Culture

Joyce Mansour, amie d’André Breton et poétesse marquée par le surréalisme

Maxime Morel et Nonfiction, mis à jour le 12.02.2015 à 18 h 04

Une biographie de Joyce Mansour, figure centrale des dernières années du groupe surréaliste.

Dali Atomicus / Philippe Halsman via Wikimedia (domaine public)

Dali Atomicus / Philippe Halsman via Wikimedia (domaine public)

Une vie surréaliste: Joyce Mansour, complice d'André Breton

de Marie-Francine Mansour

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Par un hasard heureux, on n’oserait écrire «hasard objectif», la figure de Joyce Mansour (1928-1986) brille, en ce début d’année 2015, d’un feu particulier. Une exposition lui a été consacrée au musée du Quai Branly; conjointement ses Œuvres complètes ont été rééditées aux Éditions Michel de Maule. La publication chez France Empire, par Marie-France Mansour, d’une biographie consacrée à la poétesse, participe de cette actualité.

Comme l’indique le titre de l’ouvrage, la rencontre avec André Breton, et plus généralement avec le groupe dont il fut le fondateur, marque le fil d’Ariane du livre que Marie-France Mansour lui consacre, mais aussi de la vie de Joyce Mansour. Le récit de cette amitié, qui se déploie tant dans la poésie que dans une passion partagée pour les balades et les arts dits primitifs, forment la partie centrale du livre, la première partie de l’ouvrage étant consacrée aux années d’enfance, de jeunesse et, plus généralement, de formation, et la troisième aux formes d’écriture de Joyce Mansour.

L’ensemble de la biographie est marqué par une forme de subjectivité affirmée: Marie-France Mansour, qui ne cache pas être la belle-fille de Joyce Mansour, fait corps avec son sujet d’étude: il s’agit de lui «rendre hommage» et d’«exprimer [sa] gratitude». Cette grande proximité est à double-face. Côté pile, Marie-France Mansour parvient à faire partager sa passion pour la poétesse d’origine égyptienne et à remettre en lumière une figure centrale de la vie littéraire de l’époque, via des archives inédites et extrêmement précieuses. Côté face, la passion conduit parfois l’auteur à manquer un peu de rigueur historique et à laisser de côté des questions que l’on aurait aimé plus présentes.

À double-face: tel est d’ailleurs un des éléments d’analyse proposés par l’auteur pour éclairer Joyce Mansour. En effet, l’ouvrage vise à mettre en lumière l’apparente opposition entre l’«épouse dévouée», la «bonne mère» qu’est Joyce Mansour et la violence qui se développe dans son écriture poétique. De fait, le lecteur entre dans l’intimité de la poétesse, et suit son cheminement biographique, amoureux et intellectuel, depuis son enfance égyptienne, marquée par les deuils (sa mère meurt d’un cancer alors qu’elle a 15 ans) jusqu’aux dernières années où la poésie et l’écriture continuent de hanter la poétesse.

En 1953, en France, elle publie Cris, son premier recueil de poème chez Seghers, encouragée notamment par l’ancien surréaliste Georges Hugnet et Georges Henein. Henein dont Marie-France Mansour rappelle avec justesse le rôle central dans la diffusion des idées surréalistes en Égypte.

Orné d’une dédicace discrète «À M. André Breton, Ces quelques cris, en hommage», l’ouvrage est envoyé par Joyce Mansour à l’écrivain surréaliste. Breton répond immédiatement: «J’aime, Madame, le parfum d’orchidée noire –ultra-noire– de vos poèmes». Dès lors, Breton et Mansour entretiennent une correspondance régulière, et se voient presque quotidiennement à partir de la fin des années 1950 jusqu’à la mort de l’auteur des Pas perdus. Leurs relations sont richement documentées par Marie-France Mansour, qui a travaillé à partir des archives que la poétesse «classait dans des boîtes de Montecristo».

Cette extrême amitié a parfois tendance à voiler les autres rencontres de Joyce Mansour avec des poètes et des peintres. Marie-France Mansour insiste très justement sur les liens qu’elle a noués avec nombre de poètes, d’écrivains et d’artistes, à la lisière du surréalisme. On apprécie ainsi particulièrement la partie consacrée aux rapports de Joyce Mansour avec André Pieyre de Mandiargues. Les bribes de lettres citées par l’auteure sont précieuses pour l’histoire littéraire, mais dépassent largement cette dimension de témoignage. Ils sont aussi de superbes fragments poétiques. À Pieyre de Mandiargues, qui lui fait le récit d’un voyage au Mexique, Joyce Mansour répond: «Tes lettres m’enchantent et j’ai mal à l’œil tellement j’ai envie de voir toutes ces merveilles que tu décris». Outre l’auteur de L’Âge de craie, Joyce Mansour fréquente une constellation amicale fameuse comme le montre à plusieurs reprises Marie-France Mansour. Plusieurs des recueils de la poétesse sont illustrés par des artistes majeurs de l’époque, que ce soit Pierre Alechinsky, qui met en image le tirage de luxe du livre-objet Carré blanc ou Jorge Camacho, Jean Benoît et Max Walter Svanberg. Autant d’artistes qui continuent à faire vivre le surréalisme, bien après sa disparition en tant que groupe constitué[1]. On apprécie également la partie consacrée aux objets réalisés par Joyce Mansour, «une vingtaine en tout, à la fois […] jeu et reflets de ses angoisses», dont deux sont reproduits en photographie et qui étaient, pour nous du moins, totalement inconnus.

Tout en reconnaissant la grande richesse de cette biographie, nous ferons part néanmoins de quelques regrets. Le premier concerne plutôt la forme: l’auteur, happée avec raison par la passion de son sujet, ne fait pas toujours preuve de la rigueur souhaitable. Le lecteur désireux de prolonger ses recherches et ses lectures autour de Joyce Mansour ne trouve qu’une bibliographie extrêmement ramassée (seuls les recueils poétiques de Joyce Mansour sont indiqués). La bibliographie aurait gagné à s’étoffer de sources secondaires, de références aux revues dans lesquelles Joyce Mansour a publié ses textes.

Deuxième regret, les passages visant à remettre dans le contexte le surréalisme sont souvent assez imprécis et parfois inexacts. On pense en particulier à la partie «Le surréalisme, de la guerre à la paix»: on ne comprend pas bien pourquoi Marie-France Mansour s’est forcée à revenir sur l’histoire du surréalisme dans les années 1930 et pendant la guerre, au risque d’indiquer que «Benjamin Péret, poète emblématique de la révolution surréaliste, participe au groupe des Réverbères», ce qui n’est pas le cas à notre connaissance.

Mais, au-delà de ces quelques réserves, retenons avant tout que Marie-France Mansour fait partager au lecteur sa passion pour Joyce Mansour, et éclaire, notamment à travers de précieuses archives, le cheminement de cette grande poétesse. On termine le livre avec l’envie de se plonger, au plus vite, dans les textes de Joyce Mansour, ce qui est le signe d’une biographie réussie.

1 — Le fait qu’une part importante des recueils de Joyce Mansour soit publiée, originellement, aux Éditions du Soleil Noir, permet de mesurer l’importance de cette maison d’édition dans la constellation surréaliste des années 1960-1970. Retourner à l'article

Maxime Morel
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