Monde

Russie: la nouvelle Guerre froide

Anne Applebaum, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 11.02.2015 à 18 h 17

Au-delà du sommet de Minsk qui se tient ce mercredi, la question qui se pose est celle de la stratégie de long terme qu'il faut adopter face à la Russie.

Membres des forces armées ukrainiennes dans l'est de l'Ukraine, le 10 février 2015. REUTERS/Gleb Garanich

Membres des forces armées ukrainiennes dans l'est de l'Ukraine, le 10 février 2015. REUTERS/Gleb Garanich

En temps normal, il ne se passe pas grand-chose à la conférence de Munich sur la sécurité. Les ministres de la défense de l'Otan chuchotent leurs ferventes platitudes. Les experts froncent leurs sourcils. Mais, cette année, nous ne sommes pas en temps normal.

Cette année, on a vu un auditoire d'ordinaire des plus sérieux rire aux éclats durant l'adresse du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov qui, à un moment donné, semblait remettre en question la légalité de la réunification allemande. On a entendu des applaudissements nourris quand Angela Merkel –la chancelière allemande tout juste revenue de Moscou et d'une mission de paix apparemment stérile– réitéra son «il n'y a pas de solution militaire» au conflit ukrainien. Et quand le Britannique Malcolm Rifkind, ancien secrétaire d'Etat des Affaires étrangères, lui demanda comment elle comptait arrêter la Russie sans recourir à la force armée, on en entendit d'autres. Même devant son ordinateur, la perplexité de l'assemblée était palpable: tout le monde avait conscience des mensonges des Russes et personne ne croyait à leurs promesses de cessez-le-feu. Mais personne, non plus, ne savait quoi faire.

L'armement: la question de court-terme

Manifestement, le vrai débat sur l'Ukraine et la Russie n'a pas encore commencé, et je ne parle pas de la question «doit-on armer l'Ukraine?.

Cette problématique est séduisante, notamment parce qu'elle semble opposer les Etats-Unis et l'Europe. Mais, fondamentalement, il s'agit d'un leurre. Cette question de l'armement relève d'une tactique à court-terme, pas d'une stratégie à long-terme– et elle ignore la nature véritable du jeu russe. 

Avant l'an dernier, il n'y avait pas de conflit ethnique dans l'histoire de l'Est de l'Ukraine. Des «séparatistes», militairement très bien équipés, n'ont surgi sur la scène que lorsque le président russe, Vladimir Poutine, leur a donné l'ordre de s'y rendre. La «guerre civile» qui s'en est suivie est un conflit artificiel, orchestrée par les services de sécurité russes et exacerbée par une campagne de désinformation pan-européenne des plus travaillées. Un conflit qui durera aussi longtemps que le voudront les Russes. Le lieutenant général Ben Hodges, commandant des forces terrestres de l'OTAN, a ainsi déclaré dans les colonnes du Wall Street Journal que les Russes avaient déployé leurs systèmes de défense aérienne et de guerre électronique les plus sophistiqués, un équipement «bien au-delà» de tout ce qu'une armée insurrectionnelle pouvait rêver.

La logique de préservation du poutinisme

Le but de cette guerre n'est pas la victoire, mais d'éviter l'émergence de tout ce qui pourrait ressembler à une Ukraine prospère et européenne, vu qu'un tel État serait une menace idéologique au poutinisme. 

En suivant cette logique, même un cessez-le-feu négocié lors du sommet de Minsk ce mercredi soir n'aurait pas la «paix» comme conséquence, mais bien un conflit gelé, et ce conformément à une bonne vieille technique du KGB: il y a eu la Transnistrie en Moldavie, l’Ossétie du Sud en Géorgie, il y a maintenant la Novorossia en Ukraine. Une fois cette Novorossia opérationnelle, la Russie pourra y implanter une nouvelle police secrète, y créer de nouvelles bases pour l'armée russe et peut-être même y entraîner des cellules terroristes. De mystérieuses bombes ont d'ores et déjà explosé à Kiev et à Kharkiv. En décembre, ce sont pas moins de six bombes qui ont explosé à Odessa.

Ce qui peut arriver très vite, en l'espace de quelques semaines ou même de quelques jours, d'où le contresens quasi complet du débat sur «l'armement de l'Ukraine». Oui, au final, il faudrait que l'armée ukrainienne soit renforcée: cela pourrait contenir l'avancée territoriale du nouveau pantin russe. Mais, même en provenance des États-Unis, les livraisons d'armes ne seront pas assez rapides pour que soit chassé rapidement d'Ukraine un équipement militaire russe aussi sophistiqué. Sauf à envoyer la 82ème division aéroportée sur Donetsk, difficile de voir comment l'aide militaire américaine pourrait éviter l'instauration de la Novorossia vu, qu'en pratique, elle existe déjà.   

A la recherche d'une stratégie globale

Ce dont l'Occident a besoin aujourd'hui, ce n'est pas simplement d'une tactique militaire, mais d'une stratégie globale et à long-terme visant le renforcement de la souveraineté ukrainienne et l'intégration de l'Ukraine à l'Europe d'ici plusieurs années. Nous devrions commencer à former non seulement l'armée ukrainienne, mais aussi ses services de sécurité, ravagés par l'ancien président ukrainien. Nous pourrions solliciter des réformes économiques avec beaucoup plus de force et les soutenir avec de réels engagements financiers. Nous pourrions y voir un projet à très long-terme, comme Merkel l'a laissé entendre samedi dernier, en construisant un nouveau mur de Berlin autour de Donetsk sous la forme d'une zone démilitarisée et en considérant le reste de l'Ukraine comme une nouvelle Allemagne de l'Ouest.

Nous pourrions reconnaître le réel danger que représente la Russie pour l'Europe, non seulement en tant que source de violence, mais aussi en tant que source de corruption politique et économique. Nous pourrions lui imposer des sanctions encore plus sévères et encore plus considérables. Nous pourrions exclure la Russie du système de paiements internationaux. Nous pourrions faire respecter nos propres lois et cesser de fermer les yeux sur son blanchiment d'argent, qui a lieu principalement dans des capitales européennes. La City de Londres et les «gnomes de Zurich» pourraient pâtir de la perte de clients russes, mais ce sera un prix à payer bien plus modeste que tout ce que notre inaction pourrait nous coûter.  

Car quel autre choix avons-nous? Laisser l’Ukraine s'effondrer et Poutine s'enhardir, comme il le fut après son invasion de la Géorgie en 2008. Le laisser préparer son prochain «conflit gelé». S'il jette son dévolu sur un pays de l'Otan, comme la Lituanie ou l'Estonie, un conflit bien plus conséquent et bien plus néfaste pourrait toucher l'Europe. Nous ne voulons pas une nouvelle Guerre Froide – perspective de toutes façons préférable à une nouvelle Guerre mondiale. Mais si nous ne réussissons pas à élaborer de stratégie suffisamment conséquente pour l'éviter, c'est tout ce que nous obtiendrons.

Anne Applebaum
Anne Applebaum (77 articles)
Journaliste
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