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Pour lutter contre le chômage de longue durée, misons sur la formation... Comment passer du mantra au concret?

Gilles Bridier, mis à jour le 12.02.2015 à 10 h 45

Le gouvernement veut individualiser l'aide à la formation pour lutter contre le chômage de longue durée. Mais les précédents systèmes fondés sur les mêmes principes n'ont pas atteint leurs objectifs. Le fond du problème passe par l'utilisation des 32 milliards d'euros annuels de la formation professionnelle.

Un escalier, Capitol Hill (Washington). REUTERS/Jim Young

Un escalier, Capitol Hill (Washington). REUTERS/Jim Young

Chaque mois, le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle publie des statistiques sur le nombre d’inscrits à Pôle emploi, dans lesquelles apparaît le nombre de demandeurs sans travail depuis plus d’un an, voire depuis trois ans ou plus.

Que révèlent ces statistiques? Depuis 2008, la progression du nombre de chômeurs de longue durée explose. De sorte qu’à la fin 2014, sur 5,2 millions d’inscrits à Pôle emploi sans aucun travail ou seulement une activité réduite, on comptait 2,25 millions de chômeurs de longue durée (43% du total des inscrits) en France métropolitaine.

Et il ne faut pas être grand clerc pour voir que le chômage de très longue durée (avec 705.000 inscrits, soit 13% du total) se développe aujourd’hui dix fois plus vite qu’il y a cinq ans.

Mais le ministère du Travail semble seulement découvrir le phénomène: «Lutter contre le chômage ne suffit pas. Nous devons faire de la lutte contre le chômage de longue durée un combat prioritaire en soi», a déclaré le ministre, François Rebsamen, en présentant le 9 février un certain nombre de mesures censées marquer la priorité de l’action.

Sauf que, depuis le temps que le fléau s’enracine, il ne s’agit plus de priorité, mais d’urgence! Avec des moyens appropriés. Et des remises en question profondes. Ce qui n’est pas le cas.

L’individualisation en situation d’échec

Tous les plans qui furent mis en place au fil des ans et des gouvernements pour s’attaquer au phénomène n’ont pas atteints leurs objectifs, qu’il s’agisse des dispositions prises dans le cadre du CIF (congé individuel de formation) et autre DIF (droit individuel à la formation).

A tel point que depuis le 1er janvier 2015, un nouveau dispositif de compte personnel de formation (CPF) a été instauré, mettant toujours l’accent sur l’accompagnement personnalisé des chômeurs dans la formation. Comme les précédents dispositifs, qui ont échoué.

La réalité est connue: seulement 10% des inscrits à Pôle emploi accèdent à une formation, et il faut parfois attendre plus d’un an pour qu’une place se libère. C'est-à-dire que, lorsque la formation commence, le demandeur d’emploi est déjà devenu un chômeur de longue durée, confronté à toutes les difficultés inhérentes à l’éloignement du monde du travail.

En mars 2013, François Hollande avait déjà engagé une réforme pour qu’il n’y ait plus de chômeurs qui attendent quinze mois avant de se voir proposer un stage, promettant que le délai ne dépasserait plus six mois. Deux ans plus tard, rien ne semble avoir changé. Et François Rebsamen assure que, «pour les personnes en risque de chômage de longue durée, Pôle emploi va doubler d’ici 2017 les places en accompagnement intensif par redéploiement interne».

Un remède moins puissant que le mal

Ce redéploiement pose beaucoup de questions. D’abord, s’il ne faut compter que sur un redéploiement interne à Pôle emploi pour prendre en charge de façon individualisée les chômeurs de longue durée, y aura-t-il moins de moyens pour s’occuper des autres demandeurs d’emploi?

Si l’on doit moins accompagner les nouveaux chômeurs pour s’occuper plus des autres, on risque mécaniquement de créer plus de futurs chômeurs de longue durée, car déjà les agences de Pôle emploi ne peuvent faire face à la croissance du chômage. Le remède risque, dans ces conditions, d’être pire que le mal.

Ensuite, l’accompagnement individualisé: ce serait la clé d’un meilleur accès à la formation. Encore faut-il qu’il y ait des places dans les stages. Et, précisément, dans des spécialités recherchées sur le marché du travail. Or, si les délais d’attente sont si longs, c’est aussi parce que les places manquent. Et il faut ne jamais avoir travaillé dans une agence de Pôle emploi, ou n’avoir jamais été soi-même chômeur, pour ne pas aborder le problème par ce biais.

Enfin, le ministère du Travail inscrit sa réforme dans la durée en assurant que «Pôle Emploi doublera d’ici à 2017 le nombre de demandeurs d’emploi bénéficiant d’un accompagnement intensif: en passant de 230.000 bénéficiaires fin 2014 à 460.000 d’ici à 2017, et 350.000 dès fin 2015»… C'est-à-dire que cette année, cet accompagnement profitera à 120.000 personnes de plus que l’an dernier alors que, en un an entre fin 2013 et fin 2014, le nombre de chômeurs de longue durée a augmenté de 200.000 personnes.

A ce rythme, et même d’ici à 2017, le problème ne sera pas réglé, au contraire: la population de ces chômeurs va continuer à grandir, se déplaçant vers les chômeurs de trois ans et plus, de plus en plus nombreux. Et aussi plus difficile à réorienter vers l’emploi.

Déjà en 2013, un effort de mobilisation a été fait pour 30.000 formations supplémentaires… quand le nombre de nombre de chômeurs de longue durée cette année-là a augmenté six fois plus. L’effort devait se poursuivre en 2014 avec 100.000 formations supplémentaires… soit deux fois moins que la progression du nombre des chômeurs de longue durée. Aucun espoir, dans ces conditions, de résorber le phénomène.

Un échec à 32 milliards d’euros

Certes, le plan présenté par François Rebsamen comprend d’autres dispositions, comme la possibilité donnée à «tout demandeur d’emploi de faire garder ses enfants le temps d’un entretien d’embauche, d’une visite dans une agence Pôle emploi, d’une formation, voire de sa période d’essai», ou de «mettre en place des solutions d’hébergement pour les chômeurs de longue durée ayant des problématiques de logement»… La lutte contre le chômage de longue durée a besoin d’autres moyens que des éléments de langage de la communication politique.

Car les problèmes de garde d’enfants et d’accès au logement pour les personnes sans emploi soulèvent bien d’autres problèmes insolubles, qui constituent le quotidien des travailleurs sociaux. On voit mal comment les problèmes posés pourraient subitement se transformer en solutions dans la lutte contre le chômage.

D’autant que les questions de fond sont connues: où passent les 32 milliards d’euros annuels de la formation professionnelle et de l’apprentissage? Comment l’enveloppe est-elle répartie? Les ressources sont-elles affectées aux populations prioritaires? L’argent de la formation est un véritable labyrinthe dans lequel les canaux n’aboutissent pas toujours à la destination souhaitée, comme l’avait souligné François Hollande en 2013 à propos de la taxe d’apprentissage.

S’agissant des fonds versés par les entreprises pour la formation continue de leurs salariés, le total a atteint 12,5 milliards d’euros en 2011 alors que les allocations des entreprises en faveur des demandeurs d’emploi en formation n’a pas dépassé 109 millions. Comparativement, l’Etat a dépensé la même année 842 millions d’euros pour les demandeurs d’emploi, et les régions 1,15 milliard.

Beaucoup d’argent pour une série d’échecs, avec un niveau d'«évaporation» dénoncé depuis des décennies sans que l’efficacité n’ait été beaucoup améliorée bien que les sommes en question n’aient pas baissé.

Reste que, lorsque le marché de l’emploi ne suit pas, que les départs en retraite ne suffisent pas à répondre à l’arrivée des jeunes dans la vie active, et que les entreprises ne créent pas assez de postes pour absorber le différentiel, le chômage ne peut que continuer à progresser. Et le chômage de longue durée, se développer encore plus. Il faudrait commencer par fluidifier le marché de l’emploi, ce qui impliquerait de le réorganiser. Mais les inerties l’emportent.

Pour les plus anciens demandeurs d’emploi, la situation est d’autant plus compliquée que, quand un poste se libère, ce n’est pas la personne la plus éloignée du marché du travail que l’employeur va retenir parmi les candidats.

Autrement dit, plus on est chômeur longtemps, plus on risque de le rester très longtemps. C’est cette spirale infernale qu’il faut enrayer. Sans se payer de mots.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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