Culture

«Les Merveilles»: la réinvention d'une liberté de filmer

Temps de lecture : 2 min

La réalisatrice, Alice Rohrwacher, est l'une des figures majeures d’un jeune cinéma italien non formaté.

Monica Belluci dans «Les Merveilles»
Monica Belluci dans «Les Merveilles»

Elle est bizarre cette maison, immense bâtisse entre inachèvement et délabrement, avec quelque chose de majestueux et un côté minable. Elle est encore plus bizarre, cette famille qui habite la maison, et dont on mettra du temps à identifier les liens qui relient les personnages, la nature de leurs relations, sans que tout soit d’ailleurs éclairci –on est en Italie, mais tout le monde ici n’est pas italien, et alors?


Le père, despote écolo assez illuminé et pas uniquement antipathique, et une tribu féminine de divers âges, occupent des positions plus ou moins symétriques d’une batterie de ruches. Entre femmes et abeilles vient s’immiscer un garçon sorti un peu de nulle part, et pas mal d’un centre de jeunes délinquants.

Et voici que débarquent aussi les organisateurs d’un jeu télévisé, histoire d’entrainer tout ce beau monde sur davantage encore de trajectoires divergentes, avec boucles de rétroactions passionnelles, fascination malsaine, moments de pur comique, instants de grâce, télescopage d’hyperréalisme et de burlesque onirique, d’acuité imparable du regard sur les êtres et de poésie du quotidien prête à surgir, et se déployer à l’infini, au tournant d’un geste, d’une réplique, d’un regard, d’un objet qui n’importe où ailleurs serait trivial.

Les Merveilles est un film si singulier, si imprévisible, qu’il aura dérouté plus d’un spectateur lors de sa présentation à Cannes en mai dernier (dont l’auteur de ces lignes). Neuf mois plus tard, le film est devenu un des souvenirs les plus heureux, à la fois les plus intrigants et les plus prometteurs de cette sélection par ailleurs de très haute tenue.

Le cinéma d’après la catastrophe intellectuelle

Alice Rohrwacher

Après Corpo Celeste, qui l’a révélée en 2011, Alice Rohrwacher se confirme comme une des figures majeures d’un jeune cinéma italien non formaté, non assujetti aux diktats «scénario carré+ interprétation racoleuse» qui tient le haut du pavé des écrans transalpins. Ce cinéma différent, incarné également par Michelangelo Frammartino (Le quatro volte), Ascanio Celestini (La pecora nera), Alessandro Comodin (L’Eté de Giacomo), Emma Dante (Palerme), Pietro Marcello (La Bocca del Lupo), Leonardo Di Costanzo (L’intervallo)… réinvente dans les marges une liberté de filmer, d’écouter les vibrations du monde, les angoisses et les espoirs des humains.

Cinéma d’après une sorte de catastrophe intellectuelle, politique et morale qui aura pris la forme du berlusconisme triomphant jusque dans ses avatars «de gauche», il explore un univers en miettes, mais saturé de signes, beaucoup venus, indéchiffrables, d’un passé pourtant pas si lointain, certains émis de manière biaisée, inquiétante, par le présent.

Les échos d’un monde bricolé pour survivre

Les Merveilles ne «raconte» pas cela, Alice Rohrwacher ne s’y exprime pas en romancière, encore moins en chroniqueuse. Parfois murmurant et parfois à tue-tête, elle chante comme une poétesse troublée, semblant à l’occasion elle-même surprise de ce qui advient dans son film.

Au travail et dans les discours péremptoires, sous l’emprise d’une star de la télé et dans les naïvetés montrées sans cynisme d’un folklore bon marché, ce sont les traces et les échos d’un monde bricolé pour survivre, avec des enfants quand même, du désir aussi. Des jeux et les visages dans la nuit, malgré tout. Parce que Les Merveilles, film déstabilisant, est d’abord un film vibrant de vie.

Les Merveilles

D’Alice Rohrwacher, avec Maria Alexandra Lungu, Sam Louwyck, Alba Rohrwacher, Sabine Timoteo, Monica Bellucci.

Durée: 1h51 | Sortie: 11 février 2015.

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Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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