Culture

World Press: l'esthétique qui cache les vrais débats

Temps de lecture : 2 min

L'institution veut se détacher de l'«image de guerre». La photo d'un couple homosexuel du photographe danois Mads Nissen est belle, mais que dit-elle de la souffrance des gays et de l'homophobie en Russie?

La photo lauréate du World Press 2015. Jon et Alex, un couple gay dans un moment d’intimité, à Saint Pétersbourg, Russie / Mads Nissen, Danemarck, Scanpix/Panos Pictures
La photo lauréate du World Press 2015. Jon et Alex, un couple gay dans un moment d’intimité, à Saint Pétersbourg, Russie / Mads Nissen, Danemarck, Scanpix/Panos Pictures

Depuis quelques années, à la veille de l'annonce des résultats du World Press Photo, la même question cristallise les attentes: «la photo de l'année» sera-t-elle une image de guerre?

Ce 12 février 2015, c'est le photographe danois Mads Nissen qui a remporté le prix pour l'image d'un couple gay en Russie. Immédiatement, le magazine Our Age is Thirteen titre:

«Le World Press de l'année n'est pas une photo de guerre.»

De son côté, Paris Match cite Patrick Baz, membre du jury et directeur photo de l'AFP pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord:

«La décision a été unanime. J'ai défendu cette image pour montrer que le photojournalisme ne traite pas seulement de la guerre et qu'on peut trouver une bonne histoire juste de l'autre côté de la rue.»

En conséquence, on construit ici une opposition nette, idéologique, et problématique, entre la photographie de guerre et les autres types de reportages, notamment les sujets de société, comme ici l'homosexualité en Russie.

La cristallisation autour de cette question évince également les interrogations sur le choix éditorial des lauréats.

Car que nous apprend réellement cette image de la souffrance des homosexuels et de l'homophobie en Russie? Comme on avait pu le souligner à propos de la photo choisie l'an dernier, si cette image est très belle, elle est aussi d'une grande souplesse illustrative. C'est d'ailleurs grâce à cela, et à grand renfort de discours, que l'institution du World Press Photo peut tenter de la faire entrer de force dans l'histoire. Michelle McNally, présidente du jury et rédactrice en chef adjointe du New York Times, a ainsi déclaré à l'AFP:

«L'image gagnante devait être esthétique, avoir de l'impact, et le potentiel de devenir une icône.»

La majorité des titres de presse reprend d'ailleurs ses propos, sans les questionner, et insiste sur la dimension éthique du prix: 20% des images ont été disqualifiées en raison de leur post-production (retraits ou ajouts d'élements dans l'image). Le monde entier célèbre d'une seule voix le choix du World Press Photo. Et Michelle McNally poursuit:

«Le choix de la photo de Mads Nissen indique à certains égards la volonté du jury de prendre position sur le futur de la photographie

Des membres du jury justifient leur choix dans cette vidéo:

Si l'institution dit s'ancrer pleinement dans les pratiques contemporaines de l'image, l'argument esthétique mis en avant en premier dans le choix de «la photo de l'année» suffit-il à accompagner le photojournalisme vers la nouveauté et l'innovation?

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