Culture

Assia Djebar, gardienne de la langue française

David Andelman et Charlotte Pudlowski, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.02.2015 à 9 h 17

L'écrivaine, premier écrivain du Maghreb à avoir été élue à l'Académie française, est morte le 7 février. Nous publions ici un entretien qu'elle avait accordé en 2012 à une revue américaine, le World Policy Journal.

Assia Djebar à l'Académie Française à Paris le 22 juin 2006. Philippe Wojazer/REUTERS

Assia Djebar à l'Académie Française à Paris le 22 juin 2006. Philippe Wojazer/REUTERS

Assia Djebar était devenue une «immortelle» en 2005, élue cette année-là à l'Académie française, fauteuil numéro 5, premier écrivain du Maghreb à entrer dans l'institution. Mais elle est morte le 7 février, à 78 ans, dans un hôpital parisien, laissant derrière elle une oeuvre d'écrivain (La Soif, Les Impatients, Les enfants du nouveau monde, Le Blanc de l’AlgérieCes voix qui m’assiègent) et de cinéaste (La nouba des femmes du Mont Chenoua, prix de la Critique internationale à Venise en 1979; La Zerda et les Chants de l’oubli, sacré meilleur film historique au Festival de Berlin de 1983. 

En février 2012 David Andelman, directeur du World Policy Journal, et Charlotte Pudlowski, de Slate.fr, l'avaient interviewée pour le WPJ. Ils étaient allés chez elle, dans son appartement parisien du 11e arrondissement, bien sûr débordant de livres, partout, de feuilles volantes, et de souvenirs. Sa mémoire flanchait alors, mais quelques points fixes restaient inébranlables: son père professeur de français, son rapport à la langue. 

Nous republions ici cet entretien avec l'aimable autorisation du World Policy Journal. 

***

Dans votre livre Le blanc de l’Algérie, il y a beaucoup de références à la langue. Votre langue maternelle est l’arabe. Quel est le rôle de chaque langue—arabe, français—dans un monde marqué par une telle fragmentation des langues et des nations?

Je suis née en Algérie, en 1936: c’était une colonie française. Mon père était professeur de français. C’était un Algérien, il parlait arabe à la maison, tout en étant professeur. Au début nous vivions dans un petit village perdu dans les montagnes. Nous apprenions, parlions et écrivions français à l’école mais à la maison, comme ma mère parlait arabe, nous parlions arabe. 

En ce qui concerne l’arabe littéraire, la langue du Coran, il était assez rare de trouver quelqu’un capable d’écrire cette langue. Plus tard, quand j’ai commencé à voyager, j’ai trouvé des cas très similaires dans les pays voisins, au Maroc et en Tunisie. Sauf que la Tunisie et le Maroc étaient plus indépendants que l’Algérie—moins fermement sous contrôle français. La pression du pouvoir français dans les écoles était bien plus forte en Algérie car c’était une vraie colonie. En Algérie, apprendre le français était obligatoire à l’école.

Il y avait pourtant une élite qui parlait l’arabe littéraire lorsqu’elle se réunissait—il y avait deux niveaux d’arabe. En écoutant le type d’arabe qu’elle parlait, on pouvait immédiatement connaître la place d’une personne dans la société—son statut économique et social.

Qu’est-il arrivé à la langue arabe en Algérie après la libération?

En Algérie ils ont enseigné l’arabe, mais tout en continuant à apprendre le français. Pourquoi? Parce qu’après tout, le gouvernement s’est rendu compte que l’arabe oral était une langue vernaculaire, utilisée dans les cafés et dans la rue. L’arabe littéraire était une langue qu’on pouvait utiliser pour communiquer avec d’autres nations arabes, tandis que que le français était une langue pour le reste du monde.

Mais le gouvernement, après l’indépendance, aurait pu choisir n’importe quelle deuxième langue à enseigner en Algérie. Pourquoi le français?

Parce que le français était la langue qui avait été enseignée dans les écoles et les gens y étaient habitués. Comme mon père par exemple, il parlait en arabe avec ses amis mais il achetait des journaux français. Le concept de bilinguisme perdure encore aujourd’hui en Algérie. Connaître deux langues fait partie de la culture—le français, ainsi que les versions populaire et littéraire de l’arabe.

Mais c’est la même chose dans une grande partie du monde arabe.

L’Algérie est en quelque sorte allergique à la forme littéraire de l’arabe

Assia Djebar

Sauf que l’Algérie est en quelque sorte allergique à la forme littéraire de l’arabe. Parce que c’était un pays plus étroitement lié à ses colonisateurs français, la domination de la langue française a chassé l’arabe littéraire des écoles.

Quel est, ou quel devrait être, le rôle d’un pays ou d’un gouvernement en termes de choix des langues parlées ou à enseigner dans les écoles? Un gouvernement a-t-il le droit de décider de la langue d’usage d’un pays?

En 1962, l’Algérie a gagné son indépendance. Les dirigeants nationalistes qui avaient contribué à obtenir cette indépendance déclarèrent qu’ils étaient bilingues et jurèrent que leur peuple parlerait aussi bien le français que les Français eux-mêmes. 

Même en prison, les prisonniers à qui je rendais visite parlaient tantôt arabe, tantôt français. Eux aussi étaient bilingues. 

Et c’est toujours vrai même aujourd’hui en Algérie—quand les dirigeants de la nation parlent à leur propre peuple, ils parlent arabe et utilisent même un accent différent selon qu’ils s’adressent aux gens du nord ou du sud, mais quand ils parlent en Europe ou aux Européens, ils ont recours au français. Par exemple, si je ne vous connaissais pas, ou parce que je suis une femme, même si vous étiez algérienne je vous parlerais en français, parce que c’est neutre. Ce que je veux dire c’est que c’est moins familier, moins indiscret. Ce qui est neutre est impersonnel, or les femmes doivent être très discrètes dans la société arabe.

Vous préférez écrire en arabe ou en français?

Oh, certainement en français. Mon arabe est bien plus primitif. A mon époque il y avait encore une certaine élite musulmane, mais dont les membres envoyaient leurs enfants dans des écoles françaises pour qu’ils deviennent médecins ou professeurs. Aujourd’hui, les écoles commencent à enseigner l’arabe populaire en plus de l’arabe littéraire, le fossé entre les deux est donc en train de s’amenuiser.

Quel est le rôle de l’Académie Française aujourd’hui?

Je me le demandais justement.

Quel est le rôle de l’Académie Française aujourd’hui?

Je me le demandais justement. Ils me sollicitent chaque semaine et je ne sais même pas à quoi correspond ce rôle. Je participe aux discussions—nous prenons un mot et nous l’examinons en détail, nous l’utilisons en contexte, nous l’employons dans une expression ou une autre.

A propos des abus de la langue—pensez-vous que la langue arabe permet de tergiverser davantage que le français?

L’arabe tout comme le français a des nuances. C’est une langue très riche. Vous pouvez jouer avec la langue arabe tout aussi efficacement qu’avec le français. Les deux ont leur nature particulière. Lorsque je parle avec un groupe d’arabophones, je constate que l’arabe est une langue très moderne—pas une langue archaïque. Par ailleurs, il se trouve que le français que j’utilise est très classique—un français très littéraire. En arabe, il y a davantage de nuances non pas dans la signification des mots mais dans les différents niveaux de la société, ce que la langue est capable de révéler. 

Le français possède une institution conçue spécifiquement pour sauvegarder la pureté de la langue. Suggèreriez-vous la création du même genre d’institution pour l’anglais ou l’arabe, afin de garantir leur pureté?

Quand je suis en colère, je ne sais pas comment insulter les gens. Je n’ai pas les mots pour le faire.

Une langue est quelque chose de vivant. Elle montre son meilleur visage si vous êtes courtois ou si vous parlez avec des nuances. Chaque personne entretient une relation très personnelle avec les langues. En français, je m’applique à utiliser des mots qui sont connus de tous, et dans d’autres langues c’est exactement la même chose. La pureté d’une langue c’est celle que vous avez dans votre esprit, à vous. Quand je suis en colère, je ne sais pas comment insulter les gens. Je n’ai pas les mots pour le faire. Si je pense du mal de quelqu’un, alors je ne lui parle pas.

Quelle est la langue, ou les langues, que vous conseilleriez aux jeunes d’apprendre aujourd’hui?

Le problème pour ces enfants est de décider quelle autre langue que la leur ils doivent apprendre. En arabe, il y a les problèmes de la diversité des dialectes, des langues même. Très souvent bien sûr, vous n’avez pas le choix. Pour une première langue il y a la langue maternelle, ensuite la deuxième langue est celle dans laquelle vous êtes susceptible d’avoir le plus de contacts. Cela dépend de ce que vous faites, de votre métier. Aucune langue n’est supérieure à une autre.

Tant de langues sont en danger d’extinction ou ont déjà disparu. Est-ce que cela vous attriste? Est-ce que cela appauvrit les cultures dans lesquelles cela se produit?

Oui, mais je ne pense pas qu’il y ait jamais une perte totale de la langue. Elle peut devenir plus pauvre, moins nuancée. Bien entendu elle disparaît si les gens arrêtent totalement de la parler. Une disparition est toujours triste.

David Andelman
David Andelman (1 article)
Journaliste
Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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