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Notre société est plus proche du «Meilleur des Mondes» que de «1984»

Grégor Brandy, mis à jour le 13.02.2015 à 15 h 23

La récente polémique sur la smart TV de Samsung a provoqué de nouveaux parallèles avec le chef-d'œuvre d'Orwell, mais c'est Aldous Huxley qui a le mieux dépeint le monde où nous vivons.

Big Brother ChemicalBit via Licence Art Libre modifié par Slate.fr

Big Brother ChemicalBit via Licence Art Libre modifié par Slate.fr

Il est toujours intéressant de voir comment une simple référence peut aider à populariser une cause. Il a suffi d'un tweet particulièrement bien senti d'un activiste de l'Electronic Frontier Foundation pour réveiller tout le monde, le 8 février:

A gauche, la politique de confidentialité de la smart TV de Samsung:

«Sachez que si les mots que vous prononcez sont personnels ou contiennent des informations sensibles, il est possible que ces informations fassent partie des données capturées et transmises à un service tiers via la Reconnaissance Vocale.»

A droite, un extrait de 1984 de George Orwell, paru en 1949:

«Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas de moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir.»

Alors oui, forcément, cela fait un peu peur. Samsung a depuis dû préciser sa position et expliquer que sa smart TV n'était pas l'effrayant Big Brother d'Orwell. Pourtant, pour le Consumentenbond, l'équivalent néerlandais de l'UFC-Que choisir, interrogé par Pixels, «la polémique autour de Samsung est de l'ordre de la tempête dans un verre d'eau»:

«Ces téléviseurs n'écoutent pas en permanence tout ce qui se passe dans la pièce –le problème le plus important, c'est que leurs conditions d'utilisation ne sont absolument pas transparentes et sont beaucoup trop longues.»

Même discours chez Digital Trends, qui titre «Vous pouvez arrêter de murmurer: votre Smart TV de Samsung ne vous espionne pas».

Snowden et «1984»

Après les révélations d'Edward Snowden, les comparaisons invoquant Orwell se sont multipliées

Pourtant, il faut avouer qu'elle était attirante, cette comparaison avec l'écrivain britannique. Depuis plusieurs années, l'utilisation d'Orwell pour nous alerter d'un désastre en cours concernant l'espionnage de notre vie privée est devenue commune. Après les révélations d'Edward Snowden, un peu avant l'été 2013, Fabrice Epelboin avait évoqué «le monde orwellien» dans lequel nous vivions:

«On peut parler de monde orwellien dans la mesure où l’on trouve les éléments du célèbre roman 1984: un Etat qui surveille les moindres faits et gestes de la population, qui s’immisce de plus en plus dans le domaine du privé, qui contrôle l’information par son emprise sur les médias –les subventionner alors qu’ils sont en situation de faillite chronique depuis des lustres est une bonne solution– et où l’on a un appareil d’Etat qui impose un vocabulaire –qu’Orwell nomme "novlangue" et qu’on appelle, nous, “éléments de langage” ou “storytelling”.

 

Bien sûr que nous sommes dans un monde orwellien. Tout le monde s’en rend bien compte, mais nous sommes encore loin d’être dans un monde en crise ouverte, ou tout du moins nous n’en sommes qu’aux prémices.»

Edward Snowden avait lui-même fait référence à George Orwell en décembre 2013:

 

«Récemment, nous avons appris que nos gouvernements travaillent ensemble pour créer un système de surveillance mondiale. George Orwell nous avait prévenus du danger de ce genre d'informations. Les types de collecte utilisés dans le livre, comme les microphones, les caméras, les télés qui nous regardent, ne sont rien comparé à ce que nous avons aujourd'hui. Nous avons des capteurs dans nos poches qui permettent de nous suivre partout.»

Certains aspects du livre de l'auteur britannique sont effectivement présents dans notre société. Cependant, nous ne vivons pas (encore) dans le système totalitaire de l'Oceania. La salle 101, où les opposants au régime vivent leurs pires peurs, est encore un cauchemar qui n'est pas devenu réalité. Et comme le résumait Michael Moynihan sur Newsweek après les révélations Snowden:

«Nous nous sommes engagés dans un gros débat. Les journaux publient bravement encore plus de documents top secrets dérobés à la NSA. Ce qui peut seulement vouloir dire que, malgré nos imperfections, nous ne vivons pas dans 1984

Huxley plus visionnaire

En fait, notre société est plus proche de celle qu'Aldous Huxley avait imaginé dans Le Meilleur des mondes. Dans cette contre-utopie publiée en 1932, il dépeignait, écrivions-nous en 2011, «les contours d’une dictature parfaite. Des individus conditionnés auraient l’illusion d’être libres et épanouis, mais seraient en réalité placés dans un système de soumission via une consommation et une distraction excessives»Dans le Guardian, John Naughton démontrait, en 2013, pourquoi Huxley était «le vrai visionnaire»:

«Nous avons oublié l'intuition d'Huxley. Nous n'avons pas réussi à nous rendre compte que notre emballement pour les jouets élégants produits par les Apple et Samsung  –combiné à notre appétit apparemment insatiable pour Facebook, Google et d'autres entreprises qui fournissent des services "gratuits" en échange de détails intimes de notre vie quotidienne– pourrait bel et bien se révéler comme étant un narcotique aussi puissant que le soma l'était pour les habitants du Meilleur des mondes. [...] Ayons une pensée pour l'écrivain qui a perçu l'avenir dans lequel nous apprenons à aimer nos servitudes numériques.»

L'essayiste Neil Postman remarquait déjà, dès 1984, que c'était peut-être Huxley, et non Orwell, qui avait le mieux réussi à anticiper le futur. Dans la préface de Se distraire jusqu'à en mourir, il tenait à faire la différence entre les deux auteurs:

«Orwell prévient que nous serons bientôt submergés par une oppression imposée. Mais chez Huxley, il n'y pas besoin de Big Brother pour priver les gens de leur autonomie, de leur maturité et de l'histoire. De la façon dont il le voyait, les gens finiront par aimer d'eux-mêmes leur oppression et adorer les technologies qui annihilent leurs capacités à penser.»

Il est bon de rappeler que Neil Postman «n’aime ni la télévision, ni Bill Gates, ni les ordinateurs, ni Internet, ni la publicité», comme le soulignait le sociologue Julien Damon, en 2001. La suite de son raisonnement était habilement résumée dans cette BD réalisée par Recombinant Records.

On retrouvait le même message dans cette infographie réalisée en 2010 par Column Five. Là où Orwell imaginait la censure, Huxley voyait lui des individus inondés de flux et victimes d'un désintérêt général pour l'information.

L'oligarchie régnante trouvera des moyens moins difficiles
et moins coûteux
de gouverner

Lettre de Aldous Huxley à George Orwell

Mais celui qui a le mieux réussi à résumer pourquoi Huxley avait bien anticipé le futur dans lequel nous pourrions vivre –sans pour autant le décrire parfaitement: le livre reste une fiction qui n'est pas (encore) devenue réalité–, c'est Huxley lui-même. Dans une lettre (traduite ici) envoyée après la publication de 1984, l'auteur du Meilleur des mondes expliquait son point de vue à George Orwell, qui avait été brièvement son élève à Eton:

«La philosophie de la minorité dirigeante de 1984 est un sadisme qui a été mené au-delà de sa conclusion logique en dépassant la notion de sexualité et en la niant. Quant à savoir si cette politique de "la botte piétinant le visage de l’homme" pourrait fonctionner indéfiniment dans la réalité, cela semble peu probable. De mon point de vue, l’oligarchie régnante trouvera des moyens moins difficiles et moins coûteux de gouverner et satisfaire sa soif de pouvoir, et ces moyens ressembleront à ceux décrits dans Le Meilleur des Mondes.»

Grégor Brandy
Grégor Brandy (439 articles)
Journaliste
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