Culture

Et si «Better Call Saul» était la preuve qu'on peut réussir le spin-off d'une grande série?

Sébastien Mauge, mis à jour le 16.02.2015 à 11 h 16

La nouvelle création de Vince Gilligan montre la voie à suivre: «Breaking Bad» est dans «Better Call Saul» mais «Better Call Saul» n’est pas tout à fait «Breaking Bad».

Bob Odenkirk dans «Better Call Saul» (AMC).

Bob Odenkirk dans «Better Call Saul» (AMC).

La diffusion du spin-off de Breaking Bad, dont l’action est antérieure aux péripéties narco-tragiques de Walter White, a débuté aux Etats-Unis le 8 février, toujours sur la chaîne AMC (les épisodes sont visibles en France via Netflix). Si les déclinaisons sérielles sont légion sur les grands networks américains, notamment pour les produits calibrés dont la recette de fabrication peut se dupliquer facilement (Les Experts, NCIS, Law and Order et compagnie), c’est en revanche beaucoup plus rare sur le câble, surtout concernant des œuvres exigeantes, à l’identité propre et au ton unique.

Breaking Bad, assurément l’une des meilleures séries de l’histoire, fait partie de ces œuvres dont l’idée qu’elle puisse enfanter des franchises prête à sourire. Tout est d’ailleurs parti d’une blague du créateur Vince Gilligan et des auteurs de Breaking Bad peu de temps avant le début du splendide requiem de l’homme qui se faisait appeler Heisenberg. Une boutade finalement concrétisée deux ans après. Oui, nous allions découvrir les aventures de James McGill, future raclure du barreau pas encore connu sous le nom de Saul Goodman et oui, nous étions inquiets de savoir si l’héritage de Breaking Bad allait être bafoué, si les auteurs allaient pouvoir se délester de l’écrasante référence et s'ils allaient balayer le doute et la crainte qui s’étaient immiscés naturellement chez le téléspectateur.

Le pilote a répondu positivement à ces interrogations grâce à un subtil et savant dosage digne du parfait petit chimiste qu’était Walter White: assimiler les références dans le développement narratif, jouer avec les attentes et injecter de nouveaux ingrédients. Résultat: Breaking Bad est dans Better Call Saul mais Better Call Saul n’est pas tout à fait Breaking Bad.

Combler un manque

Le pilote de Better Call Saul s’ouvre sur un prologue situé après les événements de Breaking Bad, habillé d’une magnifique chanson de The Ink Spots, groupe populaire des années 30 et précurseur du rhythm and blues. Le morceau s’intitule Adress Unknown et, une fois que l’on apprend que nous sommes dans le futur, ce titre et certaines paroles prennent tout leur sens: Saul Goodman a disparu de la circulation pour éviter les représailles («not even a trace of you», dit la chanson) et vit à une «adresse inconnue» de ses ennemis. Mais cette situation future n’est révélée qu’à la fin de ce prologue, lorsque le personnage regarde avec tristesse et nostalgie une VHS des tordantes publicités télévisuelles vantant les mérites de l’avocat Saul Goodman, désormais disparu.


Le flou de la situation du personnage avant cette révélation donne à d’autres paroles de la chanson, qui développent le thème de l’absence, une saveur extradiégétique, ou «méta», particulière. Ainsi, les vers «I'd give anything in the world just to see the face of you/I was a fool to stay away from you and everything else so long» peuvent être attribués à la fois aux créateurs de Breaking Bad et aux fans dans leur envie conjointe de «revoir à nouveau» l’univers et les personnages de la série. Mettre en exergue ce désir de combler un manque devient alors un magnifique aveu justifiant humblement l’existence même de ce spin-off auprès des plus réticents. Les auteurs semblent nous dire que oui, ils prennent un risque à prolonger ainsi leur chef-d’œuvre, mais le manque et l’envie étaient plus forts qu’eux.

«Ne voudrais-tu pas un jour te faire ton propre nom?»


 

L’autre lien «méta» entre les deux séries concerne la relation entre James McGill et son grand frère Chuck McGill, abordée dans ce pilote. Chuck est un avocat réputé qui a quitté ses fonctions au sein du cabinet qu’il a créé à cause d’une étrange maladie. James, petit avocat fauché, compte bien se faire remarquer et attirer des clients grâce au patronyme qu’il partage avec son illustre frangin. Chuck, bienveillant mais loin d’être dupe, lui dit en substance: «Ne voudrais-tu pas un jour te faire ton propre nom?» (on sait qu’il le fera sous celui de Saul Goodman).

Or, si l’on considère que Better Call Saul est la «petite sœur» de Breaking Bad puisqu’il s’agit de la même famille d’auteurs, le sous-texte de cette réplique devient on ne peut plus clair: Better Call Saul s’appuie logiquement sur la renommée de sa «grande sœur» Breaking Bad pour débuter, mais compte bien s’émanciper par la suite pour se faire son propre nom.

Cette idée de transmission fraternelle se retrouve aussi dans la gémellité formelle des deux séries (le fait que les infortunés acolytes de McGill soient jumeaux n’est, à ce titre, certainement pas un hasard). Réalisé par Vince Gilligan lui-même, le pilote reprend les ingrédients de Breaking Bad: science du rythme, absurdité du destin, détails qui tuent (McGill conduit une poubelle dont la marque est… Esteem!), dérapages surprenants et inquiétante étrangeté pathétique chère aux frères Coen, une des influences flagrantes de Gilligan. Le majestueux noir et blanc du prologue évoque d’ailleurs The Barber, dont le titre original, The Man Who Wasn’t There, colle parfaitement avec la «disparition» de Saul Goodman.

Malgré tout, si Walter White et James McGill sont également des «frères» aux trajectoires similaires, au sens où ce sont des losers qui vont perdre leur humanité pour devenir des monstres sans scrupule, la manière dont ils vont y parvenir sera sans doute différente. C’est là où Better Call Saul devrait trouver son point de rupture. Si la question majeure, au début de Breaking Bad, était «Que va devenir Walter White?», celle de Better Call Saul est plutôt «Comment McGill va devenir Goodman?». Si Walter White était un silencieux ayant du mal à gérer ses mensonges, McGill est une mitraillette besogneuse répétant inlassablement les siens (même dans les toilettes du tribunal!) pour gagner une affaire ou se sortir d’un mauvais pas. Découvrir les «coulisses» de Saul Goodman (il s’encourage d’un «It’s showtime, folks!» en référence à Roy Scheider dans All That Jazz), aller derrière et au-delà du personnage que l’on connaissait dans Breaking Bad, voilà ce qui fera le sel de la série.

Excellentes premières audiences

Better Call Saul a donc réussi son lancement en faisant fructifier respectueusement l’héritage de Breaking Bad pour voler de ses propres ailes. Les auteurs s’appuient sur un savoir-faire revendiqué avec humour: comme l’a judicieusement remarqué Nathan Reneaud, il est fait mention dès le prologue de «certificat d’authenticité» et de «certificat de qualité»!

Nos doutes levés, le petit aspect Menace fantôme (le nom de Dark Vador est lâché au détour d’une scène) de la série parvient même à nous faire saliver quant à une éventuelle troisième franchise qui verrait le retour du Jedi Jesse Pinkman!

En attendant, les premières audiences sont excellentes, malgré une chute logique mais pas alarmante dès le deuxième épisode, le pilote ayant été «boosté» par le retour de The Walking Dead. Cette dernière va elle aussi connaître un spin off prochainement. Il sera intéressant de voir si ses nouveaux zombies vont se «nourrir» de la série mère de manière aussi pertinente. Si c’est le cas, AMC pourrait lancer une tendance qui contaminerait peut-être, on peut toujours rêver, la future défunte Mad Men...               

Sébastien Mauge
Sébastien Mauge (6 articles)
Exploitant d'une salle de cinéma art-et-essai et journaliste
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