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«Islamo-fascisme»: après avoir mal interprété l'antisémitisme, la gauche française comprend de travers l'islam radical

Nicolas Lebourg, mis à jour le 17.02.2015 à 7 h 38

Un cadrage historique de ces deux termes est nécessaire pour mieux comprendre ce qui est en jeu.

Une pancarte contre l'«islamofascisme» aux Etats-Unis. Via Wikimédia Commons.

Une pancarte contre l'«islamofascisme» aux Etats-Unis. Via Wikimédia Commons.

Au lendemain des attentats de Copenhague et d’une nouvelle profanation de cimetière juif en France, le Premier ministre Manuel Valls est intervenu en affirmant combien la place des Français juifs est en France et comment «l’islamo-fascisme» doit être considéré comme ennemi.

Certes, le propos d’un Premier ministre, en temps de troubles, est de rassurer et désigner un cap, non d’ergoter sur la spécificité des termes. Toutefois, un cadrage historique de ce langage n’est pas inadéquat.

Comment vint le mot «antisémitisme»

On comprend d’autant mieux la nécessité pour Manuel Valls d’user de mots forts que la gauche française s’est montré parfois peu apte à qualifier et comprendre la spécificité de l’antisémitisme. A dire vrai, cette attitude ne lui fut pas exclusive.

Le mot «antisémitisme» a émergé en Allemagne de la publication de La Victoire du judaïsme sur le germanisme, publié à Berlin en 1879 par Wilhem Marr, année où le même homme fonde la Ligue antisémite. L’intention de Marr était d’offrir un nouveau cadre au signe antijuif, voulant le sortir du contexte religieux, de l’antijudaïsme (péjoration religieuse) pour en faire un élément objectif, scientifique, reposant sur des données historiques.

Sa pensée s’inspire des découvertes sur la parenté des langues indo-européennes qui ont donné naissance au mythe de la race aryenne depuis 1819. Ici, ce sont les langues du Moyen-Orient qui sont regroupées en un ensemble sémitique dont est dérivé le terme «sémite» pour dégager et ensuite fustiger une «race juive». Dans les faits, il existera toujours un jeu de permutations, la législation antisémite de Vichy définissant ainsi l’appartenance à la «race» juive par la pratique confessionnelle des ascendants.

En quelques mois, la brochure de Marr connut dix éditions. Étonné de ce succès, le journaliste français Jean Bourdeau en dressa la première recension faite en France en novembre 1879. Selon lui, la raison de cette réussite éditoriale repose sur le soutien des Allemands juifs à la naissance de l’État moderne bismarckien, s'attirant ainsi la haine d'un peuple aux aspirations rustres et arriérées et encore soumis au cléricalisme. Le chroniqueur décrit en Marr une haine «métaphysique», opposant matérialisme juif et idéalisme allemand, et donc qui se refuse à être religieuse pour être politique. L'importance prise par la question juive en Allemagne lui paraît surtout reposer sur le fait que le conspirationnisme antisémite verrait juste lorsqu'il décrit l'économie et la presse germaniques aux mains des juifs, mais qu'il se leurrerait en ne comprenant pas que cela signifie avant tout que l'élément juif est l'élément civilisé d'un peuple barbare.

Une réception biaisée

A contrario, l'antisémitisme ne lui paraît pas pouvoir jouir d'un avenir politique en France puisque l'émancipation s'est faite en 1791 alors que la nation avait déjà atteint un haut degré de raffinement, et s'est faite par la fusion du corps juif dans le corps national –c’est la fameuse formule du député révolutionnaire Stanislas de Clermont-Tonnerre:

«Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. Il faut qu'ils ne fassent dans l'Etat ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu'ils soient individuellement citoyens.»

La prophétie n'était pas exacte, comme il se doit, et en 1886, le public français fit un triomphe à La France juive d'Édouard Drumont qui, deux ans après sa publication, avait connu 145 éditions. L’ouvrage demeure la référence française de la haine antisémite.

La mésestimation de la puissance du phénomène put néanmoins demeurer. Ainsi de Bernard Lazare, figure du combat pour le capitaine Dreyfus, qui, en 1894, écrivait ces lignes:

«Ainsi, inconsciemment, l'antisémitisme prépare sa propre ruine, il porte en lui son germe de destruction, et cela inévitablement, puisque, en ouvrant la voie au socialisme et au communisme, il travaille à éliminer non seulement les causes économiques, mais encore les causes religieuses et nationales qui l'ont engendré et qui disparaîtront avec la société actuelle dont elles sont les produits.»

Même Jean Jaurès manqua longtemps de saisir toute l’importance du phénomène. Avant de se jeter dans la fosse du côté dreyfusard, il ne tendait lui aussi à voir dans l’antisémitisme qu’un objet grossier, qui aurait peut-être le mérite de permettre une progression des idées socialistes.

Depuis la décennie 1840, le signifiant «juif» avait tant servi à recouvrir le signifié «spéculateur» que la gauche peinait à trouver ses mots pour différencier la nécessaire protection des citoyens d’une religion minoritaire de son rejet du capitalisme. Un siècle plus tard, même si on assiste plus à une normalisation qu’à une extension de l’antisémitisme, elle a eu toutes les difficultés à réaffirmer son langage antiraciste de peur de nourrir l’islamophobie ou de justifier les manquements de l’Etat israélien au droit international.

Comment vint le mot «islamo-fascisme»

Certes, le mot «islamo-fascisme» a le mérite de rattacher la désignation de l’ennemi à la référence antifasciste, importante dans le culture de la gauche française. Il permet de spécifier qu’il s’agit d’un ennemi politique avant tout. Il pointe le fait que l’islamisme est un organicisme, comme les extrêmes droites européennes. Le concept est d’ailleurs apparu après que, dans les années 1990, les historiens spécialistes des fascismes aient beaucoup travaillé sur l’imbrication des notions de religion politique et totalitarisme.

Après le 11 septembre 2001, et avant que le président George W. Bush n'en fasse la publicité planétaire à partir de 2005, cette étiquette d’«islamo-fascisme» fut popularisée par le journaliste étasunien Christopher Hitchens, chroniqueur célèbre de Slate décédé en 2011, en particulier grâce à cet article. Ses arguments révèlent en fait une méconnaissance de ce que fut le fascisme, les éléments d’analogie renvoyant à deux catégories.

Primo, au niveau idéologique, plus qu’au fascisme, les éléments avancés correspondent aux courants de la Révolution conservatrice de l’Allemagne de Weimar qui, elle, peut être considérée comme ayant des analogies avec le régime iranien et a également servi de matrice à la refondation des extrêmes droites radicales ouest-européennes à compter des années 1960.

Secundo, au niveau de la forme du phénomène, la conception avancée du fascisme constitue une régression de l’historiographie d’une quarantaine d’années, le fascisme (et l’islamisme) étant ici ramenés à la figure d’une horde brutale et fanatique voulant s’imposer aux peuples et non à une dialectique entre des sociétés et des États (en somme, un retour au stade de représentation antérieur aux travaux historiques de Renzo de Felice ou George Mosse, qui permirent de comprendre comment le style fasciste avait pu emporter l’adhésion consciente des personnes).

En cette occasion, hélas, les débats historiographiques riches et complexes, passés au filtre des polémiques, ont fourni le matériau à un mésusage: l’emploi sans rigueur de l’étiquette «fascisme» pour tout mouvement radicalement opposé aux normes de la démocratie de marché. On ne saurait donc mener une analyse du minimum fasciste qui en fasse un objet de confusion, un fourre-tout transversal, et il y a une nécessité tant scientifique que sociale à resituer le fascisme dans son camp.

Une réception biaisée

Or, ce discours néo-conservateur entra aisément en sympathie avec celui islamophobe émis en France depuis la guerre du Kosovo et la scission du Front national (1999). La seconde Intifada, le 11 septembre et l’accroissement des actions antisémites en France ont généré une demande sociale de produits légitimant l'islamophobie. A partir de ce point, les voix médiatiques ont choisi de défendre un segment discursif: soit la critique de «l’islamophobie» soit celle de la «judéophobie», niant l’autre, sur des critères qui recoupent en fait leur propre positionnement quant au conflit israélo-palestinien. L’hypertrophie de l’importance accordée à ce dernier par les personnes impliquées politiquement a rendu impossible le constat serein, à savoir que la société française était en butte à une vague altérophobe.

L’islamisme est réduit à l’antijudaïsme et l’antisionisme, le nazisme à l’antisémitisme homicide, et un signe d’égalité est tracé. L’analogie, que ne soutient aucun historien des phénomènes fascistes, ne joue pas un instant du registre mutatis mutandis mais intime l’ordre d’entrer en «résistance» contre un nouvel ennemi total. Le débat démocratique sur le multiculturalisme, le containment de l’islam politique, n’a ainsi pas pu intégrer l’espace public d’échanges rationnels, tandis qu’une «crispation identitaire» musulmane tendait à développer une conception «indigéniste» exigeant d’en être soustraite. La démocratie française s'est avérée aussi incapable de répondre politiquement à l'islam politique qu'à l'islamophobie.

Le terme d’islamo-fascisme n’est pas inadéquat pour des raisons morales: il est inadéquat car il correspond à une représentation fausse des phénomènes tant fascistes qu’islamistes. Il trouve sa force dans un ressort éthique qui peut être infiniment respectable : l’effroi devant les crimes de Daesh évoque fatalement pour les Européens les crimes du nazisme. Mais le fait d’être bien intentionné est rarement suffisant en politique. Si le refus d’amalgamer l’ensemble des musulmans au djihadisme peut expliquer l’usage de l’étiquette inopérante d’«islamo-fascisme», afin de spécifier qu’il s’agit d’un combat politique d’abord, il y a un risque de transmettre une représentation soit nourrissant l’islamophobie soit erronée du phénomène, et donc de l’art de le combattre.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (65 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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