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Non, Najat Vallaud-Belkacem, ça n'est pas aux enfants de «rompre le silence» sur le harcèlement scolaire

Nadia Daam, mis à jour le 10.02.2015 à 18 h 03

C'est pourtant ce que la ministre de l'Education nationale a expliqué sur France Inter ce mardi matin.

Najat Vallaud-Belkacem à l'Assemblée nationale à Paris le 3 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Najat Vallaud-Belkacem à l'Assemblée nationale à Paris le 3 février 2015. REUTERS/Charles Platiau

Du propre aveu de la ministre de l’Education Najat Vallaud Belkacem, la France est «en retard» dans la lutte contre le harcèlement scolaire. Et ce n’est pas son seul tort. La France a aussi beaucoup trop tardé à identifier le phénomène et à chercher à le documenter. Alors même qu’en Europe du Nord, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les premières études sur la question ont commencé dés les années 1970, il a fallu attendre 2011 pour que la France commande un premier rapport à Eric Debarbieux, alors président de l'Observatoire de la violence scolaire.

 

Prise de conscience

Alors, oui. Nous venons visiblement de prendre enfin la mesure du problème. Il faut dire aussi que l’on a largement été aiguillés par des faits dramatiques, comme l’histoire de la petite Marion, qui s’est pendue dans sa chambre, à 13 ans, après avoir subi d’insupportables humiliations au collège. 

Les chiffres édifiants ont également aidé à cette prise de conscience: 700.000 enfants seraient concernés. Et encore, ne sont comptabilisés que les cas à partir du CE2, alors que le harcèlement peut commencer bien avant.

La ministre ne pouvait donc que se mobiliser et présenter un plan d’action. D'où les mesures annoncées: un numéro vert national simplifié, une formation pour les enseignants... Cela s'ajoutant à la loi du 4 août 2014 qui a crée un délit général de harcèlement moral et punit théoriquement pour la première fois le cyber-harcèlement.

Autant de mesures dont on peut très probablement critiquer la lenteur de mise en application, et même probablement l'efficacité globale.

Mais ce qui est critiquable, surtout, c'est Najat Vallaud Belkacem. Toute déterminée qu’elle semble l’être, la ministre a aussi prononcé une phrase ô combien malheureuse alors qu’elle était interrogée sur la matinalee de France inter.

La phrase complète: 

«Ce sont les élèves qui souvent peuvent rompre le silence. Parce que le harcèlement scolaire se fait souvent dans une relation de triangulation: vous avez l'auteur du harcèlement, la victime, mais aussi des spectateurs. Et si les spectateurs apprennent, comprennent qu'il faut refuser cela, c'est la meilleure manière d'y mettre fin.» 

C’est à l’équipe pédagogique de «rompre le silence»

Si elle peut sembler anodine à certains, cette déclaration est pourtant grave: elle a l’énorme tort d’exonérer l’équipe éducative de ses responsabilités, parmi lesquelles repérer les cas de harcèlement, ou au minimum adopter les bonnes réponses quand des faits leur sont signalés. Si beaucoup d’enseignants et de proviseurs prennent ces affaires au sérieux, nombreux sont aussi ceux qui, au mieux, minimisent les faits, quand ils ne les mettent pas purement et simplement sous le tapis.

L’histoire de Marion Fraisse en est un cruel exemple. Sa mère, Nora Fraisse a porté plainte contre X pour pour violence, incitation au suicide contre les harceleurs mais elle attaque aussi l’Etat et l’Education nationale parce qu’elle a constaté «de graves dysfonctionnements, un défaut de surveillance patent» et «un laxisme insupportable» qu’elle impute au fait que «certains proviseurs préfèrent se taire plutôt que leur établissement soit mal noté»

Si cette histoire est particulièrement dramatique, d’autres parents qui ont alerté le chef d’établissement parce qu’ils pensaient que leur enfant était victime de violences se sont eux aussi heurtés à cette forme de déni. Dans cet article, je racontais comment, dans des circonstances beaucoup moins dramatiques, ma fille, elle-même victime de harcèlement a voulu «rompre le silence» en dénonçant son harceleur. Après mes demandes répétées de sanctions à l’encontre de l’enfant et d’une prise en charge de l’affaire, ma fille a été convoquée par le directeur qui lui dira alors de cesser de raconter à ses parents ce qu’il se passe à l’école parce que cette mère quand même, «elle aime bien faire des histoires pour pas grand-chose».

Je racontais aussi l’histoire de Lou, 9 ans, victime de brimades, d’insultes, de coups de la part de ses camarades de CE2 et dont l’institutrice alertée par les parents ne «voulait pas croire que ces petits anges pouvaient avoir de tels comportements».

Et je pourrais en raconter bien d'autres, des histoires de parents qui sans rien savoir de précis sentent confusément que leur enfant n'est pas bien, qu'il souffre à l'école, et qui s'entendent répondre par les professeurs principaux qu'il n'y a rien, ou que c'est l'enfant qui est dissipé, qu'il a des troubles de comportement, que c'est à lui d'agir différemment...

Ainsi, ce fameux silence dans lequel sont murés les enfants victimes, silence entretenu par les enfants spectateurs qui devraient le rompre selon la ministre, est aussi parfois fabriqué par ceux-là même qui sont censés écouter et protéger les enfants.

Le silence des autorités

Sans compter que, puisqu’en effet le silence doit être rompu, Najat Vallaud-Belkacem aurait pu appeler son propre gouvernement à s’exprimer.

Le silence du gouvernement est bien plus assourdissant que celui des enfants spectateurs, ou des victimes. Hormis la ministre de l’éducation qui ne pouvait pas ne pas s’exprimer, on n’a pas entendu un mot, ces derniers jours, de la part de la ministre de la Santé, Marisol Touraine, alors même que le harcèlement scolaire a d’évidentes conséquences sanitaires et psychologiques. Pas un mot du premier ministre Manuel Valls.

Et surtout, pas un mot, ni cette semaine, ni même avant, de François Hollande sur le sujet. RIEN.

Rompre le silence de François Hollande

Pourtant, des chefs d’Etat ont déjà eu le courage de s’exprimer publiquement et avec force sur le sujet. Aux Etats-Unis, où le harcèlement scolaire est aussi un fléau, Barack Obama s’est régulièrement exprimé à ce propos. Il l’a notamment fait en 2011, sur Facebook (lieu ou le harcèlement se prolonge désormais sous la forme du cyber-bullying) en compagnie de la première dame Michelle Obama qui évoquait notamment le fait qu’il est «de notre responsabilité à tous que les enfants se traitent avec respect».

 

 

Le président américain avait même adressé un message de soutien aux jeunes victimes d’homophobie dans le cadre de la  campagne YouTube «It gets better», le harcèlement homophobe étant répandu dans les établissements scolaire et a même conduit au suicide de très jeunes adolescents.

Au Royaume-Uni, le premier ministre David Cameron s’était ému publiquement du suicide par pendaison d’une adolescente de 14 ans après avoir été victime de harcèlement sur les réseaux sociaux. Certes, sa préconisation était pour le moins hasardeuse (il avait appelé au boycott des sites types ask.fm), mais il a au moins eu le mérite de réagir et de montrer un intérêt, une inquiétude non feinte face au phénomène. 

A l’inverse, le silence de notre chef d’Etat ne peut avoir que pour effet de laisser s’immiscer l’idée qu’après tout, le harcèlement scolaire n’est qu’un problème de cour de récré. Que la santé, la sécurité des enfants n’est pas un enjeu national qui mérite une prise de parole forte et publique de celui qu’on avait pourtant qualifé en janvier de «père de la nation».

Les enfants sont des enfants

Il n'appartient évidemment pas aux victimes de briser l’omerta, déjà accablées par la douleur, l’humiliation, la peur! Mais il n'appartient pas non plus à leurs camarades du même âge, qui pourraient être soumis au même harcèlement s'ils se positionnaient du côté de la victime, s'exposant à être rangés dans la même catégorie à abattre, de briser l'omerta. 

Les enfants qui font du harcèlement intimident généralement au-delà de la victime désignée. Ils intimident souvent la plupart des enfants de la classe, qui préfèreront logiquement se taire dans un réflexe de protection plutôt que de risquer de devenir cible à leur tour. Ils ne savent pas si «rompre le silence» sortira les victimes de l'enfer. Ils ont conscience du risque qu'il courent d'y être plongés. 

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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