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Disparus du Mexique: l'Etat est plus prompt à enterrer les enquêtes qu'à retrouver les corps

Thomas Goubin, mis à jour le 23.02.2015 à 14 h 04

Depuis 2006, on a perdu la trace de plus de 20.000 Mexicains –5.000 rien qu'en 2014. La plupart sont des hommes, jeunes, et pauvres, et les familles, contrairement aux autorités, se refusent à classer les affaires.

Manifestation pour les 43 disparus, le 22 janvier 2015 à Chilpancingo, dans l'Etat du Guerrero. REUTERS/Jorge Dan Lopez

Manifestation pour les 43 disparus, le 22 janvier 2015 à Chilpancingo, dans l'Etat du Guerrero. REUTERS/Jorge Dan Lopez

Guadalajara (Mexique)

Le 27 janvier, le ministre mexicain de la Justice, Jesús Murillo Karam, a donné sa version sur les disparus d'Ayotzinapa. «Une vérité historique», selon ses mots, même si les inculpés n'ont pas encore été jugés et devraient ainsi encore bénéficier de la présomption d'innocence.

La version officielle établit que les jeunes gens qui étudiaient pour devenir instituteurs ont été brûlés dans une décharge par des membres du cartel Guerreros Unidos, ce que les familles des étudiants refusent de croire. Ils ne sont officiellement plus disparus, donc plus recherchés, sauf par leurs proches. Sur les quarante-trois étudiants enlevés d'Ayotzinapa, seul un corps a été identifié grâce à son ADN.

Alors qu'un reportage de l'hebdomadaire d'investigation Proceso implique les militaires dans la disparition des étudiants, la Procuraduría General de la República (PGR) refuse d'explorer cette piste. Selon le dossier d'instruction que Proceso a pu consulter, au moins une dizaine d'inculpés présentaient de graves blessures après leur arrestation, sans doute des séquelles de torture.

«La version officielle selon laquelle un incendie dans la décharge de Colula a détruit les restes des quarante-trois jeunes se fonde seulement sur des confessions et sur un minimum de preuves scientifiques», a écrit le 28 janvier, Erika Guevara Rosas, directrice pour les Amériques d'Amnesty International. Pour Perseo Quiroz, directeur pour le Mexique d'AI, «la torture est une pratique généralisée au Mexique qui a été utilisée dans la majorité des affaires sensibles»

Que fait l'Etat?

Au Mexique, avant de trouver les corps, pour permettre aux familles de faire leur deuil, la priorité est trop souvent à l'enterrement des enquêtes. Depuis décembre 2006, plus de 23.000 personnes ont disparu, selon les chiffres officiels (Unidad Especializada de Búsqueda de la Procuraduría General de la República). Plus de la moité de ces disparitions se sont produites depuis l'arrivée au pouvoir d'Enrique Peña Nieto, en 2012, et seulement six cas ont abouti à une condamnation. Des chiffres édifiants.

Des chiffres qui mettent en relief l'incurie de l'Etat. Sa complicité? Selon le rapport annuel d'Human Right Watch sur la situation des droits de l'homme dans le monde, publié en janvier, «des membres de toutes les forces de sécurité ont continué de perpétrer des disparitions sous le gouvernement de Peña Nieto, et lors de certaines occasions, en collaboration directe avec les groupes criminels».

Grâce à leur seule obstination, les familles ont découvert une soixantaine de fosses, dont seize contenaient des restes humains

 

 

Du 2 au 13 février, l'Etat mexicain a d'ailleurs dû, pour la première fois, s'expliquer devant le bureau du haut commissionnaire de l'ONU pour les droits de l'homme, qui se penche sur les disparitions forcées au Mexique. Des parents d'étudiants d'Ayotzinapa ont fait le voyage jusqu'à Genève pour présenter leur cas, tandis que le chef de la délégation mexicaine, Juan Manuel Gómez Robledo, sous-secrétaire aux droits de l'homme du ministère des Affaires étrangères, a parlé d'«avancées» et a appelé les ONG à «privilégier le dialogue» et éviter de «seulement dénigrer» les autorités mexicaines.

Si le cas des étudiants de l'école normale d'Ayotzinapa a ému la communauté internationale et provoqué un mouvement de soutien populaire, il ne représente que l'étroite pointe d'un iceberg d'une profondeur abyssale, celle de destins suspendus et inconnus, ceux de milliers de disparus, que leurs familles continuent d'attendre, refusant d'accepter une mort sans corps.

Dans les environs d'Iguala, là où les futurs instituteurs ont disparu, les familles qui vivaient dans la peur se sont organisées ses dernières semaines pour mener à bien des recherches. Faute d'appui des autorités, elles grattent la terre des collines de l'Etat de Guerrero armées de bâtons, de pioches, ou seulement de leurs mains, comme le décrit un reportage de Marcela Turati pour Proceso. Plus de 300 de leurs proches ont disparu. Grâce à leur seule obstination, les familles ont découvert une soixantaine de fosses, dont seize contenaient des restes humains.

Selon un représentant de l'association Ciencia Forense Ciudadana interviewé par Proceso, 30% de ces disparus sont des chauffeurs de taxis, et 60% des paysans ou des maçons. Autrement dit, des hommes pauvres et jeunes, pour la plupart.

Ciencia Forense Ciudadana a été créée par des scientifiques pour pallier l'absence de politique de recherche des disparus. Face à des autorités apathiques ou promptes à criminaliser les victimes, l'association veut donner des outils aux citoyens pour qu'ils prennent directement en charge la recherche de leurs proches.

Qui sont les disparus?

Sur son site, vous pouvez directement enregistrer une disparition. Ciencia Forense Ciudadana a commencé à tenir sa propre liste de disparus et à constituer une base de données d'extraits d'ADN. L'association assure vouloir contribuer au développement «d'une culture de la légalité au Mexique» et à ce que les enquêtes ne soient plus le monopole des autorités.


 

Dans le documentaire «Retratos de una busqueda» d'Alicia Calderón Torres, projeté le 24 janvier à Biarritz, et qui sera présenté lors des Rencontres du cinéma sud-américain à Marseille (20-28 mars) et au Cine Latino de Toulouse (19-29 mars), on suit le destin de trois mères qui recherchent leurs enfants disparus.

Face à l'apathie des autorités, elles mènent leurs enquêtes avec les moyens du bord. L'une d'elles, Margarita Lopez, s'est notamment fait passer pour une avocate et pour une criminelle pour entrer en contact avec les bourreaux de sa fille. Elle a également acheté des infos à des délinquants et à des forces de l'ordre vendues aux cartels. Prise pour une infiltrée du cartel «La Familia», selon l'enquête de Margarita, sa fille, femme de militaire et originaire du Michoacán, a été violée, puis décapitée, ses bourreaux jouant avec sa tête avant de l'enterrer...

«Lors de son enquête, Margarita a notamment mis au jour un réseau de traite des blanches, mais les autorités sont restées amorphes. Margarita a ensuite compris que les autorités étaient aussi mouillées», précise la documentariste et journaliste. Pour Alicia Calderón, «le cas de Margarita est exceptionnel, car il s'agit d'une femme disposant de ressources éducatives et financières qui lui ont permis de mener une enquête, elle a notamment obtenu l'aide de spécialistes argentins de la médecine légale qui ont identifié le corps de sa fille».

Lors de son enquête, Margarita a mis au jour un réseau de traite des blanches, mais les autorités sont restées amorphes. Les autorités étaient aussi mouillées

Alicia Calderón

Qui sont les disparus du Mexique? Pour les besoins de son documentaire, Alicia Calderón a participé à des marches de proches de disparus, au Mexique, et jusqu'à Washington, où elle a pu entrer en contact avec les histoires intimes des familles.

«Beaucoup racontent que leurs enfants ont été kidnappés par des militaires ou par la police, qu'il s'agisse de forces fédérales ou municipales.»

Si 2014 fut l'année où le plus grand nombre de disparus a été recensé (plus de 5.000), le phénomène a commencé à prendre des proportions massives à partir du début de la guerre contre le narcotrafic lancée en 2006 par l'ancien président, Felipe Calderón. Cette guerre a conduit au morcellement des cartels et à des affrontements à la violence sans borne pour le contrôle des territoires. «Des groupes qui ne se consacraient qu'au narcotrafic ont alors commencé à se spécialiser dans la traite des blanches, dans le trafic d'armes, l'extorsion, et dans le kidnappings», assure Alicia Calderón. «L'impunité, l'absence de poursuites, et la corruption ont permis à la délinquance organisée d'utiliser la disparition comme une méthode de contrôle du territoire», estime pour sa part, Ximena Antillón, spécialiste mexicaine des disparitions, dans une interview à la revue Magis.

Un cas emblématique de disparus est celui de Ciudad Cuauhtémoc (Chihuahua), ville de 150.000 habitants où l'on a perdu la trace de 355 personnes depuis 2010. Des témoignages de familles de disparus ont été présentés devant le bureau du haut commissionnaire de l'ONU pour les droits de l'homme. Ciudad Cuauthémoc est situé dans le même Etat que Ciudad Juarez, ville considérée comme la plus dangereuse du monde de 2008 à 2010 . «A Cuauhtémoc, des familles entières ont été enlevées, des enfants aux grands-parents, on impute la majorité de ces disparitions aux représailles d'un cartel», précise Alicia Calderón.

Encore plus de disparus?

Le 13 février, le comité de l'ONU contre les disparitions forcées a recommandé à l'Etat mexicain d'appliquer la convention internationale pour la protection des personnes contre les disparitions forcées, dont il est signataire depuis 2008. Le Comité a aussi recommandé «d'adopter dans les délais les plus brefs une loi générale régulant les aspects de la disparition forcée contenue dans la convention (…) et de prendre les mesures nécessaires pour disposer d'un registre unique des personnes disparues».

Selon la PGR, il y a un peu plus de 23.000 disparus au Mexique, mais pour Alicia Calderón, les chiffres officiels sont loin d'englober l'ensemble des cas, beaucoup de proches de victimes n'osant pas dénoncer par peur de représailles, et par manque de confiance envers les autorités. «Lors de l'application du Plan Condor au Chili ou en Argentine, les causes des disparitions étaient claires, souligne Alicia Calderón, il s'agissait de raisons politiques, ici ce n'est pas le cas, et c'est l'un des drames de cette tragédie.» Comme la passivité des autorités mexicaines...

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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