce n’étaient que des excuses. La vraie raison est que j’ai peur d’échouer si j’essaie. Et j’ai peur que cela me fasse mal si j’échoue.

Que suis-je censé faire? Arrêter le journalisme pour poursuivre un rêve insensé? J’ai 33 ans. Je suis marié. Même si je n’ai pas de dettes et que je n’ai pas de gros besoins matériels, suis-je vraiment prêt à lâcher mon boulot et à dilapider toutes mes économies pour suivre un rêve d’enfant?

L’argent vous dit: c’est bon, tu peux y aller. Il vous dit que ce n’est pas grave
si vous échouez

Avoir beaucoup d’argent sur mon compte en banque m’aurait apporté une sécurité qui m’aurait permis de poursuivre ces ambitions un peu folles. L’argent vous dit: c’est bon, tu peux y aller. Il vous dit que ce n’est pas grave si vous échouez.

Mais je ne pensais pas à ça lorsque j’ai passé l’audition à l’automne dernier. Je l’ai fait parce que je trouvais ça marrant et que je me doutais que j’allais sans doute être retenu.

Si j’étais à ce point confiant, c’est que j’avais déjà été à Qui veut gagner des millions? À l’été 2014, mon ami Jon Bander avait participé à l’émission et il m’avait demandé d’être l’ami à qui on peut demander de l’aide (Dans l’ancienne version du jeu, les participants pouvaient appeler au téléphone un parent ou un ami. Désormais, dans la nouvelle version américaine, les participants viennent au studio avec une personne, qui est autorisée à entrer sur le plateau si son aide est nécessaire.) Lorsqu’il m’avait demandé mon avis sur une question difficile, je n’avais pas su répondre, mais nous avions plaisanté un peu et le résultat avait été assez drôle. Après l’émission, la productrice était tout sourire. «Les gars, nous a-t-elle dit, on était morts de rire dans les coulisses. C’était génial.»

Bander était reparti avec 1.000 dollars. J’étais reparti en me disant que j’étais sûr qu’ils me choisiraient pour l’émission si je passais une audition. J’avais raison.

Certaines personnes essaient durant des années d’être sélectionnées pour Qui veut gagner des millions? Moi, j’ai réussi du premier coup. Je me suis rendu à une audition organisée mi-septembre à New York. J’ai passé les premières épreuves de sélection, puis j’ai parlé un peu avec la chargée de production et j’ai eu droit à un essai.

Deux jours plus tard, une coordinatrice m’appelait pour m’inviter à participer à l’émission.

Le concept de Qui veut gagner des millions? a vu le jour en 1998 en Grande Bretagne et a été importé aux États-Unis dès l’année suivante. Présentée par Regis Philbin, l’émission a connu un succès retentissant chez l’Oncle Sam, avec jusqu’à cinq diffusions par semaine en prime time sur la chaîne ABC. Mais les Américains finirent par se lasser de voir leurs compatriotes gagner des millions tous les soirs de la semaine. L’audience d’ABC en souffrit d’autant plus que toute sa grille de la semaine était dépendante du programme. Cette version originale de Qui veut gagner des millions? fut annulée en juin 2002.

En septembre de la même année, l’émission passa sous le régime de la syndication (grâce auquel les droits d’une même émission peuvent être revendus à plusieurs chaînes différentes) et elle y est restée depuis. Cette nouvelle version ne dure plus qu’une demi-heure et les animateurs ont déjà changé plusieurs fois (Meredith Vieira, Cedric the Entertainer et désormais Terry Crews, ancien joueur professionnel de football américain devenu aujourd’hui acteur comique). À l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait pas encore s’il y aura une nouvelle saison… mais peut-on vraiment imaginer les États-Unis sans Qui veut gagner des millions? à l’antenne? L’émission continue tranquillement à répandre le même message, simple, séduisant, mais dramatique en soi, selon lequel n’importe quel plouc dans mon genre peut devenir millionnaire en passant une heure à répondre à des questions basiques.

Enfin… n’importe quel plouc pouvait devenir millionnaire. Le premier Américain à remporter le million de dollars fut donc John Carpenter, un employé du fisc de 31 ans qui n’avait encore utilisé aucun de ses jokers lorsqu’il arriva à la question à un million et qui s’attira la sympathie de toute l’Amérique en utilisant son joker «appel à un ami» pour téléphoner à son père et lui annoncer qu’il allait remporter le million. Qui pourrait l’en blâmer? Pour un Américain, sa question à un million de dollars («Lequel de ces présidents américains est apparu dans la série Laugh-In?» –réponse: Richard Nixon) était facile. Le jeu était d’ailleurs spécialisé dans les questions faciles, à tel point que, durant sa première année d’antenne, il compta pas moins de six millionnaires et que la compagnie d’assurance qui versait les jackpots n’hésita pas à poursuivre en justice les créateurs de l’émission parce que le jeu était trop facile.

Depuis, les questions sont devenues plus difficiles… et les millionnaires se sont faits plus rares. Le dernier grand gagnant était Sam Murray, qui remporta le grand prix à la fin d’un «tournoi spécial» en 2009. (La dernière question: «D’après le Population Reference Bureau, quel nombre approximatif d’être humains a vécu sur terre?» Réponse: 100 milliards.) La dernière personne à avoir correctement répondu à la question à un million dans le format traditionnel du jeu fut Nancy Christy, en mai 2003 (Question: «Qui servit de modèle au peintre Grant Wood pour le paysan dans son célèbre tableau “American Gothic”?» Réponse: son dentiste). Bien entendu, il est encore possible d’atteindre la question à un million aujourd’hui, mais c’est beaucoup plus difficile. Au lieu de cela, les producteurs semblent vouloir avant tout mettre l’accent sur le côté divertissement plutôt que sur le côté «questions pour devenir rapidement riche».

Le million ou rien

Le matin où je suis arrivé au studio, en octobre dernier, j’ai tout de suite compris que les producteurs m’aimaient bien. Je n’ai pas peur d’être face à un public et l’argent ne m’intimidait pas, étant donné que je ne m’attendais pas vraiment à en gagner. Mon ami Bander avait perdu lors d’une question du début à laquelle il n’aurait pu répondre de toute façon et je m’attendais à ce qu’il m’arrive quelque chose de similaire. Aussi, je suis resté assez détendu durant la journée et demie que j’ai passée en état de semi-séquestration dans la zone où doivent attendre les candidats. Je parlais et plaisantais avec les producteurs et je sentais que ça leur plaisait bien.

«Ça s’appelle “Qui veut gagner des millions?",pas “Qui veut rentrer chez lui avec 7.000 dollars?”»

 

Une vingtaine de minutes avant mon passage, la productrice qui s’occupait de moi est venue me faire part d’une idée qu’elle avait eue. «On a une super idée pour votre entrée», m’a-t-elle annoncé avant de m’expliquer qu’ils voulaient que je fasse semblant d’attraper le présentateur avec un lasso imaginaire puis de remonter jusqu’à lui en tirant sur cette corde invisible. C’était une idée vraiment stupide, raison pour laquelle je l’ai tout de suite adorée. Nous avons testé le mouvement et les producteurs ont applaudi et crié, visiblement ravis. La télévision, quoi.

En coulisse, juste avant d’entrer sur le plateau, j’avais plaisanté sur la manière dont j’allais utiliser mes trois jokers pour la première question et repartir immédiatement avec l’argent. L’équipe de production avait ri et m’avait envoyé jouer immédiatement après.

«Nous voulons au moins un épisode et demi avec vous», m’avait dit le producteur exécutif.

Et m’y voilà. La veille de l’émission, après plusieurs bières et une pizza particulièrement indigeste, j’avais annoncé à ma sœur et à mes amis qu’il était hors de question que je parte avant la fin. «Ça s’appelle “Qui veut gagner des millions?”, avais-je déclaré à la cantonade, pasQui veut rentrer chez lui avec 7.000 dollars?» Je n’allais pas me laisser impressionner. Ce serait le million ou rien.


 

Le régisseur m’a mis en place et Terry Crews a fait son entrée sur le plateau. Il m’a présenté comme un «vendeur de bière à temps partiel à Lake Bluff, dans l’Illinois» (Lake Bluff, c’est là où j’habite et je vends de la bière au stade de baseball en été. Je suis journaliste, mais les producteurs ont décidé de mettre en avant cet aspect de ma biographie parce qu’ils le trouvaient amusant). Au lieu d’avancer normalement jusqu’à la scène, j’ai fait semblant d’attraper Crews avec mon lasso invisible, comme l’équipe me l’avait demandé. Il a paru surpris au départ, mais il a vite joué le jeu. Et puis tout s’est enchaîné très facilement.

J’hésite à dire cela vu la manière dont s’est terminé le jeu et parce que je ne voudrais pas sembler prétentieux… mais c’était facile. Vraiment facile. La plupart du temps, je n’étais pas absolument certain de mes réponses, mais les questions étaient rédigées de telle manière que l’on devinait les réponses. Il me suffisait de suivre mon instinct et de ne pas laisser le doute m’inciter à sortir prématurément.

«Vous jouez le jeu à la perfection», m’a dit la chargée de production pendant les publicités. Et c’était vrai. Mon seul vrai raté de la première journée arriva à mi-parcours avec cette question: «Qui a acheté pour seulement 19,95 dollars ce que le magazine Life a qualifié d’“arme vendue par correspondance la plus tristement célèbre de tous les temps”?». La réponse était évidemment Lee Harvey Oswald, l’assassin de Kennedy, mais je réfléchissais trop, j’ai préféré faire appel à mon amie Kelly, qui m’a rejoint sur le plateau. J’avais réduit les réponses possibles à Lee Harvey Oswald ou John Hinckley, qui avait tenté d’assassiner Reagan. Kelly m’a rappelé que la question disait tristement célèbre. «J’imagine que c’est plus tristement célèbre lorsque quelqu’un meurt», a-t-elle remarqué. J’ai trouvé ça juste. J’ai répondu Oswald. C’était la bonne réponse. La question valait 25.000 dollars. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai portée jusqu’à Terry Crews pour une accolade de groupe en délire.

À mesure que j’approchais des très grosses sommes, les questions sont devenues de plus en plus faciles pour moi. La dernière avant d’arriver à la formule «classique» traitait de vieux magazines. Ces vieux magazines, je les avais lus afin de me documenter pour un livre que j’étais en train d’écrire. La question suivante, à 100.000 dollars, était «Si l’on classe les pays par ordre alphabétique, quel est le premier sur la liste?». «C’est l’Afghanistan», ai-je répondu immédiatement après que Crews a fini de lire la question. J’en étais certain. Cela faisait trois ans que, tous les jours, je faisais le même foutu quizz des pays par ordre alphabétique, au point d’être capable de tous les recenser en moins de six minutes. La question à 250.000 dollars concernait les origines d’Internet. Internet est le sujet central de mon livre. J’ai dû lire une vingtaine de livres à son propos.

À 100.000 dollars, j’ai commencé à rire nerveusement.

À 250.000 dollars,

je me suis effondré par terre.

À chaque fois qu’une somme venait grossir ma cagnotte, mon excitation grandissait. À 100.000 dollars, j’ai commencé à rire nerveusement. À 250.000 dollars, je me suis effondré par terre. En quinze minutes à peine, après avoir seulement répondu à une paire de questions, j’étais devenu riche. Et je n’étais plus qu’à deux questions du million.

Dans l’histoire de la nouvelle version américaine de Qui veut gagner des millions?, comme nous l’explique le site de fans wwtbam.biz, 38 autres personnes ont vu la question à 500.000 dollars. Sur ces 38 personnes, toutes ont soit répondu correctement, soit choisi de partir avec leur gain. Toutes sauf quatre. La dernière personne à avoir mal répondu à la question était un jeune Californien de 22 ans baptisé Chris Ngoon, en octobre 2013. Avant lui, il n’y avait pas eu de perdant à 500.000 dollars depuis 2004. La plupart des gens sensés, s’ils arrivent à ce point et ne connaissent pas la réponse, préfèrent prendre l’argent et partir. On ne joue pas 225.000 dollars sur un coup de tête.

Mais, moi, je l’ai fait.

«C'est B. C'est forcément B»

La question à 500 000 dollars était la suivante: «Il est formellement interdit aux députés britanniques de boire de l’alcool dans l’enceinte de la Chambre des Communes, hormis à quelle occasion?»

Réponses possibles:
A: Lorsqu’ils déclarent la guerre.
B: Lors d’un couronnement.
C. Lorsqu’ils prêtent serment.
D: Lorsqu’ils annoncent un budget.

Si je répondais bien, je gagnais 500.000 dollars et l’occasion de devenir le premier millionnaire de l’émission depuis des années.

Je ne connaissais pas la réponse. Et la question n’était pas rédigée d’une manière qui me permette de deviner la réponse à partir de l’étymologie ou du contexte. J’avais déjà utilisé mes trois jokers.

Mais j’étais certain de pouvoir éliminer deux choix (A et C), ce qui me laissait une chance sur deux de répondre juste. Était-ce suffisant pour risquer de perdre 225.000 dollars? La nervosité du public était palpable. J’avais même l’impression d’entendre Terry Crews penser «Fais pas l’imbécile, prends l’argent!».


 

«C’est B. C’est forcément B», ai-je dit. Ça semblait logique. Le couronnement d’un nouveau monarque est quelque chose que l’on célèbre, ça peut donner une occasion de boire un verre. Et puis, il existe une marque d’alcool qui s’appelle Crown Royal («couronne royale»… oui, ça me semblait faire sens à ce moment-là).

«Justin, m’a dit Terry Crews. Écoutez-moi bien: si vous vous trompez, vous perdez 225.000 dollars.» C’était un bon conseil. J’aurais dû en tenir compte.

«Oui, mais Terry, vous pouvez me rappeler ce qui se passe si je réponds bien?», ai-je demandé avec un air un peu effronté.

«Mais si vous répondez bien, Justin…». De manière théâtrale, j’ai placé la main derrière mon oreille, comme pour mieux entendre. Crews m’a invité à me rapprocher de lui. Il a posé sa main sur mon épaule et il a déclaré: «Si vous répondez bien, vous gagnez 500.000 dollars… et vous n’êtes plus qu’à une question du million.»

Le public a applaudi spontanément. C’était sans doute la pire chose qui pouvait arriver.

«Ouais… pourquoi pas?», ai-je dit.

Il m’a regardé avec l’air de me dire «Vous êtes vraiment sûr?»

J’ai réfléchi une seconde. Mais pas trop fort.

J’ai dit: «C’est la réponse B, un couronnement. Allez, c’est un JEU, Terry!»

C’était la réponse D.

J’ai entendu le ronronnement de la ventilation. J’ai senti l’aiguille dans mon crâne.

Mais qu’est-ce que j’avais fait, putain?!

Je me suis mis à pleurer

En rentrant sur la route de New York, je tenais le volant comme le levier d’une grenade dégoupillée, il suffisait de le lâcher pour que tout explose. Assis à l’arrière et à la place passager, ma sœur et mes amis refaisaient l’émission. «T’étais super bon, Justin, a dit ma sœur. Sérieusement, tu nous as vraiment tous impressionnés.»


 

La belle affaire.

«T’as joué le jeu jusqu’au bout. Tout le monde se serait arrêté, mais toi t’as joué jusqu’au bout.»

Deux cent cinquante mille dollars. De quoi réaliser mes rêves.

«Je sais ce que ça fait…», m’a dit Kelly. Je l’ai tout de suite reprise:

«Non. Tu ne sais pas ce que ça fait.» Le reste du trajet se passa principalement en silence. Je comprenais maintenant à quel point j’avais mal joué sur la dernière question. Je n’avais pas pris le temps de vraiment y réfléchir. Si je l’avais fait, j’aurais pu réaliser que la Chambre des Communes n’avait évidemment rien à voir avec les couronnements. Et si j’avais compris ça, qu’est-ce que j’aurais fait? J’avais joué trop vite, pile au mauvais moment.

Je suis rentré à Brooklyn, dans mon petit appartement, avec son robinet d’eau froide qui ne marche plus, sa porte d’entrée sans poignée et son propriétaire qui me déteste. Je me suis enfoncé la tête dans l’un des coussins du canapé et je me suis mis à pleurer.

Je ne pouvais pas rester tout seul à New York ce soir-là. J’ai décidé de me rendre à Boston, où j’ai de la famille. J’ai appelé ma sœur pour la supplier de m’accompagner. J’étais au bord des larmes. «Je ne peux pas rester tout seul, ce soir… Je… Je ne peux pas.»

Le lendemain, j’arpentais les rues de Boston sans but réel. La date à laquelle je devais rendre mon livre approchait à grands pas, mais je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à ce qui venait de se passer. J’étais passé à la télévision, je m’étais bien amusé et j’avais gagné 25.000 dollars. C’est loin d’être un drame. Pourquoi est-ce que ça me faisait si mal?

Et puis, je me suis souvenu de ce que m’avait dit ma sœur.

Ma sœur était restée assise dans le public durant deux jours en attendant que vienne mon tour. Il y a beaucoup de temps morts lors des enregistrements et, apparemment, durant l’un de ces moments, Terry Crews avait raconté au public comment, lorsqu’il jouait au basket dans l’équipe de son école, il avait eu un jour l’occasion de marquer le panier qui aurait pu faire gagner son équipe. Et qu’il l’avait raté. Son équipe avait perdu. Ça l’avait miné. «Mais vous savez ce que j’ai réalisé, après coup?, se souvenait-elle l’avoir entendu dire. J’ai tenté ma chance. Quelqu’un d’autre aurait pu passer la balle… mais moi, j’ai tenté ma chance.»

À l’époque, quand j’ai entendu ça, j’ai levé les yeux au ciel. Bien sûr que Crews souhaite que les participants tentent leur chance. C’est un jeu. C’est ce qui rend les jeux télévisés intéressants. Il n’y aurait jamais de grands gagnants si personne ne voulait jouer le jeu.

Mais, pour quelque raison que ce soit, l’histoire de Crews semblait désormais beaucoup plus pleine de sens. À quand remontait la dernière fois où j’avais tenté ma chance? Avais-je jamais vraiment accepté de prendre un risque, de m’exposer à une douleur existentielle et à une humiliation publique pour essayer de saisir une occasion qui en valait la peine? J’avais passé ma vie d’adulte entre demi-mesures et démarches provisoires. Toutes ces choses que j’avais réservées aux soirs et aux week-ends parce que je pensais ne pas pouvoir en faire mon travail à plein temps. Toutes ces fois où j’avais joué la sécurité parce que j’avais peur d’échouer.

Mais j’étais passé à la télévision, dans tout le pays, et j’avais tenté ma chance.

J’ai appelé Kelly, l’amie qui m’avait aidé lors de l’émission. J’étais à moitié hystérique. «J’ai tenté ma chance. C’est ça qui doit changer ma vie. Ce n’est pas l’argent, c’est le fait que j’ai pris cette décision, lui ai-je dit. Il faut que ça ait un sens. Il faut que je trouve plus de sens dans le fait d’avoir perdu que si j’avais gagné.»

Je criais littéralement au beau milieu de la ville. Je me suis affalé sur le perron d’une maison.

J’avais trouvé un sens à mon échec. J’avais retiré l’aiguille.

«Et ben, vous allez jusqu’au bout, vous!»

Dans les mois qui ont suivi l’enregistrement, mes amis et collègues n’ont cessé de me demander comment s’était passée l’émission. «C’est une expérience qui a changé ma vie», avais-je l’habitude de répondre. Lorsque je disais cela, les gens avaient tendance à penser que j’avais dû gagner beaucoup d’argent. Et je pense que c’est bien le cas. Vingt-cinq mille dollars, ce n’est pas rien.

Mais ce n’était pas ça que je voulais dire.

Nous avons regardé les diffusions de mes passages au Walter’s Bar, à Manhattan, avec quelques amis et une poignée d’autres clients particulièrement enthousiastes. Cela a fait ressortir tous les vieux sentiments: excitation, regret, auto-dénigrement. «Et ben, vous allez jusqu’au bout, vous!», m’a lancé l’un des clients quand j’ai répondu à la question à 500.000 dollars. Je pense encore aujourd’hui que ma réponse était loin d’être idiote compte tenu des circonstances. Je regrette encore que ce n’ait pas été la bonne.

Mais ce que j’ai ressenti le plus c’est: je peux le faire. J’ai assuré à cette émission. J’ai fait le spectacle. C’était moi qui menais l’émission, pas Terry Crews. Je ne pense pas me faire d’illusions en affirmant que je pourrais réussir à la télévision. La preuve est là! «Tu ne voulais même pas l’argent. Tu voulais juste passer à la télé», m’a dit ma femme après avoir vu l’émission. Et elle avait raison. Je crois qu’il y a moyen d’obtenir des contrats de comédien avec ces vidéos. Je pense que je vais tenter le coup.

Ce n’est pas de l’argent dont nous avons besoin, mais du courage d’entreprendre quelque chose sans savoir si cela va marcher ou non

On dit souvent que l’on ferait de grandes choses si l’on avait l’argent nécessaire pour les réaliser, mais il s’agit juste d’une excuse. Ce n’est pas de l’argent dont nous avons besoin, mais du courage d’entreprendre quelque chose sans savoir si cela va marcher ou non. C’est l’acceptation du risque. Pas le risque financier, mais le risque de l’échec, le vrai (c'est-à-dire ce moment où vous comprenez que vous ne pouvez, en fait, pas réaliser ce rêve qui vous tenait tant à cœur).

J’ai le courage de faire tout et n’importe quoi quand je suis sur scène. Aussi, pourquoi n’ai-je jamais eu ce courage dans la vraie vie, pour pouvoir faire ce que j’aime? C’est sans doute parce que le diplômé universitaire qui est en moi a toujours apprécié la sécurité, les plans de secours, le fait de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Maintenant, je sais que j’ai eu le courage d’aller jusqu’au bout. Je n’ai pas su le contrôler, mais il était bien là. J’ai eu le courage de continuer là où les autres ont reculé.

Dans moins de 30 jours, je devrais recevoir un chèque de 25.000 dollars. Je ne vais pas m’en servir pour m’offrir une nouvelle voiture ou un voyage. Je n’ai pas besoin de ce genre de choses. Je vais plutôt essayer de l’employer du mieux possible, pour m’offrir un voyage vers le pays du risque et de la découverte, celui où la réponse est toujours «oui». Tout cet argent va me servir à tenter ma chance.

Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement? Je suis encore en train d’y réfléchir. Pour commencer, j’ai déjà réservé plusieurs dates pour mon duo d’impro. Nous partons en tournée sur la côte ouest des États-Unis: San Diego, Phoenix, Orange County, Las Vegas et… Los Angeles, où j’inviterai Terry Crews à venir.

C’est à la fois très excitant et très intimidant, pour toutes sortes de raisons. Il n’y a pas de circuit établi pour la comédie d’improvisation. Nous sommes complètement inconnus et le public pour ce type de spectacle n’existe pas encore vraiment. Je vais sans doute perdre beaucoup d’argent.

Mais ça ne me fait plus peur.

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