Monde

Comment vaincre Poutine en Ukraine

Fred Kaplan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 14.02.2015 à 12 h 37

N'envoyons pas d'armes à Kiev: ce que Poutine craint le plus, ce n’est pas l’introduction de roquettes occidentales, c’est une Ukraine épanouie et prospère.

Vladimir Poutine et Petro Poroshenko,  le 11 février 2015. REUTERS/Mykola Lazarenko/Ukrainian Presidential Press Service

Vladimir Poutine et Petro Poroshenko, le 11 février 2015. REUTERS/Mykola Lazarenko/Ukrainian Presidential Press Service

Si une possibilité de paix se profile en Ukraine, elle ne durera sûrement pas longtemps et devra se réaliser en s’assurant que ceux qui ont négocié le cessez-le-feu à Minsk, en Biélorussie, jeudi matin —les dirigeants français, allemand, ukrainien et russe— sont assez lucides pour le savoir.

Que les combats reprennent ou pas et quel qu’en soit le moment, la question difficile est de savoir ce qu’il va se passer maintenant d’un point de vue politique. La partie orientale de l’Ukraine semble condamnée à passer sous contrôle russe, mais sous quelle forme? En tant que république séparatiste, comme l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en Géorgie, ce qui aurait au moins le mérite de clarifier la politique du pays? En tant que district d’une Ukraine fédérée, ce qui affaiblirait le gouvernement central ukrainien et entraverait ses penchants vers l’Ouest? Ou bien, comme le craignent certains, Vladimir Poutine va-t-il se servir de ses gains territoriaux comme d’un tremplin pour s’aventurer encore plus avant? Et que fera l’Occident, ou que devrait-il faire, dans chacune de ces éventualités?

Avant d’explorer ces questions, il convient de souligner quelques faits élémentaires.

N'envoyons pas d'armes à l'Ukraine

Tout d’abord, envoyer des armes à l’armée ukrainienne, comme le demandent expressément plusieurs sénateurs américains et analystes de think-tanks, est une stratégie vouée à l’échec. A moins d’ouvrir le robinet à fond, avec comme objectif de «l’emporter» dans une guerre frontale entre Est et Ouest (ce qui serait une folie pour une foule de raisons), les Russes seraient parfaitement capables de rivaliser à chaque montée en puissance —et de gagner la bataille de la propagande par-dessus le marché. 

Cela donnerait en effet raison aux dires de Poutine, selon lequel Kiev est un pion manipulé par l’Occident, ses activistes démocratiques des instruments de l’Ouest, et qui affirme que des contrôles plus fermes sur le territoire national ainsi qu’une «assistance fraternelle» à l’étranger s’imposent. Les Européens de l’Ouest, dont le soutien est crucial à la campagne politico-économique contre l’agression de Poutine, sauteraient en marche du train de la coalition afin d’éviter d’être poussés à intensifier le conflit.

Le sort de l'Ukraine est vital pour la Russie, pas pour les Etats-Unis

En outre (et j’ai conscience du cynisme de la chose), le sort de l’est de l’Ukraine ne figure pas sur la liste des intérêts sécuritaires vitaux des Etats-Unis —c’est-à-dire des intérêts pour lesquels il vaut la peine d’entrer en guerre. C’est entre autres pour cela que le président Bill Clinton n’a pas inclus l’Ukraine dans sa campagne «d’élargissement» de l’Otan, qui a vu accueillir la Pologne, la République tchèque et les pays Baltes, et que le président George W. Bush n’a pas touché à la liste après avoir bien pesé le pour et le contre.

Dans l’éventualité fort peu probable où le président Obama (ou, moins improbable, son successeur) déciderait d’envoyer des armes mortelles à l’Ukraine, il (ou elle) devra le faire en étant pleinement conscient(e) qu’une guerre contre la Russie est une possibilité réelle. Il faudra former l’armée ukrainienne à utiliser ces armes —c’est-à-dire que nous devrons envoyer des instructeurs sur le terrain. On a déjà vu ça quelque part.

Il ne faut pas se faire la moindre illusion et croire que Moscou ferait machine arrière devant la menace d’un char M1. Depuis 1000 ans, l’Ukraine fait partie intégrante de la Russie et joue un rôle de partenaire commercial vital, de fournisseur de denrées agricoles et de zone-tampon sécuritaire. Ni Poutine ni aucun autre dirigeant russe ne pourrait regarder l’Ukraine passer dans le camp occidental sans rien faire —et l’année dernière, quand le conflit a commencé, c’est exactement ce que Poutine a craint de la part des nouveaux dirigeants de Kiev.

Cela n’excuse en rien l’annexion de la Crimée par Poutine ni sa violente agression dans l’est de l’Ukraine. Mais cela contribue à expliquer son comportement (ce n’est pas uniquement le produit de la paranoïa d’un ex-agent du KGB) et à imaginer jusqu’où il serait capable d’aller s’il était poussé à bout. L’Ukraine est un intérêt sécuritaire national vital pour lui, et elle est juste à sa frontière. Les sénateurs et conseillers qui veulent intervenir directement dans le conflit en envoyant des armes et des conseillers en Ukraine —groupe qui comprend le nouveau secrétaire à la Défense d'Obama— seraient aimables de nous indiquer quelle serait leur tactique après cela.

Relire ses livres d'Histoire

Le sénateur John McCain, l’un des plus fervents partisans de l’envoi d’armes en Ukraine, a récemment comparé cette idée avec le pont aérien de Berlin de 1948, lorsque des avions américains et alliés ont forcé le blocus soviétique de Berlin-Ouest en y apportant des provisions, totalisant 200.000 sorties sur 11 mois, avant la réouverture des routes, des voies ferrées et des canaux.

«On n’a jamais dit "Hé, on ne veut pas provoquer les Russes"» a raillé McCain.

Mais McCain n’a pas bien lu son livre d’histoire. Le pont aérien de Berlin est en effet l’un des épisodes les plus courageux et les plus nobles de la Guerre froide. Mais les forces aériennes américaines, britanniques, canadiennes, australiennes, néo-zélandaises et sud-africaines qui y prirent part n’apportaient pas des armes aux Berlinois de l’Ouest pour que ceux-ci puissent se battre contre les Allemands de l’Est dirigés par les Soviétiques. Ils transportaient de la nourriture, du carburant et d’autres denrées essentielles pour que les gens survivent et que l’enclave occidentale, isolée à 180 km à l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, puisse demeurer libre et indépendante.

En termes de symbole de liberté et de bastion des intérêts occidentaux, Kiev n’est pas vraiment Berlin, pas plus que Donetsk ou Debaltseve.

Ce que craint le plus Poutine, c'est une Ukraine épanouie

Ceci dit, puisque McCain fabrique des analogies avec la Guerre froide, il vaut la peine de souligner que l’objectif stratégique du pont aérien de Berlin —tout comme celui du traité de l’Otan et de la politique de l’endiguement d’ailleurs— n’était pas tant d’évincer les Russes, en tout cas pas pour le simple plaisir de le faire, que de protéger et d’édifier les nations et les valeurs occidentales.

Cela devrait également être le principal objectif de la politique occidentale à l’égard de l’Ukraine: pas tant de punir Poutine (bien que cela puisse en faire partie) que de préserver et d'animer l’Ukraine ou (dans le cas où une division de fait aurait lieu) le centre et l’ouest du pays.

Ce que Poutine craint le plus dans toute cette confrontation n’est pas l’introduction de tanks ou de roquettes occidentales; c’est une Ukraine épanouie et prospère —un exemple pour les autres ex-républiques soviétiques (ainsi que pour le peuple de l’est de l’Ukraine, et pour la Russie aussi d’ailleurs) montrant qu’il est possible de vivre une vie meilleure et plus riche sous le style de gouvernement et d’économie de l’Occident que sous l’URSS ressuscitée des rêves de Poutine.

Poutine n'est pas Hitler

L’annexe au cessez-le-feu ukrainien de jeudi est le renflouement de l’économie ukrainienne par le Fonds monétaire international à hauteur de 17,5 milliards de dollars. Si le président Obama, la chancelière Angela Merkel et les autres veulent vraiment aider l’Ukraine, ils feraient bien de mettre le nez dans cette intervention-là, et ils verraient qu’elle est affreusement inadaptée. Comme le note the Economist, l’aide réelle se monte à environ 5 milliards de dollars, c’est une promesse déjà ancienne et elle est liée aux exigences d’austérité habituelles demandées par le FMI. Or l’Ukraine a besoin d’une injection massive d’aide et, bien plus encore, d’investissements, sans oublier de liens politiques étendus avec l’Occident.

Sur le front militaire, l’Otan doit intensifier son engagement envers ses Etats-membres de l’est, surtout envers la Pologne et les pays Baltes, en partie pour dissuader Poutine d’envisager de dangereuses idées d’incursions plus poussées, en partie pour insuffler la confiance chez tous les alliés et en partie pour montrer l’unité de l’Otan —qui, soit dit en passant, sort bien plus renforcé par les actes de Poutine en Ukraine que par tout ce qui a pu être entrepris au cours des dix dernières années. Obama a fait quelques pas dans cette direction, mais lui et les autres dirigeants alliés pourraient aller plus loin.

Mais surtout, tout le monde, y compris McCain et son pote angoissé, le sénateur Lindsey Graham, devrait souffler un bon coup. Poutine est un sale type, mais ce n’est pas Hitler. L’armée russe n’est pas la Wehrmacht. L’économie russe est en plein marasme; en comparaison, l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale était tellement résiliente qu’en 1943 encore, ses usines continuaient de fabriquer de la dentelle et d’autres produits de luxe. 2015 n’est pas 1939 ni 1949: même pas de loin. Mais ce qui a permis de gagner la Guerre froide peut aussi faire remporter cette compétition: de la patience, de l’endurance, un endiguement bien calculé et l'exemple d'une vie meilleure juste de l'autre côté de la route.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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