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Cameron ou Miliband? La Grande-Bretagne se prépare à une élection imprévisible arbitrée par les indépendantistes

Frédéric Martel, mis à jour le 08.02.2015 à 9 h 18

Le 7 mai 2015, le Royaume-Uni vote pour reconduire le conservateur David Cameron ou lui préférer le travailliste Ed Miliband. Mais les deux partis traditionnels sont épuisés et les électeurs semblent prêts à basculer dans le populisme.

David Cameron et Ed Miliband, en 2013 pendant une cérémonie à la cathédrale de Canterbury. REUTERS/Toby Melville

David Cameron et Ed Miliband, en 2013 pendant une cérémonie à la cathédrale de Canterbury. REUTERS/Toby Melville

Londres (Royaume-Uni)

«Mr. Cashman, please.» Le policier de Westminster me regarde de haut, presque interloqué. «Vous voulez-dire, Lord Cashman?» J’acquiesce. Je suis à l’entrée officielle de la Chambre des Lords, ce mercredi 4 février, et j’aurais dû donner le titre exact de Lord Cashman of Limehouse, un ancien député européen britannique, annobli il y a quelques mois grâce à sa proximité avec le Labour et son leader, Ed Miliband.

Avec Michael Cashman, je visite la Chambre haute britannique. J’observe son rite, ses coutumes. Les ors de la monarchie. Un modèle qui a eu, jadis, sa grandeur sur cinq continents, mais symbole jugé aujourd’hui anachronique, sinon arrogant, par les électeurs des deux principaux partis. Qui votent désormais contre l'«establishment» de Westminster.

Les indépendantistes des deux camps en embuscade

Le 7 mai 2015, le face-à-face entre David Cameron, le Premier ministre Tory sortant, et Ed Miliband, le leader du Labour, s’annonce serré. Le bipartisme anglais traditionnel ne fonctionne plus. Il est atomisé et l’élection apparaît «indécise comme jamais», me dit Cashman.

Les conservateurs ont un opposant essentiel à leur droite, Ukip, le parti indépendant qui ressemble à une extrême droite qui ne dit pas son nom; les travaillistes sont talonnés par les indépendantistes au Nord, qui les devancent presque partout en Ecosse.

A trois mois d’une élection décisive, la vie politique britannique semble donc très fragmentée, même si les Verts, qui font d’excellents scores, devraient sortir affaiblis du fait du système électoral à un tour, et si les libéraux sont en fort déclin depuis leur alliance avec David Cameron (le choix du gouvernement d’augmenter les droits d’inscriptions à l’université, validé par les libéraux, leur a fait perdre nombre d’électeurs).

«Aujourd’hui les Verts ont un seul député; ils en auront au maximum un second s’ils sont chanceux», tranche Cashman. Quant aux Libéraux, «ils savent que leur déclin vient de leur alliance avec les Tories, ils vont éviter de s’allier à nouveau avec Cameron. Ils peuvent revenir vers nous», résume-t-il.

Le Labour ressemble au Parti socialiste grec

Selon des prévisions internes au Parti travailliste –optimistes–, celui-ci pourrait l’emporter sur le fil avec une marge étroite de 2 à 7 députés. En revanche, sans majorité, il lui faudrait s’allier avec les Libéraux ou, plus probablement, avec les indépendantistes écossais. Car en Ecosse, bastion travailliste, les sondages les plus récents pronostiquent une disparition presque totale du Labour (qui perdrait de 35 à 41 sièges) au profit du Scottish National Party (SNP).

Si les résultats confirment les prévisions, Ed Miliband, qui voudrait former un gouvernement, n’aurait d’autre choix que de s’allier avec eux.

En attendant, le Labour redoute l’exemple du Pasok grec: un Parti socialiste essoufflé qui s’est subitement effondré face à Syriza. Le SNP occupant l’espace du nationalisme de gauche, comme Syriza. «Les indépendantistes écossais se veulent plus à gauche que nous. On peut s’allier avec eux», nuance Cashman.

Une autre coalition possible serait une association Tory-Ukip, un gouvernement conservateur allié à un parti anti-immigration et, plus encore, anti-européen. Ce qui pousserait inévitablement la politique de David Cameron vers la droite et hors de l’Europe.

Dans les deux cas, les scénarios les plus probables sont à la fois inédits et sombres. Un Royaume-Uni sans majorité, obligé de gouverner avec un parti populiste pour atteindre les 326 sièges nécessaires. La politique de Westminster, le siège du parlement britannique, semble désormais rejetée des deux côtés de l’échiquier politique.

Chez les conservateurs, un autre problème est perceptible: l’incapacité des Tories à parler aux minorités, dans un pays qui en compte pourtant beaucoup. David Cameron a eu beau participer à des soirées indiennes pour Diwali cet automne, militer pour les droits LGBT ou s’entourer de leaders noirs, rien n’y fait: même quand elles valorisent la famille et l’entreprenariat, s’émeuvent de la tradition monarchique, ont le culte de la Reine, ou rejettent les politiques d’immigration trop restrictives, les minorités ethniques ou sexuelles continuent à rejeter les Tories et leur préférer les travaillistes. Ce qui contribue, là encore, à pousser Cameron vers le parti néo-raciste et europhobe Ukip.

Déjà, le maire de Londres, le francophile Boris Johnson, qui symbolise l’establishment mais joue une carte populiste, se prépare à succéder à David Cameron comme leader conservateur, en cas de défaite.

L’énigme Miliband

Reste l’énigme Ed Miliband –le grand inconnu de cette élection. Fils du grand universitaire marxiste et juif Ralph Miliband, ce proche de Gordon Brown a ravi à son frère, ministre de Tony Blair, le leadership du Parti travailliste.

Au-delà de l’image fratricide, remake de l’histoire de Cain et Abel, le Labour est d’abord divisé par les idées. La gauche, comme elle en a l’habitude en Europe, oscille entre le centre-gauche, qu’incarnait David Miliband, et la gauche non centriste, que veut symboliser Ed.

Timide et plus intellectuel que son frère aîné, pragmatique aussi, Ed a acquis de l’expérience et de l’assurance depuis quelques mois, sans réussir à fendre l’armure. «Il est loyal, incroyablement loyal», souligne Cashman (qui avait pourtant voté pour David lors des primaires). Il pronostique sa victoire.

Ses biographes, Mehdi Hasan et James Macintyre, soulignent aussi le volontarisme d’Ed, «à toute épreuve», qui ressemblerait à de la «niaque» dont le ressort psychologique profond reste mal connu.

Ed, pourtant, peine à se détacher d’une image «establishment» dont il est également une sorte de caricature à son corps défendant: Oxford, Harvard, économiste talentueux, habitué de Westminster comme des cabinets ministériels et autres maroquins. Un anti-populiste, aussi.

Lors d’une passe d’arme restée célèbre, les deux anciens diplômés d’Oxford se sont balancés des noms d’oiseaux dans le palais de Westminter: Cameron a dénoncé Miliband comme un éternel «étudiant en politique»; Ed lui a répliqué qu’il faisait en effet de la politique à Oxford, au lieu de traîner avec des étudiants qui s’ennuyaient dans des restaurants de nantis.

A ce stade –mais la campagne ne fait que commencer– Miliband a beaucoup de cartes maîtresses dans son jeu, un programme volontariste de centre-gauche, mais, plus intellectuel que politique, il lui manque le charisme.

David Cameron a moins d’atouts, et un bilan en demi-teinte, mais il a encore un joker: c’est un pur politique. Et peut-être même un vrai populiste.

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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