France

Leçons italiennes pour primaires françaises par Marc Lazar

Marc Lazar, mis à jour le 01.09.2009 à 10 h 54

Les primaires dessaisissent les partis de l'une de leurs fonctions historiques: sélectionner et promouvoir le personnel politique.

Le PS s'oriente donc vers l'organisation de primaires en s'inspirant des exemples américain et italien. Ce dernier semble le plus proche de la France, tout en affichant de nombreuses différences, en particulier parce qu'il intéresse au premier chef les forces de gauche confrontées à une droite dominante. Quelle leçon tirer alors de l'Italie en matière de primaires?

Il faut d'abord distinguer deux types de désignation par les primaires en Italie. En octobre 2005, il s'agissait d'une primaire de coalition puisque de nombreux partis de centre gauche s'étaient mis d'accord pour les organiser. Elles rassemblèrent près de 4 millions et demi d'électeurs qui désignèrent Romano Prodi comme leader de la coalition et donc challenger de Silvio Berlusconi pour les élections législatives prévues six mois plus tard. En octobre 2007, trois millions et demi d'électeurs se sont mobilisés pour élire l'Assemblée constituante et le secrétaire (en l'occurrence Walter Veltroni) d'un parti qui était en train de naître, le Parti démocratique, issu de la fusion des ex-communistes des Démocrates de gauche et des centristes de la Marguerite.

Les deux scrutins ont été marqués, surtout celui de 2005, par une jubilation participative: en venant massivement voter, les électeurs du centre gauche italien affirmaient leur détermination à battre Berlusconi et plébiscitaient leur leader, Romano Prodi qui recueillit plus de 75% des suffrages.

Pourtant, une primaire réussie ne garantit en rien la victoire aux élections. Prodi gagna celles d'avril 2006 d'une poignée de voix alors que Berlusconi semblait usée par cinq années d'une législature décevante, pour ne pas dire désastreuse: quant à Veltroni, à peine élu à la tête de son nouveau parti, il dut affronter des élections anticipées dès avril 2008, qu'il perdit largement face à ...Berlusconi.

Par ailleurs, les primaires ne renforcent pas automatiquement le leader qui les a emportées. Prodi est contraint à la démission en 2008, deux ans après avoir été nommé Président du Conseil: il n'a pas su imposer son autorité aux innombrables partis qui participaient à sa majorité parlementaire. En 2009, Veltroni jette l'éponge après avoir subi diverses défaites électorales et subi d'incessantes critiques internes. Enfin, si les primaires attestent certainement l'inventivité du centre-gauche italien, c'est la droite qui fait preuve d'une efficacité politique redoutable: elle dispose d'un leader incontesté dans son camp, d'un parti unifié, d'un vaste socle électoral et de l'hégémonie sur le terrain des valeurs.

Au regard de l'Italie, ce qui s'annonce en France semble caractérisé par trois principales incertitudes. Les primaires seront-elles celles d'une coalition de partis ou du seul PS? La première hypothèse semble aujourd'hui peu vraisemblable car, en France, en plus des divergences politiques énormes à gauche, le mode de scrutin de l'élection reine, la présidentielle, incite chaque parti à avoir son propre candidat au premier tour pour exister. La primaire risque donc d'être celle du PS, peut être élargie au radicaux de gauche (même si beaucoup dépendra du choix final des Verts et de Daniel Cohn-Bendit).

En ce cas, à la différence de l'Italie, cette élection ne sera pas un scrutin de ratification (on savait à l'avance que Prodi et Veltroni gagneraient car ils bénéficiaient du soutien des principaux états majors des partis) mais bien une compétition ouverte et donc très virulente. En 2006, toute une partie des socialistes n'a pas fait campagne pour Ségolène Royal. Comment se comportera le parti après des mois de déchirements exposés largement par les médias devant les Français et, par exemple, la désignation d'un adversaire de la direction et de la première secrétaire actuelle?

Par ailleurs, le PS a-t-il la capacité d'organiser cette élection, ce qui signifie fixer des règles claires, délimiter le corps électoral, mobiliser les électeurs, installer des bureaux de vote, vérifier la régularité des votes, dépouiller les bulletins sans susciter de contestations? En Italie, les partis, en dépit de leur incontestable déclin, restent de puissantes machines, bien plus importantes que les partis français. Est-ce un hasard si, en 2007, les régions de plus forte participation électorale furent celles de l'Italie centrale (la zone par excellence d'influence de l'ex-Parti communiste) et celles de l'Italie méridionale, où les réseaux clientélaires de la Démocratie chrétienne restent solides?

Les primaires à l'italienne et à la française témoignent d'une personnalisation et d'une présidentialisation de la vie politique européenne. Elles illustrent également un changement essentiel des partis politiques: elles les dessaisissent d'une de leurs fonctions historiques -sélectionner, promouvoir et assurer la circulation du personnel politique- et contribuent de la sorte à modifier leurs modes d'organisation comme la répartition des rôles des sympathisants, des adhérents et des militants. Enfin, les primaires ne peuvent que se généraliser: une fois leur principe accepté au niveau national, il ne peut être refusé au niveau local ou régional, ce qui d'ailleurs est le cas en Italie.

S'il est incontestable que les primaires témoignent de la montée en puissance de la démocratie participative, celle-ci montre cependant des limites sociologiques bien précises: les électeurs italiens sont plutôt âgés, vivant dans les villes, travaillant dans le secteur public, politisés, déjà actifs dans les associations. On peut parier qu'il en ira de même en France. Les primaires sont donc une des réponses possibles à la crise de la politique et de la gauche, mais nullement la pierre philosophale.

Marc Lazar

Image de Une: Martine Aubry aux journées d'été du parti socialiste à La Rochelle Stephane Mahe / Reuters

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