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Les antidépresseurs, conséquence ou cause de la crise?

Caitlin McDevitt, mis à jour le 31.08.2009 à 20 h 31

 Erix! CC Flickr

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Dans un climat économique maussade, il est amusant de pointer les «éclaircies» — les secteurs ou les produits qui marchent très bien pendant que les autres vont mal.  Par exemple, cette année, il y avait de nombreuses études indiquant que certains produits — le rouge à lèvres, le chocolat et les pâtes — sont allés à l'encontre du mouvement général de l'économie et ont enregistré des ventes en hausse. Les supermarchés ont gagné en affluence aussi, car les familles ont plus mangé à la maison et moins au restaurant. En février, une histoire particulièrement édifiante relatait le renouveau des affaires pour les cordonniers, car les gens faisaient réparer leurs vieilles chaussures plutôt que d'en acheter des neuves. Bien que ces histoires soient plutôt optimistes, la nouvelle d'une augmentation des ventes d'antidépresseurs malgré — ou peut-être grâce à — la récession était quant à elle tout simplement déprimante.

Le sentiment d'impuissance, le pessimisme, une profonde tristesse persistante — les principaux symptômes de la dépression — n'étaient pas du tout en baisse quand l'économie s'est écroulée. Environ 164 millions d'ordonnances pour des antidépresseurs ont été prescrites en 2008 aux Etats-Unis, 4 millions de plus qu'en 2007, selon IMS Health, une société se spécialisant dans le conseil et l'information pour l'industrie de la santé. Les antidépresseurs ont été le troisième médicament le plus prescrit en 2008, avec des ventes de 9,6 milliards de dollars, en hausse par rapport aux 9,4 milliards dépensés l'année précédente.

Quand les antidépresseurs font du bien à l'économie

Le mois dernier, Eli Lilly & Co. (LLY) a rapporté que ses ventes de Cymbalta au deuxième trimestre — qui est en passe de dépasser l'Effexor aux Etats-Unis au palmarès de l'antidépresseur le plus vendu — ont progressé de 14% par rapport à l'année dernière. La dépendance nationale à ces drogues est une tendance persistante. Une étude publiée en août dans les Archives of General Psychiatry a démontré que de 1996 à 2005, la consommation d'antidépresseurs aux Etats-Unis a doublé.

Bien qu'il soit inquiétant que de plus en plus d'Américains soient considérés comme suffisamment malheureux par leurs médecins pour nécessiter une telle prescription, il y a peut-être du réconfort à trouver dans le fait que les antidépresseurs peuvent faire du bien à l'économie. La dépression coûterait aux Etats-Unis jusqu'à 83 milliards de dollars par an, selon une étude publiée dans le Journal of Clinical Psychology en 2003 et analysant le coût des maladies. L'étude a trouvé que les coûts liés au traitement de la dépression représentaient 26% de la charge totale, et que deux fois ce montant - 52 milliards de dollars - pouvaient être attribués aux journées de travail manquées et à la perte de productivité.  «C'est sur le lieu de travail que sont engendrés les coûts les plus importants», a dit Paul Greenberg, l'économiste spécialisé dans le secteur de la santé qui a mené l'étude.

Les effets des drogues

Calculer la productivité perdue n'est jamais une science exacte, mais il n'est pas difficile de comprendre pourquoi les employés déprimés seraient moins efficaces au travail. Non seulement ils travaillent moins de jours, comme l'a démontré l'étude, mais les symptômes de la maladie peuvent rendre très difficiles l'accomplissement de leur tâche. «Si vous dressez une liste de symptômes fortement liés aux mauvais résultats au travail, vous voyez que les symptômes de la dépression correspondent presque exactement avec ce qui fait décliner la productivité», a expliqué Greenberg, citant les difficultés rencontrées par les personnes déprimées pour se concentrer, se souvenir de détails et prendre des décisions. Les antidépresseurs sont conçus pour faire — et le font réellement pour beaucoup de gens — diminuer une partie ou presque tous ces symptômes.

Les compagnies pharmaceutiques sont promptes à indiquer les effets positifs de ces drogues sur les personnes - toutes les personnes. Dans la campagne publicitaire d'Eli Lilly pour Cymbalta, «la Dépression fait mal»), une voix féminine demande, "Où est-ce que la dépression fait mal?» La réponse: «Partout». Et puis, «A qui la dépression fait mal?». Oui, vous l'avez devinez: «A tout le monde».

Du Zoloft gratuit pour ceux qui ont perdu leur emploi

Malheureusement, il y a un marché cible pour ces publicités. Selon les estimations, 15 millions d'Américains souffrent d'une dépression majeure, mais la plupart ne sont pas traités. Et, en fait, l'industrie dont la vocation est de rendre les malheureux heureux est particulièrement rémunératrice. Pendant que d'autres maladies coûteuses — telles que les maladies de coeur ou le cancer — frappent tard dans la vie, la plupart des gens tombent dans la dépression quand ils sont beaucoup plus jeunes, normalement entre 15 et 30 ans. En plus de commencer tôt, la dépression peut s'avérer fréquente. Jusqu'à 75% de personnes qui font une dépression récidivent, et lors de chaque apparition, le risque d'une nouvelle récidive augmente.

Les compagnies pharmaceutiques reconnaissent l'importance d'entrer en contact avec les clients tôt et souvent, dans l'espoir que ceux qui auront besoin de prendre ces médicaments sur le long terme restent fidèles à leur marque — à tel point qu'elles sont prêtes à distribuer gratuitement leurs capsules. En mai, le groupe Pfizer (PFE) a annoncé qu'il offrirait plusieurs de ses produits — dont l'antidépresseur Zoloft - gratuitement à ceux qui ont perdu leur emploi ou leur assurance médicale.

«Notre but est d'aider les gens à passer cette période», a déclaré dans un entretien le Docteur Jorge Puente, le chef des produits pharmaceutiques de Pfizer hors Etats-Unis et Europe. L'autre objectif était sans doute moins charitable: dissuader les patients de troquer les médicaments Pfizer contre des génériques moins chers.

Ls antidépresseurs au secours de médias

L'industrie pharmaceutique n'est pas la seule à profiter de cette hausse de la consommation d'antidépresseurs. Les grands groupes pharmaceutiques sont notoirement connus pour leurs grandes campagnes de marketing — soutenant ainsi les revenus des entreprises qui dépendent du marché de la publicité. «Elles sont bien sûr une grande source de revenus publicitaires», dit Charles Barber, auteur de Comfortably Numb: How Psychiatry is Medicating a Nation («Comment la psychiatrie dope une nation»)  Au premier trimestre 2009, pendant que la publicité automobile — depuis longtemps la catégorie leader en matière de publicité aux Etats-Unis — chutait de 28%, selon les classements de Nielsen, le montant dépensé pour des pubs pharmaceutiques était relativement stable. Il s'est quand même érodé, mais seulement de 11%. Le secteur pharmaceutique était le troisième plus gros investisseur publicitaire pendant la période. Sans ces dépenses, beaucoup de groupes de médias qui se débattaient déjà dans un marché publicitaire en plein marasme auraient plus souffert encore.

Wall Street camé

Prenons, à titre d'exemple, Redbook, le magazine américain «de la femme qui jongle avec sa famille, sa carrière et ses besoins personnels» et qui, selon les chiffres les plus récents de Magazine Publishers of America, a perdu 10% de ses pages publicitaires ce printemps par rapport à l'année dernière. Dans le numéro du mois de septembre, le magazine abrite des publicités pour trois antidépresseurs: Pristiq, Cymbalta et Abilify. Puisque la plupart des malades de dépression sont des femmes, les magazines dont le public cible est féminin reçoivent un coup de pouce supplémentaire des entreprises encourageant la consommation d'antidépresseurs.

Mais le plus grand bien que les antidépresseurs puissent fournir, bien sûr, c'est à ceux qui les prennent. Si les effets salutaires sont ceux recherchés par les personnes qui en ont besoin, quelques sceptiques ont néanmoins expliqué que ces capsules peuvent altérer les mentalités. Il y a presque une décennie, Randolph Nesse, professeur de psychiatrie à l'Université du Michigan, a suggéré que les traders consommant des antidépresseurs prendraient des risques excessifs et donc de mauvaises décisions. Ils pourraient «devenir beaucoup moins prudents qu'avant, s'inquiétant trop peu des véritables dangers», a-t-il écrit. Il a prédit que, alors que de plus en plus de personnes trouveraient du soulagement dans ces médicaments, l'effet engendré au niveau collectif sur Wall Street serait une bulle qui finirait par s'éclater, «avec des conséquences économiques et politiques potentiellement catastrophiques».

Est-ce le Prozac le responsable de la récente chute libre des marchés? C'est peut-être un peu exagéré, mais si c'est le cas, il aurait été plus juste d'appeler dès le début la «grande récession» par son nom: une dépression.

Caitlin McDevitt

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Image de une galerie de Erix! CC Flickr

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