EconomieMonde

SwissLeaks: Comment rendre digeste le journalisme d’investigation financière international?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.02.2015 à 14 h 10

Sur le site du Consortium international des journalistes d’investigation

Sur le site du Consortium international des journalistes d’investigation

Les journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation, l’ICIJ, une collaboration entre enquêteurs de plusieurs médias dont Le Monde, révèlent des noms de détenteurs de comptes de la banque HSBC en Suisse sur la période 2005-1007. Un dossier fouillé baptisé «SwissLeaks», ou fuites suisses.

«Fruit d’investigations hors norme, menées entre Paris, Washington, Bruxelles ou Genève», écrivent les journalistes du Monde qui ont récupéré puis partagé avec le consortium la somme gigantesque d’informations contenues dans ces fuites, l’enquête médiatique internationale porte sur 60.000 fichiers reliés à plus de 100.000 clients et 20.000 sociétés offshores de la banque, pour une somme de 180 milliards d’euros qui ont transité par HSBC sur la période.

Le Who’s Who des détenteurs de compte est impressionnant. Des trafiquants d’armes et des financiers de groupe terroristes, des chefs d’Etat (le roi du Maroc Mohammed VI) et diplomates, des industriels, des sportifs, des membres du show business, acteurs, ou top model, un marchand de diamants, etc.

Le Monde s'est penché sur les cas de 6.313 résidents français, en majorité des particuliers. Sont épinglés l’acteur et humoriste Gad Elmaleh, l’artiste Christian Boltanski, le coiffeur Jacques Dessange (qui auraient tous trois selon le quotidien régularisé leur situation), l’ancien footballeur Christophe Dugarry (qui n'a pas répondu au Monde) ou encore un sénateur UDI, Aymeri de Montesquiou (qui a nié posséder un compte à l'étranger).

«Entrer» par les célébrités connues du grand public peut être un moyen d'accrocher les lecteurs sur des sujets aussi complexes. Après tout, si la finance «n'a pas de visage», il semble que ses bénéficaires aient bien des noms et des adresses.

Mais les quelques noms connus qui seront sans doute ceux qu'on retiendra de l'affaire ne sauraient résumer l'ampleur du problème, même si chacun y participe à mesure de ses –confortables– moyens. Dans un contexte de crise des finances publiques et d’inégalités croissantes, la difficulté consiste à partager avec le grand public les résultats d’investigations si complexes à un niveau plus «macro». L'évasion fiscale s'observe à travers des fichiers de clients, des traces informatiques de transferts, des montages complexes réalisés par des cabinets de conseil. Bien souvent, l'illustration visuelle de ces sujets se réduit à des logos de banques ou à des sièges situés dans des paradis fiscaux où, souvent, il n'y a rien à voir...

Le Monde a d'ailleurs réalisé une vidéo de 3 minutes pour rendre son feuilleton plus digeste.

Sur le site de l’ICIJ, il est possible d’explorer les dimensions de l’affaire par pays d’origine des détenteurs de comptes, par personnalité ou par thématique.

Site de l'ICIJ.

Dans une précédente enquête de l’ICIJ rendue publique en novembre 2014, les «Luxleaks», qui concernaient cette fois l’évasion fiscale d’entreprise vers des banques luxembourgeoises, les journalistes étaient confrontés aux mêmes questions. Comment analyser et surtout communiquer sous une forme accessible les recherches portant sur 28.000 pages d’accords fiscaux secrets entre des entreprises internationales et l’Etat du Luxembourg. Cette fois, il ne s'agissait pas des stars-fraudeurs mais plus généralement d'un mécanisme économique systématique de dissimulation par des multinationales de profits.

Le Guardian utilisait l’infographie dynamique pour présenter les mécanismes de fraude qui consistent à créer des filiales dans des paradis fiscaux, le Luxembourg en l’occurrence, pour y transférer un maximum des bénéfices et, donc, faire taxer ces montants-là où la fiscalité est la plus avantageuse, et quasi-nulle. 

Sur le site du Guardian.

Le journaliste français Edouard Perrin, lauréat du prix Louise Weiss du journalisme européen, qui travaille pour l’émission Cash Investigation, avait été le premier à révéler, dans un numéro du magazine de France 2 en mai 2012, l’existence de ces listings. Il expliquait dans une interview au consortium de journalistes que sa principale préoccupation était alors la mise en forme des éléments qu’ils contenaient.

«J’étais préoccupé par le fait d’être capable de trouver la bonne narration et d’écrire une histoire que les gens pourraient comprendre. Les questions de fiscalité ne sont pas glamour et font en général de la mauvaise télévision. Garder cela en tête était essentiel.»

Documentaire, fiction et même oeuvre d'art

Alors que les affaires de fraude fiscale vers les paradis fiscaux se multiplient à mesure que les journalistes mettent en place des collaborations internationales, nécessaires pour suivre le cheminement des flux financiers transitant depuis longtemps sans frontière, sort en France le film L’Enquête, qui retrace l’investigation du journaliste Denis Robert autour de Clearstream, banque allemande basée au Luxembourg qui sert de système de compensation inter-bancaire, «boîte noire» selon le journaliste d’évasion et de blanchiment de grande ampleur. –il a gagné, en 2011, l'ultime procès que lui avait intenté Clearstream.

Après les livres classiques narrant son enquête et ses suites, l’affaire Clearsteam 2, quand les listings d’origine avaient été manipulés par l’informaticien Imad Lahoud, à l'origine d'une affaire d'Etat en incluant notamment le nom de Nicolas Sarkozy, Denis Robert a multiplié les formats alternatifs pour (se) raconter. Des toiles peintes par lui sur lesquelles il imprime des numéros de compte ou représente des réseaux intriqués illustrant la complexité de l’affaire et une BD, L’affaire des affaires, de 700 pages tout de même, dont il est scénariste et qui sert de scénario au film L’Enquête.

L'Affaire des Affaires. Amazon.

Galerie W.

C'est aussi la forme audiovisuelle, et dans ce cas le documentaire, que choisit le réalisateur Harold Crooks pour expliquer, dans Le Prix à payer, sorti fin 2014, les rouages de l'évasion fiscale et son coût pour la démocratie...

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte