Science & santé

«Je suis devenue, à 19 ans, femme au foyer»

Lucile Bellan, mis à jour le 17.02.2015 à 15 h 11

Cette semaine, Lucile répond à une jeune femme qui s'est coupée de tout, pour vivre en autarcie avec sa compagne.

Edvard Munch, Mélancolie, via Wikipedia, License CC

Edvard Munch, Mélancolie, via Wikipedia, License CC

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Bonjour Lucile. Je vais avoir 19 ans, et à peine cet âge atteint que ma vie ne se résume à quasiment rien. Je suis inexistante.

J'ai, à l'école, toujours été quelqu'un de très réservée, avec peu d'ami(e)s. J'ai été mise à l'écart en 6ème et en seconde, où je n'avais aucun avis, et où tout le monde me traitait comme une moins que rien. Mes meilleures années ont été la troisième, où le nombre d'ami(e)s était impressionnant, où j'étais appréciée par tous, élèves comme professeurs. Ainsi que la terminale, où j'avais plus confiance en moi. La terminale a été une année agréable.

En première, j'ai rencontré ma compagne actuelle (mon homosexualité a été le déclencheur du dégoût que les élèves de seconde avaient eu à mon égard) et je me suis perdue en elle. Elle est ma première relation durable, mon premier amour malgré mes anciens petits copains. En me perdant en elle, j'ai oublié de vivre pour moi, et je me suis coupée de tout: ma famille, mes ami(e)s et ma scolarité. Je ne vivais que pour elle, et aujourd'hui encore c'est le cas. De ce fait, j'ai coupé volontairement les ponts avec ma meilleure amie. Mes autres ami(e)s sont plus des camarades pour qui j'ai de l'affection. J'ai loupé mon baccalauréat. 

Aujourd'hui, j'ai déménagé loin de ma famille pour vivre avec elle. Je suis devenue, à 19 ans, femme au foyer. Je passe le baccalauréat en candidat libre. Je ne vois donc personne, à part ma famille, un weekend dans le mois. 

Et quand je vois mes camarades me parler de l'université, de leur DUT, en train de parler de leurs soirées, de leur vie d'étudiante, je ne peux que les envier. Je me dis que je passe à côté de ma vie. J'ai 19 ans, et je vis comme une personne retraitée. 

Je ne trouve pas d'emploi. Le pire de tout, c'est que je désire une vie sociale, mais je me complais dans ma vie d’asociale. Il y a peu, une amie m'a proposé de passer un weekend avec elle et d'anciennes camarades du lycée. J'étais ravie au départ, puis je me suis souvenue qu'au lycée, je m'ennuyais énormément avec elles, et qu'en plus de ça, je passerais un weekend entier sans mon amie. J'ai alors refusé l'invitation. Ma réflexion est peut-être immature, mais je me dis que je ne connais pas les soirées où tout le monde termine saouls, où tout le monde a fumé et bu et j'aimerais connaître ça. Ces derniers temps, j'ai énormément envie de fumer, pour me détendre de tout ça, pour avoir l'impression de «profiter» un peu de ma vie de jeune femme. Je n'en parle pas à mon amie, car je n'aime pas parler de ça. Je me sens nulle. 

J'ai déjà essayé de voir quelles sorties faire, mais à chaque fois, je me dis «et si je suis seule? Si je n'arrive pas à engager la conversation? Et il faut y aller aussi, je n'ai plus trop envie de sortir là» pour au final, rester chez moi. 

Je me focalise alors sur mes animaux, sur mes projets de reproduction, sur de nouvelles adoptions. Maintenant que mon amie m'a interdit de les faire se reproduire, ou d'adopter un nouvel animal, je ne sais plus quoi faire...

Pour résumer, je suis une jeune femme de 19 ans, qui n'a pas de vie professionnelle, pas de vie sociale, ni d'ambitions.

G.

Chère G.,

Juste avant d’avoir 20 ans, j’ai quitté ma famille, ma région, mes amis, pour aller m’installer à Paris avec celui que j’aimais alors. Il venait de finir ses études, il commençait à travailler, et moi, je venais de foirer ma première année de fac et d’être refusée dans la même branche dans ma nouvelle ville. À 20 ans, je suis devenue femme au foyer. Parce que je pensais devoir ça à mon compagnon, je me suis concentrée sur la gestion de notre appartement, les courses, le ménage. Je me suis effacée peu à peu. Jusqu’à ne plus exister.

Par chance, j’ai rencontré des personnes qui m’ont prise par la main. Et j’ai commencé à écrire. Je n’ai jamais repris mes études, j’ai trouvé ma voie. Par contre, ce quotidien dans lequel je m’étais enfermée a eu raison de mon couple. Le lien qui nous unissait n’était plus de l’amour, avec les années sont venus l’habitude et l’ennui. Nous partagions nos angoisses de gestionnaires. Je sais maintenant que notre relation était étouffée par le paternalisme (je vous laisse ce lien, très juste, qui correspond plus à votre situation), et que j’étais la première à vouloir m’engouffrer dedans. Dans son dos, j’ai commencé à vivre. À voir des gens, à faire des expériences, à découvrir la ville sous un jour nouveau. L’impulsion est venue un jour et je suis devenue vivante, assez pour me rendre compte que je ne l’étais plus chez moi. Une nouvelle fois, à 25 ans, j’ai tout quitté et je suis repartie de zéro. J’étais mariée, on venait de refaire la cuisine mais je suis partie.

Il y a une morale à cette histoire. On peut être en couple, on peut aimer passionnément, on peut se marier ou se pacser mais on ne doit jamais rendre sa liberté. Sa liberté en tant qu’individu, avec des rêves et des espoirs, un jardin secret et des doutes. Personne et surtout pas l’être aimé ne doit jamais se permettre de piétiner ou de juger ça. J’ai conscience que ce sont de grands mots alors, pour être plus concrète, je dirais que personne ne doit juger votre préférence pour les yaourts à la cerise, votre envie de sortir le vendredi soir (ou de ne pas sortir), la longueur de votre jupe ou encore ce qui vous fait rire ou vous fait pleurer. En couple ou pas en couple, vous êtes vous. L’amour n’est pas une prison, ni pour votre esprit ni pour votre corps. Votre compagne ne doit pas vous créer cette prison, vous ne devez pas la créer non plus, avec vos peurs et vos réticences. 

Chère G., 19 ans c’est le moment de l’impulsion. C’est le moment pour tous, de décider qui l’on veut être et dans quelle société on veut l’être. Il y a parfois des ratés, ça peut souvent mettre du temps à se mettre en place, mais c’est globalement comme ça que ça se passe. 19 ans, c’est pour beaucoup, la première ligne du roman. Et vous savez sûrement à quel point la première phrase est importante dans un roman. Attention, je ne dis pas là que tout est figé. Mais bien que c’est le début de l’aventure. Et que la vie est trop courte pour commencer l’aventure avec des chaînes aux pieds. Les contraintes que vous vous êtes données pour l’instant ne vous rendent pas heureuse et vous le savez bien. Elles vous protègent et vous rassurent, comme elles m’ont rassurées dans ma jeunesse, mais elles vous empêchent de vivre.

Et moi, je peux vous dire de vivre, de fumer, de danser, de faire l’amour, et de rire et aussi de pleurer. Je peux vous dire d’être vivante et d’être libre. Mais la vérité c’est que l’impulsion doit venir de vous. Pas de votre compagne qui vous donne des autorisations pour faire telle ou telle chose, pas d’une inconnue à qui vous écrivez un message sur internet, mais bien de vous. Ayant partagé cette expérience, que je ne vous souhaite pas, je peux vous dire que vous avez la force et le courage en vous.

Et est-ce que je regrette d’avoir mis entre parenthèses certaines années de ma vie, que certains qualifient comme les plus belles ? Non. J’ai partagé ces années avec une personne exceptionnelle bien que nous soyons incompatibles au final, j’ai lu et vu tellement de livres et de films… Dans ce quotidien j’avais aussi mon lot de petits bonheurs. Et derrière tout ça, tellement de frustration et de souffrance. Aujourd’hui, avec le recul, je dois vous dire que ces années n’ont de valeur que parce que j’ai pu reconquérir ma liberté par la suite. Je connais la valeur de ma liberté. Je sais ce qui vient de moi et uniquement de moi. Les envies, les lubies, les angoisses, les responsabilités. Je ne suis plus à la charge de personne et personne ne peut se vanter que je lui appartienne. Plus que jamais, je n’appartiens à personne. Vous aussi, G., sauf que vous ne le savez pas encore.

Vous avez envie d’ailleurs, de changements, de nouvelles têtes, de nouvelles expériences et c’est une bonne chose. Maintenant il va falloir mettre de coté votre peur pour y accéder. Parce que se sentir en sécurité n’est pas une fin en soi.

Honnêtement, je ne sais pas ce qui sera un déclic chez vous. Promettez moi juste, quand l’envie et la curiosité sera trop forte, d’y succomber. La vie n’est belle et n’a de sens que quand on sort de sa zone de confort, croyez moi. Et il y a dans ce monde tellement de femmes et d’hommes, de beauté, de plaisir et de gourmandises, d’émotions et de frissons, ne décidez pas, à 19 ans, de passer à coté de ça. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (172 articles)
Journaliste
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