France

Oui, il y a bien deux FN: l’un est républicain, l’autre pas

Thomas Guénolé, mis à jour le 18.02.2015 à 11 h 00

Le politologue Thomas Guénolé, qui établit une distinction entre «FN lepéniste et FN philippiste», répond à l'article d'Eric Dupin publié sur Slate au lendemain de la victoire du PS dans la législative partielle du Doubs.

Florian Philippot et Jean-Marie Le Pen au Parlement européen de Strasbourg, le 11 février 2015. REUTERS/Vincent Kessler

Florian Philippot et Jean-Marie Le Pen au Parlement européen de Strasbourg, le 11 février 2015. REUTERS/Vincent Kessler

Thomas Guénolé répond à l'article d'Eric Dupin, publié sur Slate le 10 février 2015, intitulé «Non, le FN n’est pas le diable», dans lequel il discutait la théorie du politologue sur l'existence de «deux FN».

Le 10 février 2015, le journaliste Eric Dupin a publié sur Slate.fr un texte intitulé «Non, le FN n’est pas le diable». Le chapô de l’article [rédigé par la rédaction de Slate.fr, ndlr] résume bien la thèse qu’il défend:

«La posture morale a amplement prouvé son inefficacité depuis maintenant une trentaine d’années, et la législative partielle du Doubs devrait enterrer définitivement les tentatives d’écarter symboliquement le Front national du champ démocratique.»

L’article se conclut d’ailleurs ainsi:

«La question reste entière de savoir comment la gauche –ou les gauches– sauront contredire efficacement le FN et lui opposer d’autres représentations de la société sans nier la réalité des problèmes de la période. Mais ceci est infiniment plus difficile que de se contenter de brandir mécaniquement de grands principes d’exclusion des exclueurs.»

Dans le but d’étayer sa démonstration sur la fragilité des accusations de non-républicanisme envers le FN, M. Dupin cite et commente une de mes analyses comme suit:

«Le FN peut-il, à sa manière propre, revendiquer à son tour l’étiquette "républicaine" comme le font ses principaux dirigeants? Un peu embarrassé, le politologue Thomas Guénolé distingue un FN "lepéniste" (comprendre celui de Jean-Marie Le Pen) qui serait "contraire au républicanisme" et un FN "philippiste" (influencé par Florian Philippot) qui n’y serait pas contraire.

 

Si l’on comprend bien, le parti "mariniste" serait devenu majoritairement républicain. Mais les choses demeurent complexes. Guénolé estime que Sophie Montel, la candidate frontiste du Doubs, appartient au "FN lepéniste" en raison de sa déclaration de 1996 sur "l’évidente inégalité des races". Mais une enquête de presse nous apprend que la même personne, aujourd’hui, "assume sa proximité avec la ligne nationale-étatiste promue par Florian Philippot"...»

Etant de facto interpellé, j’ai souhaité répondre.

Premièrement, Éric Dupin utilise ici un artifice rhétorique: la technique de l’homme de paille. On emploie ce sophisme quand on déforme délibérément la position défendue par autrui, pour pouvoir plus facilement la contredire, et pour la faire mieux coller à sa propre argumentation. Ici, plusieurs déformations permettent à M. Dupin de transformer mon analyse en «homme de paille».

D’abord, il m’impute d’être «un peu embarrassé» quand je développe ma théorie des deux FN, ce qui met en doute l’honnêteté intellectuelle de ma démarche. «Homme de paille»: il n’a pas de base pour postuler cet embarras.

Ensuite, il déforme ma théorie: «Si l’on comprend bien, le parti "mariniste" serait devenu majoritairement républicain». «Homme de paille»: j’ai écrit qu’il existait désormais deux FN, l’un lepéniste et l’autre philippiste; et non pas qu’il existerait un seul FN à prépondérance «mariniste» (adjectif que d’ailleurs je n’emploie jamais).

Enfin, dans le contexte de son article, il relie mon analyse à «la posture morale» qui considère que le FN n’est pas républicain. «Homme de paille»: j’ai écrit qu’il y a deux FN dont l’un est républicain et l’autre ne l’est pas. Ce n’est objectivement pas la même chose.

Deuxièmement, répondons sur le fond à la thèse de «l’inefficacité» de «la posture morale». C’est le fil conducteur de l’article de M. Dupin: selon lui, «cette posture morale, qui emprunte diverses figures rhétoriques, a amplement prouvé son inefficacité depuis maintenant une trentaine d’années»; il faut «contredire efficacement le FN» au lieu de «se contenter de brandir mécaniquement de grands principes d’exclusion des exclueurs».

Je dois avouer mon incompréhension face à cette thèse car, d’un point de vue rationnel, il me semble qu’il n’y a aucun rapport entre la morale et l’efficacité.

La morale républicaine existe. Fondamentalement, c’est l’affirmation de l’égalité politique de tous les citoyens, regardés dans la cité comme des individus uniques: à charge pour chacun de réussir par son talent, grâce à la méritocratie. C’est à ce titre que le républicanisme a notamment aboli la société de castes de l’Ancien Régime. Tout discours qui enferme des citoyens dans une catégorie essentialisée (les juifs, les Arabes, les musulmans, les gays, etc.), hiérarchise ces catégories et/ou leur attribue des tares infamantes, est donc intrinsèquement contraire à la morale républicaine.

La question de savoir si le FN est républicain n’a donc rien à voir avec l’efficacité: c’est une question morale. Si la réponse est oui, alors M. Dupin a raison d’affirmer qu’il n’y a pas matière à une «posture morale». Si la réponse est non, alors le même a tort de prôner l’extinction des «grands principes d’exclusion des exclueurs». Quant à ma propre réponse, il la connaît déjà: il y a deux FN, l’un est républicain et l’autre ne l’est pas. Le FN philippiste est souverainiste, protectionniste et se situe dans le champ républicain. Le FN lepéniste est antisémite, raciste, homophobe et, pour ces motifs, il n’est pas républicain.

La question de l’efficacité est, à cet égard, hors sujet. Dans la mesure où c’est le fil conducteur de tout l’article de M. Dupin, il me semble que son raisonnement est passé à côté du problème.

Thomas Guénolé
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Politologue
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