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Comment des études (pourries) réapparaissent régulièrement sur Internet

Daniel Engber, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 11.03.2015 à 11 h 12

Le circuit des études scientifiques à la con au travers de l'exemple de celle prétendant nous apprendre ce qui rend sexy les hommes qui dansent.

Le ballet de Vienne en décembre 2013.  REUTERS/Heinz-Peter Bader

Le ballet de Vienne en décembre 2013. REUTERS/Heinz-Peter Bader

Qu’est-ce qui rend les hommes attirants sur le dance floor? Une vidéo postée fin janvier sur Slate.com, et qui fut une des plus consultées durant toute la semaine, promettait une réponse scientifique à cette question triviale


Figurez-vous qu’une étude conduite au sein de la Northumbria University, en Grande-Bretagne, a vu des psychologues étudier, dans un labo, les mouvements de danse d’étudiants à qui ils demandaient de se déhancher durant 30 secondes sur un rythme syncopé. Ils ont ensuite transposé ces données en animations 3D et les ont fait visionner à 37 femmes chargées de noter la «qualité de leur danse». Le résultat de la recherche est sans appel: si vous voulez emballer sur la piste de danse, il faut plier et agiter rapidement le genou droit.

Honnêtement, j’ai bien rigolé. Le genou droit? Sérieusement? Pourtant, cette histoire me disait quelque chose. Quand j’ai cliqué sur l’image pour accéder à l’article original, j’ai pu lire qu’il avait été publié au début de l’automne 2010. Il avait été abondamment relayé alors –par l’Associated Press, par ABC, la BBC, NPR, et bien d’autres encore.

Ainsi donc, quatre ans, quatre mois et trois semaines avant que cette vidéo n’ait été postée, Nick Neave, psychologue et auteur de l’université de Northumbrie avait déjà annoncé au monde que «la vitesse des mouvements du genou droit est importante» pour tomber les filles sur le dance floor.

Ressorti de la poubelle

Mais à l’inverse de celui de Claire, le genou de Nick disparut quelques jours plus tard des mémoires –ou plus précisément se retrouva noyé au fond de la grande poubelle des découvertes scientifiques oubliées.

La même équipe de scientifiques annonça d’autres découvertes du même acabit en 2011, toujours sur la manière dont les femmes perçoivent les danseurs hommes, en utilisant le même procédé de décomposition des mouvements, sans attirer l’attention de la presse cette fois.

Début 2013, une quatrième étude dans la série «Les mouvements corporels masculins comme indicateurs de leur puissance physique» fut mentionnée, notamment pat le Daily Mail et la BBC, avant elle aussi, de disparaître dans le brouillard du Net.

A cette date, la recherche originale –cette petite étude préliminaire de Neave sur «les déhanchements qui attirent le regard des femmes» était déjà vieille de trois ans et semblait totalement dépassée. Des expériences lui avaient succédé et contredisaient parfois ses conclusions. C’est pourtant cet article de 2010 qui est réapparu le 26 janvier 2015 sur Slate.com, tout droit sorti du caveau des publications universitaires. Une étude scientifique zombie marchait donc au milieu des vivantes. Brrrrrr!

Je me suis alors demandé comment cela était arrivé et j’ai commencé à remonter le temps. Qui avait donc réanimé cette recherche? Et comment avait-elle fini par se retrouver sur la une de Slate? La première étape me mena à Business Insider pour lequel Justin Gmoser avait produit une vidéo intitulée «Des scientifiques ont découvert ce qui faisait un bon danseur». Cette vidéo de deux minutes avait été postée le 24 janvier, deux jours avant d’arriver sur la page de Slate.com par le biais du partenariat de partage de contenu. J’ai appelé Gmoser et je lui ai demandé pourquoi il avait décidé de parler d’une enquête datant de 2010 en 2015. «En fait, elle a été repostée», m’a-t-il répondu. Cette vidéo est sortie au printemps dernier et est revenue le 20 septembre et le 4 octobre.

Donc, Business Insider avait posté la vidéo de Gmoser à quatre reprises sur une durée de dix mois et elle avait été partagée sur les médias sociaux près d’un demi-million de fois. Mais pourquoi Gmoser avait-il réalisé cette vidéo plusieurs années après la sortie de la recherche originale? «Un de mes rédacteurs m’avait fait suivre un papier du Daily Mail», a-t-il continué.

Le recyclage par un média «noble»

J’ai également remonté un autre filon de contagion médiatique activé lorsque la vidéo de Gmoser est arrivée dans le fil d’infos d’un entrepreneur en nouvelles technologies, Samir Varma, qui a retrouvé l’article original et a tweeté le 20 mars 2014 à son sujet en disant que c’était un «bon papier»

Samir Varma a alors attiré l’attention de Tyler Cowen, du très respecté blog économique Marginal Revolution, qui a fourni un lien vers cette recherche de 2010 sans mentionner sa date de publication.

Le blog de Cowen est ensuite tombé sous les yeux de Christopher Ingraham, un data-journaliste du Washington Post qui a de nouveau évoqué cette recherche dans un article (le Washington Post a d’ailleurs publié deux fois ce papier, en mars et en novembre de l’an dernier).

Bénéficiant désormais de l’imprimatur d’un grand journal, cette étude (vieille de quatre ans, donc) a connu un renouveau. «Le Washington Post évoque une étude sur ce que les femmes apprécient chez les hommes sur le dance floor», annonce ainsi Gayle King dans CBS This Morning pour présenter le sujet le 25 mars 2014.

Certains articles scientifiques font penser à des sauterelles, qui s’abattent en nuées sur tous les médias pendant un mois ou deux

 

D’autres présentations de la recherche se répandent alors à travers le globe, mais la première citation que j’ai pu trouver remonte au Daily Mail.

Le Frankenstein coupable de sa réanimation s’avère être une journaliste scientifique, Vicky Woollaston qui écrit un article sur cette étude le 17 mars (le Daily Mail allait republier son article avec un titre un peu plus tape-à-l’œil le 30 mars).

C’est là que je perds la trace: interrogée, Vicky Woollaston s’est avérée incapable de me dire comment elle en était venue à réécrire sur un sujet déjà traité dans le Daily Mail par un autre journaliste en 2010.

«Je ne m’en souviens pas précisément, m’a-t-elle répondu via mail. J’imagine que j’avais dû voir la vidéo tourner quelque part.»

Quelle vidéo et où tournait-elle? Rien de ce que j’ai trouvé n’a pu me permettre d’aller plus loin. Aucun organe de presse n’avait fait montre d’un quelconque intérêt pour cette recherche datée avant que Vicky Woollaston ne publie son article.

Même Nick Neave, auteur de la recherche, a été surpris par la résurgence de cet article. Le Daily Mail n’avait pas jugé utile de l’interroger, du moins pas en 2014, et il ignorait donc que le papier allait resurgir.

«Un beau jour, notre attachée de presse me contacte et me fait savoir que partout à travers le globe, des gens appellent à nouveau à propos de cette histoire de danse.»

Le 1er avril (si, si), Nick Neave a la surprise de lire un article dans la presse locale sur ce sujet, un papier rédigé au présent et qui laisse donc croire que l’enquête est très récente. Les bureaux du journal sont pourtant situés à moins de 15 minutes à pied de son laboratoire.

Et alors? J’ai déjà observé ce phénomène auparavant: certains articles scientifiques font penser à des sauterelles, qui s’abattent en nuées sur tous les médias pendant un mois ou deux avant de se réfugier sous terre et d’y demeurer jusqu’au début du nouveau cycle de couverture du sujet. En janvier, The American Life a ainsi publié un article intitulé «Batman» qui portait sur le miracle de l’écholocation humaine. Ce même miracle avait été abondamment traité par la presse début 2011, quand cette même personne aveugle, Daniel Kish, avait participé à une expérience utilisant l’IRM. C’était cinq ans après que People ait diffusé une vidéo de cinq minutes sur «ce garçon qui voit grâce au son», avec une personne apprenant à utiliser l’écholocation comme… Daniel Kish. Il conviendrait de préciser que Daniel Kish n’a en rien inventé l’écholocation humaine: ce talent est bien connu au sein de la communauté des non-voyants et a été «découvert» à maintes reprises par des scientifiques.

Surgelé, réchauffé, resservi

La plupart des recherches n’ont qu’une seule occasion d’être mentionnées par la presse, au moment de sa publication dans une revue scientifique confidentielle, accompagnée par la sortie d’un communiqué de presse.

Mais certaines études –comme celle de 2006 sur la physique des fils d’oreillettes emmêlés– sont réchauffées et resservies indéfiniment.

Sur le principe, il n’y a rien de bien méchant: si une étude nous apprend quelque chose d’utile ou d’étonnant, pourquoi ne pas la dépoussiérer de temps en temps? Nous devrons tous nous montrer enthousiastes à l’idée d’étendre le champ des connaissances humaines, qu’il s’agisse d’un sonar humain ou du mystère des nœuds mayas.

Mais dans les faits, les recherches qui tendent à ressortir régulièrement des catacombes sont les plus mauvaises. Elles craignent. Les études «scientifiques» qui reviennent régulièrement du royaume des morts de l’Internet mondial n’ont généralement de scientifiques ou d’études que le nom. Leur seul objectif, c’est de générer du clic. Elles n’ont même pas à être intéressantes pour peu qu’elles puissent se répandre facilement et sans effort –comme une bonne gastro.

Les recherches qui tendent à ressortir régulièrement des catacombes sont les plus mauvaises.

 

Et voilà comment on se retrouve avec un joyeux bordel dans lequel «le secret des bons danseurs» forme une armée de zombies et part à l’assaut d’Internet. Un tel sujet attire l’œil, mais cette étude n’a juste aucune espèce de validité. La conclusion un peu débile à en tirer, c’est que les bons danseurs sont ceux qui plient et remuent frénétiquement leur genou droit. Super. Et sur quoi se fonde-t-on pour dire cela?

Sur le fait que Nick Neave et ses collègues ont trouvé une corrélation entre des mesures cinétiques de cette partie du corps et le classement subjectif des femmes auxquelles ils les ont montrés. Mais il suffit d’étudier les données pour constater qu’ils ont mesuré trois variables de mouvement –amplitude, variations et rapidité sur 36 articulations et mouvements, allant de la flexion de l’épaule droite à la rotation extérieure de la hanche gauche. Ils s’apprêtaient donc à tester 108 corrélations séparées et de trouver une signification à tout mouvement qui avait une chance sur vingt de se produire.

Il n’y a donc pas besoin d’être un statisticien pour considérer cette approche avec beaucoup de suspicion.

Certes, le genou droit est peut-être l’arme secrète de la danse masculine, mais cette conclusion est peut-être aussi due au fait que seuls 19 danseurs avaient participé à l’expérience, et que l’analyse a été très largement extrapolée. Nick Neave avait pourtant affirmé la chose en 2010. Le fameux «effet du genou droit» est demeuré le point d’orgue de l’étude, régulièrement mis en avant quand l’étude a été ressortie de son tombeau l’an dernier. Mais quand j’en ai parlé à Nick Neave, il a admis que le genou droit n’avait sans doute rien de très spécial.

«C’était un peu bizarre, cette histoire de genou, m’a-t-il dit. Quand on a commencé à élargir le nombre de participants, cette variable a disparu.»

En fait, les études les plus récentes effectuées par Nick Neave et ses collègues ont montré bien d’autres contradictions. L’étude de 2013 a par exemple démontré que les mouvements amples et rapides des bras, et pas ceux du tronc et des genoux, étaient des éléments clés d’une danse réussie. Pourtant, ces variables-là n’étaient absolument pas apparues dans l’étude originale de 2010. Une autre étude, menée en 2011, avait montré que les meilleurs danseurs étaient le plus souvent ceux qui avaient le plus de comportements à risques, mais d’autres études ont ensuite montré que –de manière apparemment contradictoire– les danseurs les plus sexy sont les plus responsables et les plus sociables.

Certes, les psychologues spécialistes de l’évolution qui se cachent derrière cette recherche peuvent expliquer tous ces résultats étranges.

Les mouvements des bras comptent davantage, disent-ils (sérieusement...), parce que les femmes se fondent sur la force apparente de la partie supérieure du corps masculin pour déterminer les bons reproducteurs –vous savez, cette capacité qu’ont certains hommes à se faire respecter en jouant des poings.

Mais il y a quelques années de cela, Nick Neave a suggéré que le genou droit pouvait avoir son importance en danse parce que pour la majorité d’entre nous, le pied d’appui est le pied droit.

Ces théories sur la partie supérieure du corps expliquent également que les bons danseurs ont généralement une excellente poigne (signe, une fois encore, d’une partie supérieure du corps développée musculairement) mais ne sont généralement pas bons en saut ou en endurance.

Le problème vient des pilleurs de tombes qui excavent régulièrement des études dépassées pour générer du trafic

 

Mais une fois encore, nous savons –ou nous pensons savoir– que la poigne est corrélée à la symétrie corporelle, qui est aussi un marqueur de la capacité de reproduction. Pour couronner le tout, une étude publiée dans Nature en 2005 a montré que la symétrie corporelle avait avoir avec… la sexytude en matière de danse!

«C’était une étude étonnante, m’a dit Nick Neave, elle avait l’air extrêmement convaincante. C’est cette recherche qui nous a, pour l’essentiel, poussé à effectuer la nôtre.»

Mais il se trouve que cette étude de la revue Nature –une revue particulièrement réputée dans le domaine scientifique– publiée donc en 2005, fut contestée en 2013, sous l’impulsion de son principal auteur, Robert Trivers (il affirme aujourd’hui que c’est un post-doctorant qui a truqué les données).

J’ai demandé à Nick Neave si son groupe avait observé les effets de la symétrie et il m’a dit qu’ils attendaient d’avoir plus de données.

«Nous ne pensons pas avoir des chiffres significatifs, m’a-t-il dit. Il faudrait au moins 200 hommes pour parvenir à s’assurer d’une réelle corrélation. C’est trop confus pour l’instant.»

«Mais qu’en est-il des autres corrélations pointées du doigt par votre étude?, lui ai-je alors demandé. Pourquoi la relation entre la manière qu’à un homme de danser et sa personnalité ou entre sa manière de danser et la puissance de la partie supérieure de son corps seraient plus faciles à déterminer que la relation entre sa manière de danser et sa symétrie corporelle? Pourquoi faudrait-il 200 hommes pour déterminer cette dernière et seulement 19 pour les deux premières?»

Nick Neave a confessé ses doutes:

«Je ne dis pas que nous avons la réponse à tout. La science progresse aussi grâce aux erreurs commises, et d’autres chercheurs entrent dans la danse, c’est le cas de le dire, et affinent les résultats et nous en tirons tous bénéfice.»

C’est vrai: les scientifiques font des erreurs et d’autres scientifiques corrigent ces erreurs. C’est une routine classique et elle se déroule depuis des siècles.

Le problème ne vient pas de gens comme Nick Neave, plein de bonne volonté même s’il lui arrive de se tromper, mais des pilleurs de tombes qui excavent régulièrement des études dépassées pour générer du trafic.

Nous devrions nous inspirer plus souvent de la littérature. Car ce faisant, nous éviterons sans doute de redonner vie à des études mortes et enterrées, à des momies scientifiques. Et quand la fièvre des zombies commence à se répandre, il est très difficile de l’arrêter…

Daniel Engber
Daniel Engber (47 articles)
Journaliste
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