Loin de «Fifty Shades of Grey», dans le vrai monde du cinéma SM

Props / Davity Dave via Flickr CC License By

Props / Davity Dave via Flickr CC License By

Loin du faussement sulfureux film «Cinquante nuances de Grey», le plus grand studio de porno sado-maso du monde ouvre grand ses portes. Il se trouve en plein San Francisco, dans un château classé historique. Entrée dans le monde du vrai SM de cinéma.

San Francisco

«Il me faut quand même vous prévenir. Il est peu probable que vous soyez arrivés jusqu’ici par hasard mais on ne sait jamais. Si vous êtes venus en ville au congrès annuel de fistfucking, rien ne devrait vous choquer.» 

Notre hôte, tout sourire après sa plaisanterie, regarde les couples de l’assemblée. «Et si c’est votre premier rencard... Hé bien bravo, c’est culotté. Ça pose des bases solides. On va dire que ça passe ou ça casse».

Bastian est grand et élégant. Il parle avec l’assurance d’un comédien de stand-up. On devine à peine qu’il est acteur de porno SM. Aujourd’hui, c’est le maître de cérémonie qui se charge de faire la visite de l’Armurerie de San Francisco, situé en plein coeur de la ville. Vieux de 100 ans mais toujours entier dans une ville régulièrement touchée par les séismes, sa particularité est d’avoir été transformé en gigantesque studio de tournage de porno sado-masochiste, le plus grand du monde entièrement dédié au «BDSM», comme on dit presque avec pudeur. Edifice historique classé, donc intouchable, mais laissé à l’abandon faute d’idées et de moyens, l'«Armory» a été racheté par la societé Kink pour 14 millions de dollars, il y a presque 10 ans. Depuis, ce sont des milliers d’heures de films d’hommes et de femmes entravés et dégradés qui sont tournés dans ce «château à l’américaine» du début du XXe siècle.

L'Armory vu de Google Maps

Fascinant et sombre

L’Armurerie est un édifice fascinant et sombre, une seule nuance de gris qui semble résister au temps. Rien ne pourrait laisser croire qu’elle est devenue le lieu de tournages de plusieurs films SM par jour. Hétéros, homos et transexuels, on y filme de tout, on n’est pas dans la ville de la libération sexuelle pour rien. La gigantesque cave de la bâtisse est traversée par une rivière souterraine. Sur les murs, on trouve des traces de balles laissées par les gardes qui avaient transformé le lieu en gigantesque pas de tir. C’est aussi l’un des rares endroits de l’Armurerie peu propice aux tournages. 

D’autres sont vraiment étonnants, comme par exemple cet énorme ring. C’est dans cette salle que se tourne Ultimate Surrender, où deux acteurs ou actrices s’affrontent dans un combat aux règles fixées à l’avance. «Et le vainqueur gagne le droit de baiser l’autre, le petit veinard», s’exclame notre hôte d’un ton enjoué. «Mais c’est sans aucun doute le seul de nos programmes qui présente un risque pour nos acteurs.» Pour le reste, il est catégorique: c'est parfois très physique, c'est épuisant mais la sécurité est totale. «On aime bien se comparer à des cascadeurs car on fait du cinéma». Plutôt que d'utiliser le mot «acteur», la société emploie volontiers le terme de «models», comme pour les mannequins.

Des lumières rouges avertissent des tournages en cours dans les salles aux portes closes. Les longs couloirs du sous-sol traversent un panorama de tous les lieux de fantasmes possibles, reconstitués en plateau: le bar, la salle de classe, le faux sauna en kit ou, pour les amateurs de gore, «l’abattoir» –en français dans le texte. Chaînes faussement rouillées, accessoires hygiéniquement traités, tout est méticuleusement préparé, comme au cinéma. Les décors sont d’ailleurs parfaitement modulables. 

Un plateau de tournage classé

«L’endroit est classé. Nous avons l’obligation de laisser l’Armurerie en l’état. C’est pourquoi toutes nos installations peuvent être enlevées à tout moment», explique Bastian, en saisissant les chaînes d’une chambre de torture à pleine main, comme pour montrer que ce n’est que du cinéma. Il y a quelque chose de remarquable à voir toute l'ingéniosité, tout le savoir-faire mis au service de fantasmes sado-masochistes. Derrière une porte se trouve un arsenal de «fuck machines», avec des godemichés montés sur des tiges à moteur, de véritables DCA du sexe.

Personne ne veut toucher un gode, mais les inhibitions s'envolent quand il est placé au bout d'un bâton

Bastian

Inévitablement, il y a eu quelques protestations des riverains. Du coup, Kink a décidé d’être complètement transparent quant à ses activités, quitte à jouer la carte de «la vie de quartier». C’est pourquoi il est parfaitement possible pour n’importe qui d’en visiter les locaux. Le sexe et la soumission ne sont un tabou pour personne en ces murs. 

D’ailleurs, une liste d’attente permet de s’inscrire pour les tournages de «Public Disgrace» où l’on participe, mais de loin: dans un lieu public savamment organisé par la magie du cinéma, la star du porno du jour se fait dégrader aux yeux de tous et il n’est pas interdit de mettre une claque sur les fesses, voire plus. «C’est étrange: à chaque tournage, personne ne veut toucher un gode, mais on n’imagine pas avec quelle rapidité les inhibitions s’envolent, une fois qu’il est placé au bout d’un bâton», détaille Bastian.

Histoire d'O au dernier étage

Avant de devenir une galaxie de fétichismes SM, Kink a commencé par un seul site web, baptisé «Hogtied». Son fondateur Peter Acworth s’est d’abord inspiré de ses propres fantasmes, le bondage et l’orgasme féminin sous la contrainte. A partir de ce vaste programme, la société va grandir et diversifier son offre pour tous les goûts. C’est ainsi que naissent le classique Sex & Submission et les autres sites dédiés au SM, lesbien, gay, transexuel ou aux fétiches des pieds.

Mais ce dont Kink est sans doute le plus fier, c’est le dernier étage de l’Armurerie. Inspiré de Histoire d’O, cet «upper floor» est décoré à la manière d’un salon du Grand Siècle victorien. Il abrite des orgies feutrées et des jeux de punition, parfois diffusées en temps réel sur internet. Les participants portent souvent des masques, presque par tradition. 

«Nous sommes dans une grande ville, assez permissive mais nous sommes conscients que ce n’est pas du tout le cas dans le reste du pays, indique Bastian. Nous avons la responsabilité de donner une image positive de nos activités à toutes les villes plus modestes où chacun pratique le SM échangiste dans son coin.»

Vulgariser la culture SM

Kink n’a pas attendu le succès de Cinquante nuances de Grey pour essayer de vulgariser la culture SM. Chaque semaine ont lieu des ateliers parfois étonnants. Entouré par des professionnels (comprendre des acteurs et des metteurs en scène), on peut approfondir son savoir et sa pratique. Outre les classiques Shibari, l’art du bondage à la japonaise, on peut y redécouvrir ses envies SM après une grossesse, apprendre les bons tuyaux pour entretenir le jeu de domination / soumission en public, découvrir ses positions les plus flatteuses en vue d’une sextape. 

C'est le «soumis» qui fixe les limites

Bastian

Aucun tabou dans les sujets et leur description sur «comment avoir l’air toujours adorable pendant une fellation». Le plus populaire reste l’atelier où l’on s’initie en couple à exprimer ses désirs les plus enfouis... ou à inverser les rôles. «Ce n’est pas donné à n’importe qui d’être un soumis, c’est très exigeant», dit Bastian avec douceur. «C’est lui qui fixe les limites. C’est clairement expliqué avant et après tous nos productions». Dans chaque film tourné chez Kink, on revient sur l’importance des «safewords», ces mots de sécurité déterminés à l’avance. Ils y en a plusieurs, selon les circonstances. Il y a même un signe à faire quand on ne peut pas parler. 

«Kink fait signer une charte très précise de respect mutuel. A tout moment, le comédien peut demander une pause, un ralentissement ou même l’arrêt d’un tournage». Dans ce cas, ils sont payés au prorata du temps passé sur le plateau. «Les gens pensent que c’est du chiqué mais c’est pourtant bien vrai. On ne coupe pas les reproches du debriefing [à la fin de chaque vidéo, Kink fait un debriefing du tournage avec les acteurs NDR], mais dans leur extrême majorité, ceux qui tournent du BDSM aiment ça». La société essaye de ne sélectionner que des passionnés et le patron de Kink a souvent pretexté que la différence se voit à l’écran. «Au final, la qualité s’en trouverait amoindrie», selon Bastian.

Le problème avec Cinquante nuances de Grey

En 2013, James Franco produit un documentaire consacré au studio. L’un des moments de bravoure est une hilarante explication de comment marcher sur un sexe sans lui faire mal, très loin de l’ambiance aseptisée de Cinquante nuances de Grey.

Cinquante nuances de Grey fait justement grimacer dans la communauté SM. Chez les connaisseurs, il est de coutume de critiquer cette entrée certes grand public et sa vision extrêmement fausse sur cette culture très codifiée. «Le problème de Cinquante nuances de Grey, de ce que j’en comprends, c’est que la pratique n’y est pas consentie», reprend le guide. «Ici, tout le monde fixe ses limites, d’abord en entretien avant et après chaque tournage. Mais aussi en répondant à une liste de pratiques sexuelles par "Yes, No ou Maybe"»

Hors de question de faire un acte que le soumis ne valide pas, du plus simple strip-tease au butt plug. «Moi, par exemple, je peux aller assez loin et j’aime beaucoup de choses. J’ai beaucoup de "Yes" dans ma liste. On peut me traiter de pute, de salope, de catin, m'humilier, tout ce qu’on veut. Mais par contre, me qualifier de "stupide" me fait complètement sortir du trip». Avec fermeté, il conclue en souriant: 

«Donc, quoiqu’il arrive, pendant le sexe, ne me dites pas que je suis stupide. Stupide, ce n’est pas sexy.»

Partager cet article