Science & santé

Comment faire croire que le «gène du crime» existe

Repéré par Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.02.2015 à 10 h 08

Repéré sur Médecine/Sciences (accès payant)

Le généticien français Bertrand Jordan démonte une étude scientifique finlandaise laissant penser que les criminels violents sont génétiquement déterminés.

A Monterrey, au Mexique, en février 2012. D. BECERRIL / REUTERS

A Monterrey, au Mexique, en février 2012. D. BECERRIL / REUTERS

La génétique ne progresse pas sans faire quelques dégâts. Il y a un demi-siècle, la mode était au «chromosome du criminel». On pensait que les hommes porteurs de deux chromosomes Y (caryotype XYY) avaient une nette tendance à être plus violents que leurs congénères normaux n’en possédant qu’un (XY). Après la découverte de leur existence, en 1961, les «double Y» et leur supposés penchants criminels alimentèrent bien vite les fantasmes sous-jacents de romans et de séries télévisées. L’époque voit alors parfois des experts appelés à la barre pour  assurer que le syndrome XYY est très commun parmi la population pénitentiaire. Puis, faute de preuves, l’affaire se dégonfla.

Confusions et extrapolations

Les mêmes fantasmes pouvant provoquer les mêmes effets, on vit bientôt émerger une autre confusion: celle, durablement entretenue, entre une autre anomalie génétique (le syndrome dit «de l’X fragile») et des comportements asociaux et violents. 

Puis le «gène du crime» se substitua au «chromosome du criminel». On ne faisait que changer d’échelle. Là encore le patrimoine génétique était porteur du stigmate, biologique, d’une violence non pas acquise, mais bien innée. La démonstration scientifique de l’existence d’une fatalité. Avec, en filigrane, l’impossibilité d’une réinsertion sociale des criminels et autres violents avérés.

L’angélisme n’a certes pas sa place dans le monde de la génétique. Et il n’y a rien d’absurde à imaginer que certaines formes (ou «allèles») de gènes impliqués dans le fonctionnement cérébral puissent permettre de prédire tel ou tel comportement chez la personne qui en est porteuse. Pour autant, on a vite tendance, ici, à pécher dans le réductionnisme. La tentation est d’autant plus grande que les spectaculaire progrès de la génétique moléculaire ne permettent toujours pas de faire, simplement, la part de ce qui revient aux gènes et de celle qui est le fruit de l’environnement. Et la complexité s’accroît un peu plus quand on découvre, avec l’épigénétique, que l’environnement peut parfois moduler l’expression de nos propres gènes.

Aujourd’hui, la recherche de la corrélation entre des structures génétiques particulières et des comportements violents et criminels continue de passionner les généticiens et les criminologues. Le dernier travail mené sur ce thème est le fruit de travaux originaux menés chez des prisonniers finlandais.

Les auteurs ont publié en octobre 2014 leurs résultats dans la revue Molecular Psychiatry sous le titre «Genetic background of extreme violent behavior»«Le titre est prudent –on n'y retrouve ni “gène”, ni “crime”– mais il s’agit bien de de criminels violents et de deux gènes qui seraient associés à cette violence», explique le généticien français Bertrand Jordan qui décrypte cette publication dans le numéro de janvier de la revue franco-québécoise Médecine/Sciences[1], en ligne depuis le 6 février sous le titre «Encore “le gène du crime”?».

Ce travail a été dirigé par un spécialiste reconnu: Jari Tiihonen (Department of Forensic Psychiatry, University of Eastern Finland). Il a été mené sur 794 personnes incarcérées parmi lesquelles 215 pour des crimes considérés comme non violents (vol, drogue, conduite en état d’ivresse) et 538 pour des crimes violents (meurtre ou tentative de meurtre) dont 84 «extrêmement violents» (récidivistes, dix crimes ou plus). L’échantillon initial était de mille personnes, mais près de 200 ont refusé de participer à l’étude (les autres ont donné leur consentement éclairé).

«Bien entendu, les hommes sont en forte majorité: 90%, plus encore pour les récidivistes, précise Bertrand Jordan. Les “témoins” (plus de 7.000) proviennent de deux cohortes nationales assemblées pour d’autres études, mais censées être bien représentatives de la population finlandaise.»

Cette population constitue, au niveau européen, un groupe distinct et relativement homogène. Le taux d’homicide (1,6 par an et pour 100.000 personnes) y est un peu supérieur aux valeurs européennes typiques (1 pour la France, 0,8 pour le Royaume-Uni –à comparer au 4,7 des Etats-Unis au 90 du Honduras). La plupart de ces actes ne sont pas prémédités et sont commis sous l’influence d’alcool ou d’amphétamines. 

Les chercheurs finlandais sont partis à la recherche de deux gènes déjà impliqués dans la génétique des comportements asociaux: le gène MAOA (monoamine oxydase A) et le gène HTR2B (5-hydroxytryptamine [serotonin] receptor 2B).

«Le premier, rappelle Bertrand Jordan, est une vieille connaissance de la génétique du comportement.» Il intervient dans la machinerie moléculaire des neurotransmetteurs dont la dopamine. Depuis deux décennies, il fait l’objet de différents travaux et controverses quant à ses liens avec des conduites impulsives et agressives, parfois en liaison avec des épisodes de maltraitance infantile. Le deuxième gène à quant à lui été scientifiquement présenté comme le «gène de l’impulsivité». Ils n’ont en revanche pas travaillé sur le gène MAOA2R parfois été considéré  comme le «gène du guerrier»  et qui n’est pas présent chez les criminels finlandais.

«Les auteurs rappellent que la plupart des crimes violents, en Finlande, sont commis sous l’emprise de l’alcool ou des amphétamines qui, entre autres effets, augmentent les niveaux de dopamine dans le cerveau, précise Bertrand Jordan. Le mérite de cette étude est de s’être attachée à constituer un échantillon de population bien défini, qui contient son propre groupe contrôle (les criminels non violents), et peut être disséqué selon la gradation du degré de violence. Ils se mettent ainsi en mesure d’isoler cette variable et d’étudier ses corrélats génétiques avec les outils actuels de la génomique.»

Ambiguïtés

Mais le généticien français souligne aussi les importantes marges d’erreurs que comporte un tel travail. Les auteurs parviennent certes à établir des corrélations statistiquement significatives sans pour autant que l’influence des gènes identifiés soit clairement démontrée.

«C’est peut-être le point le plus important de cette étude (et de celles qui l’ont précédé): malgré tous les efforts déployés, on ne détecte pas de gènes dont un allèle aurait un effet majeur et confèrerait à son porteur un risque relatif élevé de violence ou de criminalité, explique-t-il. Compte tenu de la sophistication des échantillons et des méthodes, cela signifie que de tels gènes n’existent pas.»

Il ajoute que ce travail n’échappe pas au risque de surinterprétation et dénonce les ambiguïtés de sa présentation. 

Les deux gènes recherchés sont communs dans la population témoin et ne sont donc en rien spécifiques des comportements violents. Ce qui n’empêche pas les auteurs finlandais d’écrire le contraire.

Ce qui conduit, par exemple, les chroniqueurs du  site d’information génomique Genome Web  à écrire que ces gènes «sont trouvés chez les criminels violents mais pas chez les témoins».

«Ceci est totalement faux et ils ne sont sûrement pas les seuls à faire cette confusion, conclut Bertrand Jordan. L’on retrouve, ici encore, la tendance à appliquer à la génétique des maladies complexes et des comportements la logique déterministe, en blanc et noir –ce qui a déjà suscité tant de malentendus.»

1 — Bertrand Jordan est un généticien et biologiste français membre de l'Organisation européenne de biologie moléculaire (EMBO) et de l'organisation internationale HUGO (Human Genome Organisation). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation (dont Les imposteurs de la génétique)  et de «Chroniques génomiques» dans le mensuel Médecine/Sciences Retourner à l'article

 

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