France

De Stoléru et Le Pen à Valls et Dumas, rien n'a changé depuis 1989

Jérémy Collado, mis à jour le 17.02.2015 à 8 h 59

En réponse à une question de Jean-Jacques Bourdin sur une éventuelle «influence juive» sur le Premier ministre, l'ancien président du Conseil constitutionnel a jugé qu'elle était «probable». Vingt-cinq après Jean-Marie Le Pen, qui demandait à Lionel Stoleru s'il avait la double nationalité, rien n'a changé: les amalgames fleurissent toujours et les journalistes posent les mêmes questions.

Anne Gravoin et Manuel Valls, le 16 décembre 2014 à Matignon. REUTERS/Kenzo Tribouillard/Pool.

Anne Gravoin et Manuel Valls, le 16 décembre 2014 à Matignon. REUTERS/Kenzo Tribouillard/Pool.

«Je voudrais vous poser une question, d'ailleurs, M. Stoléru: est-il exact que vous ayez la double nationalité?» En 1989, Jean-Marie Le Pen cueille tout le monde à froid sur le plateau du journal de la Cinq en questionnant ainsi le secrétaire d'État au Plan de Michel Rocard. C'est une bien curieuse question par laquelle Le Pen veut savoir si son interlocuteur navigue sous pavillon étranger. Étonné, Stoleru répond que non.

Le présentateur Jean-Claude Bourret va alors «clarifier» la situation, à sa manière, car visiblement le malaise s'installe: «Je crois qu'il faut que les choses soient claires parce que vous avez un langage un peu codé», énonce-t-il, calmement. «M. Stoléru, vous êtes juif? Ou non?» (question étrange puisque «juif» n'est pas une nationalité). «Je pense que M. Le Pen faisait peut-être allusion à la possibilité que vous ayez une double nationalité israélienne et française», continue le journaliste. Le Pen de confirmer; puis de prévenir: «Je crois à la loyauté de M. Stoleru.»


Vingt-cinq ans plus tard, rebelote. C'est la même mécanique qui se joue dans l'échange entre l'ancien ministre Roland Dumas et le journaliste Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV. «Sous le prétexte que je défendais à une époque les Arabes, les Palestiniens, contre les Israéliens, [M. Valls] m'a agressé un jour alors que je le connais à peine, c'est un copain de parti. […] Il a des alliances personnelles qui font qu'il a des préjugés. Chacun sait qu’il est marié avec quelqu'un.... quelqu'un de très bien, je dirais, qui a de l’influence sur lui...», raconte Roland Dumas au sujet de son camarade Manuel Valls. Langage «codé» encore une fois, puisqu'on invoque maintenant la compagne d'un homme politique, qui ne s'est jamais exprimée officiellement, pour justifier des positions publiques. Jean-Jacques Bourdin va donc décrypter, à sa manière lui aussi.

Mais en vingt-cinq ans, la parole s'est libérée. Le journaliste est encore plus cru que son confrère, c'est d'ailleurs sa marque de fabrique: «Qu'est-ce que vous voulez dire? Vous pensez qu'il est influencé?», demande Bourdin, qui peine à trouver ses mots mais distingue bien la direction dans laquelle regarde Roland Dumas avec suspicion. Bourdin finit par lâcher: «Il est sous influence juive? Vous le pensez?», permettant ainsi de libérer la substance hallucinogène et la machine à fantasmes; et délivrant du même coup Roland Dumas de ce poids qui pesait sur ses lèvres: «Probablement...», confirme Dumas.


Amalgame total, raccourci incroyable

CQFD. Pour les non-initiés, voici l'explication proposée par Dumas et gentiment traduite par Bourdin: Manuel Valls soutient Israël parce que sa femme est juive! Ça n'a pas été dit aussi clairement, mais le message est passé. Comme face à Stoleru, l'amalgame est total. Le raccourci, incroyable. Dans les deux cas, c'est la même mécanique qui s'opère. D'abord un langage abscons, de l'ordre de la suggestion, puis un mélange scandaleux entre religion privée et convictions politiques; et enfin un journaliste pousse-au-crime qui traduit la pensée d'un interlocuteur gêné d'avoir à aller au bout de sa réflexion.

Car il faut rendre à César ce qui est à César: c'est d'abord Bourdin qui a prononcé ces mots dans une formulation absolument scandaleuse de sous-entendus. En quelques secondes, on a eu droit à tout. L'amalgame juif = Israélien. Ainsi, tous les Français de confession juive seraient des agents d'Israël en puissance. Et par voie de conséquence, le sous-entendu qu'un juif peut être déloyal envers son pays, car son cœur penche plus facilement vers Israël que vers la France... C'est en tout cas ce qu'indique Roland Dumas : «Le père [de M. Valls] était un républicain espagnol formidable, c'était un bon peintre, il est resté en France, il a toujours refusé de revenir en Espagne du temps de Franco. Cela signifie quelque chose pour moi. Lui a pris le point de vue contraire. C'est sa vie, ça le regarde.» En prenant le parti de sa femme, Manuel Valls aurait donc pris le parti de l'anti-France...

La question n'est pas de savoir si une épouse a de l'influence sur son mari (même si la formulation «influence juive» est déjà discutable en soi, tant elle suggère cette odieuse image de «France enjuivée», comme l'a rappelé Jean-Christophe Cambadélis). On peut être féministe parce que sa femme l'est. On peut même défendre les animaux si sa femme aime les petits chatons (et inversement si on est une femme). Le véritable problème de cet échange, c'est l'amalgame complet qui est fait entre une religion qui, dans un pays laïc où le droit à la vie privée existe, n'a pas à être «outée» de cette façon; et une soi-disant allégeance automatique à un pays étranger... 

Conférer un caractère essentiel et particulier à une catégorie de la population

À vingt-cinq ans d'intervalle, rien n'a changé: ni l'attitude du journaliste, qui croit bon de formuler la pensée pleine de sous-entendus de quelqu'un qui prétend d'ailleurs dire tout haut ce que certains pensent tout bas. Ni la conviction inconsciente partagée par certains qu'un Français de confession juive reste d'abord et avant tout un juif avant d'être un Français, comme l'ont démontré les récentes unes hasardeuses du Monde ou de l'Express.

Dans son célèbre pamphlet De Gaulle, Israël et les juifs, Raymond Aron se demandait en 1968 pourquoi le Général avait-il «solennellement réhabilité l'antisémitisme» par sa formule «peuple d'élite, sûr de lui et dominateur» à propos de la Guerre des Six Jours. Aron écrivait:

«Afin de se donner le plaisir du scandale? Pour punir les Israéliens de leur désobéissance et les juifs de leur antigaullisme occasionnel? Pour interdire solennellement toute velléité de double allégeance? […] Agit-il en descendant de Louis XIV qui ne tolérait pas les protestants? En héritier des Jacobins qui aimaient tant la liberté qu’ils interdisaient aux citoyens d’éprouver tout autre sentiment? Je l’ignore.»

Avec les rassemblements du 11 janvier 2015, la France a donné l'image d'un pays uni. Pour la première fois depuis longtemps, les Français juifs n'ont pas pleuré «leurs» morts, mais au contraire tous les citoyens (enfin presque) se sont soudés autour de cette souffrance commune. Les slogans «Je suis Charlie» et «Je suis juif» ne disaient pas autre chose que cela: chacun est capable de se mettre «à la place de l'autre», de souffrir pour lui, d'être en empathie, comme l'expliquait jadis le philosophe Emmanuel Levinas. Il ne s'agissait pas, comme l'avait exprimé de Gaulle, de conférer un caractère essentiel et particulier à une catégorie de la population; mais bien de faire ressentir un sentiment universel, par-delà les individualités.

«Je sais que circulera la photo du Premier ministre avec une kippa»

Quelques mois auparavant, en septembre 2014, Manuel Valls s'était rendu à la Grande Synagogue de la Victoire pour y prononcer un discours contre l'antisémitisme. Il anticipait déjà les images qui circuleraient ensuite sur Internet:

«Je sais, après cette cérémonie, circulera sur les réseaux sociaux, avec la même haine et les mêmes mots, la photo du Premier ministre de la France avec une kippa dans une synagogue pour faire la démonstration de ce qu'il est par ses prises de positions, parce que sa femme est juive.»

C'est effectivement ce qui se disait et s'écrivait sur les sites d'extrême-droite et parmi les thuriféraires de Dieudonné. Car les propos de Roland Dumas ne sont en fait que le copier coller des mots de... Nicolas Anelka, dont Dieudonné est plus qu'un ami, un «frère». S'exprimant sur le geste de la quenelle que Manuel Valls dénonçait, le footballeur disait alors:

«Oui, j’ai suivi cela avec un peu de retard… Il n’est pas très méchant ! Je pense plutôt qu’il a été sous l’influence de sa femme sur cette affaire de quenelle. J’espère qu’il mettra autant d’énergie à redresser le pays qu’il en a mis à combattre Dieudonné, même si je ne crois pas dans les politiciens! Beaucoup de paroles et très peu d’actes, sauf pour augmenter les impôts.»

Comme quoi, il faut faire attention à ce qu'on lit... Et surtout à ce que l'on dit.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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