Economie

Un accord sur la dette grecque est encore possible

Gérard Horny, mis à jour le 09.02.2015 à 12 h 48

Les dirigeants européens vont devoir accepter des changements plus importants que ceux auxquels ils étaient prêts quand ils parlaient de réduire le poids de la dette grecque, et les dirigeants athéniens vont devoir mettre beaucoup d’eau dans leur vin.

Alexis Tsipras au Parlement grec à Athènes, le 5 février 2015. REUTERS/Yannis Behrakis

Alexis Tsipras au Parlement grec à Athènes, le 5 février 2015. REUTERS/Yannis Behrakis

Comme on pouvait le prévoir, la négociation sur la dette grecque a mal commencé. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, son ministre des Finances, ont reçu un accueil assez tiède dans la plupart des capitales européennes et franchement glacial à Berlin. La BCE, en coupant une ligne de financement des banques grecques, fait monter un peu plus la pression. Mais tout le monde a intérêt à ce qu’un accord soit trouvé dans les prochaines semaines.

Allégement de la dette ou restructuration, remplacement des obligations actuellement en circulation par des titres perpétuels ou indexés sur la croissance du PIB grec, le problème peut sembler techniquement complexe. 

L’accord à trouver peut effectivement passer par des montages financiers relativement compliqués, mais le problème est d’abord politique, dans tous les sens du terme: au sens noble (vision du monde et de l’organisation de la société) comme au sens politicien (souci des partis au pouvoir de se maintenir). Aucun gouvernement n’a envie d’annoncer à ses électeurs qu’il renonce à une partie plus ou moins substantielle de la dette que la Grèce doit rembourser à son pays, aucun gouvernement n’a envie non plus de montrer que la politique défendue par la gauche radicale pourrait avantageusement remplacer celle qu’il mène.

Pas d’empressement à aider Tsipras

Wolfgang Schäuble, à Berlin, a été particulièrement brutal et s’est montré le plus franchement hostile à toute renégociation du plan d’aide international, mais il est manifeste que les autres dirigeants européens ne montrent aucun empressement à reprendre à leur compte les théories du parti anti-austérité Syriza. 

D’ailleurs, les dirigeants de ce parti ne devaient pas se faire d’illusions sur leur capacité à construire un front uni des pays du sud de l’Europe les plus durement touchés par la crise financière: comment, par exemple, Mariano Rajoy, en Espagne, contesté à son extrême gauche par Podemos, pourrait-il favoriser le succès du gouvernement d’Alexis Tsipras, comment le Portugal, dont les gouvernements successifs ont mené des politiques sévères et impopulaires de remise en ordre des finances publiques, pourrait-il admettre aujourd’hui qu’il serait possible de suivre une autre voie?

La remise en cause sans nuances du rôle joué par la troïka (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Commission européenne) intervient de surcroit au moment où chacune de ces institutions adopte des politiques plus conciliantes. Le FMI admet que les politiques de rigueur budgétaire ont eu un effet sur la croissance des pays concernés beaucoup plus négatif qu’il ne le pensait et prône aujourd’hui des politiques d’ajustement beaucoup plus progressives. La BCE, longtemps accusée de trop se préoccuper de l’inflation et de ne rien faire pour la croissance, se lance dans une politique audacieuse de création monétaire qui donne le tournis aux dirigeants de la très conservatrice Bundesbank. Quant à la nouvelle Commission européenne, elle a annoncé le 13 janvier un assouplissement substantiel de l’application des règles du Pacte de stabilité et de croissance et lancé un plan d’investissement que l’on peut juger encore trop modeste mais qui n’est pas à négliger.

Réduire le poids de la dette grecque? C’était prévu

Si l’on ajoute à tout cela les coups de pouce à la conjoncture donnés par la baisse des prix du pétrole et celle de l’euro, beaucoup de gouvernements en désaccord avec la politique ultra-orthodoxe chère à l’Allemagne ont le sentiment que les choses peuvent s’arranger progressivement en Europe sans qu’il soit nécessaire de remettre en cause avec fracas les règles du jeu actuellement en vigueur. 

Bref, ils veulent bien écouter Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis et tenir compte de leurs demandes, mais ne sont pas du tout décidés à brandir avec eux l’étendard de la révolte contre l’Allemagne et la troïka.

Certains économistes, comme Thibault Mercier à BNP Paribas, constatent avec raison que beaucoup a déjà été fait pour alléger le fardeau de la dette grecque: accord en mars 2012 avec les créanciers privés sur l’effacement d’un peu plus de 100 milliards d’euros, accords en mars 2011 et septembre 2012 avec les autres Etats de la zone euro sur un aménagement de leurs créances, réaménagement aussi en novembre 2012 des prêts accordés un peu plus tôt dans l’année par le FESF (Fonds européen de stabilité financière). Et pourtant, il est incontestable que le fardeau reste lourd. Les dirigeants européens en sont tellement conscients qu’ils avaient prévu en novembre 2012 de procéder avec la Grèce à un nouvel examen de ce point.

BCE: décision surprenante, mais logique

En affichant d’emblée sa volonté de sortir du cadre actuel de l’aide financière internationale, le gouvernement Tsipras n’a pas ouvert ces négociations dans les meilleures conditions. La réaction de la BCE l’a sûrement surpris, mais cette réaction est logique. La BCE acceptait de prêter de l’argent aux banques d’Athènes en prenant en garantie des titres émis par l’Etat grec alors que ces titres sont mal notés (catégorie spéculative) et que la banque centrale n’accepte normalement que des titres de catégorie «investissement»; cette dérogation était justifiée par le fait que la Grèce avait accepté les conditions du plan d’aide international qui se termine le 28 février. 

En annonçant sa volonté de sortir de ce plan, la Grèce va se trouver privée de ce financement par la BCE dès le 11 février. En apparence, l’écart n’est que de 17 jours et ne change pas fondamentalement les choses, mais les dirigeants grecs espéraient certainement que ce dispositif se poursuivrait au-delà de la fin février.

La situation actuelle a en tout cas le mérite de la clarté. En dénonçant la troïka et en donnant à la Banque centrale européenne une bonne raison de se retirer du jeu, Alexis Tsipras met directement les dirigeants politiques de la zone euro en face de leurs responsabilités: c’est à eux de prendre les décisions, pas à des fonctionnaires internationaux ni à des institutions monétaires. Quelle que soit la volonté d’Alexis Tsipras d’appliquer son programme, quelles que soient l’ hostilité ou les réticences des autres chefs d’Etat ou de gouvernement face au parti Syriza, les uns et les autres doivent arriver rapidement à un accord, si possible avant la fin février.

De l’eau dans la retsina

 La question de la dette n’est qu’un aspect du problème, peut-être pas le plus important, et ce n’est pas là que qu’Alexis Tsipras devra faire les concessions les plus douloureuses. Il est d’ailleurs déjà prêt à renoncer à un effacement pur et simple d’une partie de la dette. Le sujet le plus délicat sera celui de sa gestion économique et sociale: hausse annoncée du salaire minimum et des retraites les plus basses, arrêt des privatisations, etc.

Les dirigeants européens vont devoir accepter des changements plus importants que ceux auxquels ils étaient prêts quand ils parlaient de réduire le poids de la dette grecque et les dirigeants athéniens vont devoir mettre beaucoup d’eau dans leur retsina. L’exercice n’est pas simple: Alexis Tsipras ne peut prétendre imposer sa loi aux dix-huit autres pays de la zone euro, mais ces derniers seront obligés de lui faire quelques concessions bien calculées, trop faibles pour qu’il n’apparaisse pas comme un sauveur donnant des idées à leur opposition, mais suffisantes pour que ses électeurs ne se sentent pas trahis. Il en va de la stabilité de la zone euro.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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