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Houellebecq, une géopolitique en toc et un Internet dépassé

Frédéric Martel, mis à jour le 15.02.2015 à 14 h 06

Retour sur deux éléments peu analysés de «Soumission», dont le succès ne se dément pas en librairie, y compris à l’étranger.

Michel Houellebecq à Cologne le 9 janvier 2015. REUTERS/Wolfgang Rattay

Michel Houellebecq à Cologne le 9 janvier 2015. REUTERS/Wolfgang Rattay

Après l’exaltation du tourisme sexuel (Plateforme) et du sectarisme (La Possibilité d’une île), la critique du libéralisme sexuel (Extension du domaine de la lutte), celle de Mai-68 sur fond d’eugénisme et de manipulation génétique (Les Particules élémentaires) et le déclin culturel de l’occident (La Carte et le territoire), Michel Houellebecq s’intéresse à l’islam. Cela devait bien finir par arriver.

Depuis sa déclaration à l’emporte-pièce –«la religion la plus con, c’est quand même l’islam»– qui lui a valu, en 2001, un procès et finalement une relaxe, il avait le sujet sur le bout des lèvres.

Dans Soumission, il se résout à le traiter frontalement. Mais à rebours de notre attente inquiète, il décrit une religion musulmane pacifique et son héros s’y convertit en douceur, presque naturellement. Disons-le d’emblée: ce roman, un peu brouillon et parfois étonnamment mal écrit, peu littéraire finalement, n’en est pas moins passionnant. Il mérite d’être lu car il fait époque.

L’islam expliqué à ma femme

Soumission est une dystopie. Le terme, validé par Larousse mais inconnu du Robert, est un anglicisme qui connaît actuellement un certain succès. Construit à partir de «dystopia», il signifie «contre-utopie». Sauf que le roman de Houellebecq est une dystopie positive qui permet, étrangement, aux Français d’atteindre le bonheur par l’islam. Le monde rêvé de Houellebecq a été largement commenté par la presse, mais j’aimerais m’arrêter ici sur deux thèmes du livre qui ont encore été peu traités: sa géopolitique et sa vision du numérique.

On connaît le scénario. Après l’improbable réélection de François Hollande en 2017, hasard arithmétique dans un pays qui a basculé à droite, un parti des musulmans de France se constitue. Baptisé la «Fraternité musulmane», il est dirigé par le modéré et besogneux Mohammed Ben Abbes, lequel arrive finalement au pouvoir en 2022, après l’élimination de Manuel Valls au premier tour, grâce à une alliance contre-nature avec la gauche pour faire barrage au Front national. Le récit est construit autour du narrateur, un universitaire blasé, spécialiste de Huysmans, à la sexualité bridée et aux érections «dans le vide», qui finira par se convertir à l’islam et surtout à la polygamie.

Si le monde étriqué de l’université constitue le thème du début du livre, et n’est pas sans rappeler, quand la vie amoureuse rejoint la vie professionnelle, l'éblouissant Extension du domaine de la lutte, l’islam en devient le sujet principal au fur et à mesure de la montée en puissance de la Fraternité musulmane. La vision qu’en a Houellebecq est singulière et il accumule à peu près tous les préjugés possibles sur cette religion, présentée sous la forme d’une bouillie même pas halal.

Son talent, c’est d’imaginer la France musulmane de 2020 en poussant à leur extrême tous les paramètres et les débats d’aujourd’hui. Ainsi, la Sorbonne devient dans le roman une université islamique, ce qui n’est que l’aboutissement de la création d’une réplique de l’université à Abou Dhabi –ce qui est une réalité, bien que dans le livre elle soit située à Dubaï, à Bahrein ou au Qatar. On voit ici la méthode Houellebecq, qui se plaît à brouiller les cartes. Ce faisant, il embrouille aussi l’islam, confondant les pays, les tendances musulmanes et ses nuances.  

Du coup, la théorie du «grand remplacement» de Renaud Camus est accréditée, même si Ben Abbes l’emporte sur Tariq Ramadan (Houellebecq superpose sa superficialité à la vision déjà superficielle d’une Caroline Fourest, par exemple). Plus loin, Houellebecq met en avant le volontarisme islamiste de l’ayatollah Khomeyni, sans se rendre compte qu’il confond cette fois chiites et sunnites. Comment l’Arabie saoudite et l’Iran pourraient-ils participer à la même coalition anti-occident ?

Géopolitique de Houellebecq

La géopolitique de Houellebecq est une sorte de prêchi-prêcha caricatural, attrape-tout, qui radicalise les préjugés et joue avec les fantasmes. Il fait de l’islam, comme bien des Français, un bloc. L’islam serait unique et nous menacerait d’un seul jet.

Or, c’est faire bien peu de cas des divisions majeures au sein de cette religion, bien plus violente avec ses tendances dissidentes que vis-à-vis de l’Occident, comme on le voit chaque jour en Irak, en Syrie, en Egypte, en Libye ou au Liban.

Mais Houellebecq ne fait pas dans la nuance. Son narrateur, d’abord réfractaire à l’islam, se rend à Martel, ville du Lot, et à Poitiers, où il commémore à sa façon l’année 732 où Charles Martel a battu les Arabes, «donnant un coup d’arrêt à l’expansion musulmane vers le Nord, [la] bataille décisive qui marque le vrai début de la chrétienté médievale». Il boit aussi du «vin rouge libanais» au restaurant de l’Institut du monde arabe (où l’on ne trouve déjà aujourd’hui que de l’eau et des virgin mojitos!). Et face à ce «grand remplacement» tant redouté, le narrateur tente bien de se recroqueviller sur La Chanson de Roland, Charles Péguy et Huysmans, avant de jeter l’éponge. Après tout, la «soumission» à l’islam est peut-être le gage du bonheur.

Tout est à l’avenant. Lorsque l’islamisme politique arrive au pouvoir en France, le chômage baisse puisque les femmes, naturellement voilées, restent au foyer, soumises. On publie des études sur la conversion à l’islam de Rimbaud. Et l’une des maîtresses du narrateur fait, bien sûr, son «alya» en Israël, pour fuir la montée de l’islam. Quant à la polygamie, elle s’installe en France et apparaît comme l’argument majeur qui pousse le narrateur à se convertir. Peu importe que le chômage soit élevé dans les pays arabes, que Rimbaud ne soit pas devenu islamiste et que la polygamie reste un phénomène mineur, même en terre musulmane! Houellebecq n’est pas réaliste, il est prejudice-based.

Le reste du livre est à l’image de cette vision caricaturale. Sa géopolitique n’a pas la moindre base de fondement, même au-delà du thème de l’islam. Sur l’Europe, Houellebecq écrit:

«Le véritable agenda de l’UMP, comme celui du PS, c’est la disparition de la France, son intégration dans un ensemble fédéral européen.»

En creux, le narrateur se moque de la mondialisation, dont il retrouve les traces jusque dans son four micro-ondes lorsqu’il prépare des plats tout-préparés indiens. Sa géopolitique vire au farfelu quand il assimile l’Inde et la Chine dans leur grand basculement musulman, sans distinguer celle-là, déjà ouverte à l’islam, de celle-ci. Et quand il évoque les «imams 2.0», voire les «imams 3.0», il fait un tel contresens de ces notions que cela en est un peu risible.

L’Internet pour les nuls

La géopolitique, mais aussi Internet. Car Houellebecq n’est guère plus prospectiviste sur le numérique qu’il ne l’est sur la diplomatie.

On se souvient de la polémique qu’il avait connue à propos de Wikipédia après la parution de La Carte et le territoire en 2010. Accusé de plagiat, il avait finalement reconnu ses emprunts et remercié l’encyclopédie collaborative dans la réédition en poche du roman. Plus récemment, on a constaté que Soumission était très largement accessible sur Internet, de manière piratée, même avant sa parution chez Flammarion. Houellebecq a toujours entretenu des liens complexes avec le web.

Dans Soumission, pourtant situé en 2022, la transition numérique n’a pas eu lieu. A rebours d’auteurs «dystopiens» célèbres comme George Orwell, Ray Bradbury ou Aldous Huxley, Houellebecq n’invente rien sur le thème des technologies. Tout au contraire. Nous sommes cloués en 2015 et la «disruption» numérique s’est mystérieusement arrêtée.

Ainsi d’un agent du renseignement intérieur français, qui affirme:

«J’ai pu le lire, tel quel, sur les blogs de certains militants identitaires –ceux que nous avons réussi à infiltrer.»

Infiltrer un blog! On peut imaginer que Houellebecq se moque de l’inefficacité des services secrets français. Il n’en est rien. Il ne se rend simplement pas compte que les blogs (déjà en perte de vitesse de nos jours) sont, par nature, accessible à tous, contrairement à des messages sécurisés via un proxy, TOR ou VPN (Virtual Private Network).

Plus intéressant encore, Houellebecq met en avant le site de ventes de livres Amazon, sur lequel son narrateur universitaire achète, en 2022, ses ouvrages. Mais il s’agit encore de livres papiers qu’il reçoit par la poste, non pas d’e-books. Et si les TGV ont, en classe «pro-première», une «connexion wifi sans failles», on utilise encore dans cette France-là des fax et on envoie ses invitations aux dîners ou aux cérémonies «par la poste» –pas par email.

La drague elle-même n’a pas basculé sur le web. Son narrateur évoque Meetic et il fréquente assidûment Youporn, «un site porno de référence», mais il drague les filles in real life, parmi ses collègues universitaires, puis, à mesure que son âge avance, parmi ses étudiantes. Obsédé sexuel, certes; mais pas cyber-dragueur!

Houellebecq mentionne aussi Skype –pourtant déjà en déclin aujourd’hui– mais jamais WhatsApp, Viber ou Line. Il aurait pourtant pu s’amuser à citer des réseaux sociaux arabes comme Maktoob ou ArabNet, ou s’intéresser à la multitude d’applications musulmanes, comme iQuran Lite ou Quran Majeed, sans parler des sites de rencontres «halal» comme Al Asira. Dans l’univers de Houellebecq, ni apps, ni Bluetooth, ni cloud, ni même Moocs! Internet est encore en phase béta en 2022. La révolution numérique n’a pas eu lieu.

L’auteur est plus audacieux lorsqu’il évoque l’Internet russe, symbole à ses yeux de propagande. Du coup, pour s’informer, son narrateur consulte RuTube, une sorte de YouTube russe, qui existe bel et bien.

Par contre, lors de la présidentielle de 2022, il est cloué à 20 heures devant son écran, avec Pujadas, sans imaginer une consultation anticipée des résultats sur les réseaux sociaux. Dans ce monde ni instagrammé, ni filmé pour Vine, on n’est plus en 2025: on est en 1985!

2022 ou 2015?

Les raisons du succès du livre de Houellebecq ne sont pas à chercher dans l’anticipation possible d’un improbable futur français. La fin de l’occident n’est pas redoutée: elle est.

En matière de géopolitique, comme de numérique, Soumission est archaïque. Le génie de Houellebecq est dans le refus radical de tous les «politiquement correct» en même temps que dans l’exacerbation des préjugés d’aujourd’hui. Sa vision pessimiste du futur est prisonnière du monde dans lequel nous sommes, avec Christophe Barbier et Yves Thréard en éternels commentateurs politiques.

Anti-politiquement correct donc, Houellebecq caricature et ose tout. Son narrateur est misogyne (la «femme-pot-au-feu»); il est aussi homophobe (ainsi d’un philanthrope gay baptisé «enfilanthrope»). Narrateur et auteur s’entendent comme larrons en foire pour moquer leur têtes de turcs –François Bayrou, Pierre Moscovici, Laurent Wauquiez–, vissés à la même haine contre la social-démocratie de François Hollande. Les auteurs progressistes des gender studies sont conspués et les auteurs décadents portés aux nues (à commencer par Huysmans, dont le A Rebours arrive désormais, grâce à Soumission, en troisième position des meilleures ventes Amazon dans la catégorie «études universitaires»). 

Tout cela suffit-il à faire de Soumission un mauvais livre ? Non. C’est la liberté de la littérature de tout dire et d’imaginer un monde en 2022 qui est aussi peu crédible que le nôtre.

Et c’est peut-être cela le talent de Houellebecq, au-delà de ses approximations géopolitiques et numériques, que d’avoir décrit le monde futur en parlant de notre présent, de nos préjugés exacerbés et de notre dépression obsidionale. Une France qui se sent assiégée par l’islam. Non pas en 2022, mais en 2015.

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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