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Roz, le magazine féminin afghan fait par et pour les femmes, tente de renaître sur le Net

Aude Deraedt, mis à jour le 19.02.2015 à 11 h 33

Porté par l'association Afghanistan Libre, le projet n'a pu survivre sous forme de magazine papier. Aujourd'hui, sa fondatrice veut en faire un site d'informations mais aussi un réseau sur lequel les Afghanes pourront compter.

Une petite fille afghane, dans un cimetière de Kaboul, le 12 février 2015. REUTERS/Mohammad Ismail

Une petite fille afghane, dans un cimetière de Kaboul, le 12 février 2015. REUTERS/Mohammad Ismail

Elles étaient cinq. Cinq journalistes afghanes résistaient et signaient chaque mois les articles de Roz, l'un des rares magazines féminins publiés en Afghanistan. Mais en avril 2014, après plus de dix ans de publication, leur aventure a pris fin, faute d'argent. Mais elle pourrait repartir grâce à Internet. Retour sur l'histoire de ce média.

L'année 2002 semble salvatrice pour les médias afghans. Le régime taliban tombe et avec lui, les lois interdisant la presse. Des centaines de journaux, de radios et de chaînes de télévision naissent sur les cendres d'une liberté d'expression oubliée. Parmi eux, Roz, un mensuel entièrement réalisé par des femmes et aussi féministe qu'il peut l'être dans un pays qui se réveille après cinq années d'obscurantisme. 

Bollywood, l'islam et le droit des femmes

Derrière sa couverture très bollywoodienne, on découvre des articles d'opinion sur l'islam et le droit des femmes, souvent victimes de violences en Afghanistan. Des éditoriaux, sur des thèmes tels que le suicide, ouvrent le magazine, avant de laisser place à des portraits et à des interviews d'actrices, d'artistes, ou même de femmes politiques, telles que Raheela Salim, une députée afghane. Comme dans la plupart des magazines féminins, les conseils beauté et vie pratique ont leur place. «Des modèles pour paraître plus mince», «Quand les enfants se disputent, comment réagir?» ou encore «Comment cuisiner le poisson?» côtoient ainsi les articles d'analyse et d'actualité, ainsi que des cours d'anglais.

Car Roz est loin d'être un simple magazine. Il est engagé. «Il fait partie d'un ensemble d'actions que nous menons sur le terrain, telles que l'éducation des femmes et le droit à la formation», précise Chékéba Hachemi, la créatrice du mensuel. 

En 1996, cette Afghane, qui a été la première femme diplomate sous le régime d'Hamid Karzai, a créé l'association Afghanistan Libre, au siège parisien de laquelle nous l'avons rencontrée, et s'est engagée pour l'éducation des femmes.

«Le but du magazine, c'est de permettre aux Afghanes de comprendre ce qu'il se passe à l'intérieur du pays, mais aussi à l'extérieur, comme en Occident.»

Ce n'est pas un hasard si le mensuel s'intitule Roz, qui signifie «lumière» ou «jour» en dari, l'une des deux langues officielle de l'Afghanistan. 

La Fondation Elle, principal partenaire de l'association, et plusieurs journalistes du magazine féminin français se sont déplacées en 2002 à Kaboul pour former l'équipe du mensuel afghan.

«Ce fut pendant très longtemps le seul magazine publié à la fois en dari et en pachtoune de manière régulière.»

Car rares sont les publications à pouvoir se vanter d'une telle présence à ce jour en Afghanistan, pays qui demeure 128e au classement mondial des liberté de la presse(RSF) en 2014. 

6.000 exemplaires, 60.000 lecteurs

«Roz était diffusé à environ 6.000 exemplaires chaque mois dans tous le pays pour le prix symbolique d'un pain», précise Chékéba Hachemi.

En 2010, huit ans après son lancement, l'Unesco publie un rapport qui précise que Roz fait face à «une demande croissante d'abonnements dans le pays». Un succès donc, dans ce pays pourtant dévoré par l'illettrisme. En 2011, l'Unesco estimait que seuls 31,7% des Afghans savaient lire et écrire. Chez les femmes, les chiffres chutent à 17,6%. 

Alors que la télévision –en particulier la chaîne Tolo TV– et la radio remportent un grand succès dans les villes afghanes qui ont accès à l'électricité (41% de la population), la presse écrite a beaucoup plus de mal à être diffusée. «Les lectrices de Roz sont surtout des femmes de classe moyenne supérieure», souligne Xavier Dufrénot, responsable des opérations chez Afghanistan Libre.

«Il y a un décalage entre l'élite de Kaboul et la population rurale.»

Plus pauvres, mais aussi moins éduqués, les habitants des campagnes n'ont pas accès à la culture comme dans la capitale, ou dans des villes comme Herat. C'est pour cette raison que l'association Afghanistan Libre multiplie la création d'écoles dans les zones rurales, où la presse afghane est utilisée comme support pour apprendre à lire. Au total, 60.000 personnes lisent ou se font lire chaque mois les articles de Roz, estime l'ex-diplomate afghane.

«Beaucoup de femmes découvrent le magazine lors de séances de lecture publique, dans les écoles, raconte Chékéba Hachemi. La dernière fois que je me suis rendue dans un village éloigné de la capitale, je suis tombée sur un attroupement en pleine rue. Au milieu, devant un feu, une Afghane tenait dans les mains Roz. Elle lisait à ses amies des conseils de beauté.»

Carol Mann, spécialiste de la situation des femmes en Afghanistan et auteure de Femmes afghanes en guerre, déplore toutefois le faible impact des médias créés par des ONG en Afghanistan.

«Tous ces efforts français n'ont pas donné grand-chose. La situation reste extrême pour les Afghanes, en particulier pour les journalistes. Il ne faut pas surestimer le rôle des associations. Ces tentatives ne pourront pas durer.»

Beaucoup d'associations et d'organismes non-gouvernementaux ont quitté l'Afghanistan après l'élection d'Ashraf Ghanien juillet 2014. Quant aux journalistes de Roz, cela fait bien longtemps qu'elles n'osent plus partir en reportage en dehors de Kaboul.

Eteint par manque d'argent

Financé presque exclusivement par les dons et les subventions, Roz est depuis quelques années menacé de disparition.

«C'est beaucoup plus difficile de sortir un magazine que de faire de la télévision, explique Chékéba Hachemi. En Afghanistan, il y a peu d'annonceurs, et aucun pour la presse écrite. Il faut trouver les financements ailleurs, mais pour Roz, qui est neutre et impartial, on ne peut accepter que ceux qui ne sont pas rattachés à un parti politique.»

Et ils sont rares. En février 2014, Afghanistan Libre lance une campagne de financement participatif afin de tenter de sauver Roz et de sortir le prochain numéro. Mais les dons ne sont pas suffisants. Désormais, il semble impossible de continuer à publier le magazine.

Le numéro de mars 2014 est le dernier que vendront les kiosques. Durant l'année, les  journalistes quittent les bureaux de la rédaction, désormais vides. Certaines se lancent en politique. D'autres travaillent pour la télévision. Roz ne paraît plus. Son équipe n'existe plus. Mais Chékéba Hachemi refuse de le voir sombrer sans tenter une dernière manœuvre.

Renaître grâce à Internet?

Après des mois de réflexion, l'équipe d'Afghanistan Libre s'est rendue en février à Kaboul pour exposer son plan de sauvetage.

«Notre cible, les classes moyennes supérieures, va aujourd'hui chercher l'information sur Internet, explique Xavier Dufrénot. Nous avons donc décidé de faire de Roz un nouveau média en ligne.»

Son nom change, son contenu aussi. «Roz Media» ne sera plus un magazine, mais un site d'actualité et de formations. Outre les articles rédigés par les journalistes, qui seront toujours publiés sur le site, il proposera désormais des cours liés aux domaines de la santé, des sciences et de l'éducation. 

«Nous souhaitons transformer le magazine en réseau sur le web», précise Chékéba Hachemi, qui souhaite mettre en relation les Afghanes de tout le pays en ajoutant à Roz Media un forum de discussion.

«Internet n'étant pas disponible partout, on offrira la possibilité de d'enregistrer les cours en PDF, afin que les Afghanes puissent les imprimer.»

Ceux-ci seront par ailleurs distribués dans les écoles partenaires de l'association afin d'en faciliter l'accès en dehors de la capitale.

Finie donc, l'édition papier? «Oui», déplore l'ancienne diplomate, qui souhaite que Roz Media voit le jour en mars.

«L'impression représentait la plus grande partie du budget de Roz (plus de 25.000 dollars sur un budget de 110.000). Comme nous souhaitons créer un média entièrement afghan, nous refusons d'expatrier l'impression en Iran ou au Pakistan, où ce serait moins cher. Le but, c'est d'offrir du travail aux Afghans.»

Prochaine étape: renouveler l'équipe de journalistes, ce qui ne sera pas une chose aisée dans un pays où les femmes n'ont encore que trop peu accès à l'éducation.

Si la pression exercée sur les médias s'est assouplie, Carol Mann souligne que «la perception d'une femme qui lit un magazine fait encore très peur en Afghanistan». Beaucoup de journalistes, y compris dans l'équipe de Roz, pratiquent d'ailleurs encore l'auto-censure et font l'objet de menaces. Et aujourd'hui, il semble impossible, même sur Internet, qu'un magazine indépendant puisse exister seul, sans l'appui d'une ONG ou d'une association, en Afghanistan.

Aude Deraedt
Aude Deraedt (37 articles)
Journaliste
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