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Etre excisée et jouir, c'est possible

Kadiatou, mis à jour le 07.02.2015 à 11 h 31

Nous publions le témoignage de Kadiatou, femme française, excisée, qui raconte la façon dont des associations lui ont demandé de taire son discours sur la jouissance pour ne pas «affaiblir» leur action sur le terrain. Et comment oui, cette jouissance est possible pour des femmes excisées.

Photo d'illustration, 17 juillet 2010 REUTERS/Finbarr O'Reilly

Photo d'illustration, 17 juillet 2010 REUTERS/Finbarr O'Reilly

Nous avons publié le 6 janvier, journée mondiale de la lutte contre l'excision, un texte analysant comment le discours sur l'excision devait changer pour être plus efficace et amener les pratiques à changer, plutôt qu'à faire que la population concernée se sente aliénée. Dans le sillage de cet article, nous publions le témoignage d'une femme excisée qui ne se reconnaît pas dans le discours médiatique dominant sur le sujet.  

En classe de quatrième peut être troisième, Mlle F. ma professeure de SVT nous délivre un cours mémorable sur la reproduction humaine. A l’appui, schémas des appareils génitaux féminins et masculins projetés au tableau. La découpe «médicale» du sexe féminin attise ma curiosité.

Après les cours, retour au bercail. Je me saisis du dictionnaire médical illustré de la maison et m’enferme aux toilettes. D’une main j’oriente un petit miroir entre mes cuisses, de l’autre main, je maintiens le livre ouvert. Mes yeux cavalaient de mon sexe à celui parfaitement dessiné de la dame du livre. J’encaisse le coup. Je n’étais pas entière. Oui, il me manquait quelque chose: le bouchon du clitoris et une petite lèvre!!!!

Réaction seconde: «Pourquoi avoir coupé une petite lèvre et pas les deux?» C’était vilain! Je n'éprouvais alors ni colère ni rancune à l'égard de mes parents, ni rejet de notre culture. Mes parents ont perpétué un acte, certes que je réprouve. Point.

1.Les «verrouilleurs» m'ont fait mal à la tête!

Y A QUOI? Une fille excisée ne peut pas éprouver de plaisir sensuel! Really? Suis-je condamnée à porter ce stigmate de la fille excisée le reste de mon existence? 

De la découverte de mon excision à aujourd’hui, j’ai entendu beaucoup de discours horrifiés sur notre condition. «L’excisée handicapée de l’orgasme, du plaisir» est de ceux qui m’irrite le plus!

Salle d’accouchement; jambes écartées; bébé expulsé; je récupère. L’effet de la péridurale s’estompe. La sage femme, brune, la trentaine me balance cet «uppercut»: «Vous avez été excisée Madame! Alors, je vous ai fait l’épisiotomie La niamogodé[1]!

Sans mon consentement, sans me prévenir!!! Comment! Ils ont vérifié l’ouverture de mon col à maintes reprises? Personne n’a vu que j’étais excisée? En fait avant l’accouchement, j’avais précisé à l’équipe médicale: SVP pas d’épisiotomie!

Enfin, la sage femme me rappelle, à moi, l’in-civilisée, la barbare en puissance: «vous ne ferez pas ça à votre fille! Hein?» Tchip! Je n’avais plus de force.

2004. Avec deux amies, nous partons à la rencontre d'une grande association de lutte contre l’excision. Nous souhaitons avoir des informations sur l'excision et sur la «réparation». Elles nous questionnent sur nos origines culturelles et sociales, notre lieu d'habitation. Ainsi l'une des militantes a pu déterminer pour une de mes amies, le nom de son exciseuse. Celle-ci pratiquait dans les années 80 en Seine Saint Denis.

L'interrogatoire prit une tournure bizarre lorsque elles se mirent à stigmatiser nos parents. Elles nous encourageaient à exprimer du dénigrement, plus de la culpabilisation de nos parents. Nous fîmes tout le contraire. Puis, agacées, elles nous stigmatisèrent sur les types de relations que nous étions supposées entretenir avec les garçons dans les quartiers. Nous étions juste perplexes mais nous les virgulions[2]: «Oui, oui dans nos quartiers nous nous laissons intimider par les garçons. Et cela à tel point que nous vivons notre féminité ailleurs. Exemple: pas de port de minijupe dans notre quartier.» Elles acquiescèrent. 

Nous repartirons avec nos infos et contact du docteur Foldès. Merci.

Une autre fois, rencontre avec une autre association féministe de lutte contre l’excision. J'accompagne ma cousine au centre culturel de ma ville. 

Votre discours sur le plaisir peut affaiblir notre combat sur le terrain

Une militante dans une association de lutte contre l'excision

En entrant dans le hall, un magnifique tableau m’interpelle. Je m'en approche. À côté, une porte est entrouverte. J'y jette un coup d'œil. Une jeune femme châtain clair m'invite alors à entrer. Je lui pose alors des questions sur son activité. Elle présente son association. Spontanément, j'aborde mon excision et le fait que je peux jouir; je lui exprime le souhait de partager mon expérience avec les filles de son association. Elle me verrouille. Commence à énumérer les conséquences horribles des mutilations génitales, du cas d’une fille «infibulée» de son association. «Votre discours sur le plaisir peut affaiblir notre combat sur le terrain. Nous avons déjà du mal être audibles auprès des écoles et d'autres institutions. Alors, si vous venez nous parler de plaisir... Non! Vous comprenez?»

Je repars dépitée, dégoûtée avec la sale impression d’être niée dans ma réalité.

Un soir, c’est moi qui verrouillai un collègue blanc qui me «tournait au tour» depuis plusieurs mois. J’acceptai son invitation au restaurant. Au moment du dessert, je lui glissai que j’avais été excisée. J’en conviens, j’ai mal choisi le moment. Bref, il s’énerva, posa sa cuillère. Visiblement, j’avais gâché son repas! Il me parla d’une de ses amies qui militait contre l’excision. Et ajouta: «Elle ne trouvera jamais de mari, elle aurait jamais dû dire qu’elle était excisée!» Hum, message reçu, gars! A la fin du repas, il me raccompagne en bas de chez moi. Le «gnafou-gnafou[3]» attend mon autorisation pour monter. Je rentre seule. Il espère toujours...

2.Les mamans exciseuses

Moi, de l’excision je n’ai pas souffert, je mentirais si j’affirmais le contraire

Pourquoi m’avaient- ils coupée? Pour contrôler mon désir? Pour m’attacher à un seul homme. Mon époux? J'ai été éduquée dans une culture patriarcale, dans laquelle les femmes sont conditionnées dès le plus jeune âge pour accepter les codes de la domination masculine, dans une culture aussi où la respectabilité d'une femme se mesure à sa capacité à intérioriser ses souffrances. Injustice, je dis! Moi, de l’excision je n’ai pas souffert, ni moralement ni physiquement, je mentirais si j’affirmais le contraire. Et j'ai connu la jouissance en femme excisée.

Mon excision? Vraiment, je n’en ai aucun souvenir; je saurai juste que j’avais moins de deux ans. Cette dernière avait été pratiquée en France, peut-être à Paris. En effet, nous habitions le 18e arrondissement. Et les exciseuses opéraient par secteur.

Quelques semaines après la découverte de mon excision face au miroir, je demandai à ma mère s'ils m’avaient bien excisée, pourquoi et à quel âge? Elle me répondit «Vous étiez petites, je sais pas. C’est la tradition!» Je m’adressai à ma mère car je pensais comme pour la grossesse que l’excision était une affaire de femme. Et mon père me paraissait être un acteur effacé et silencieux. L’une de mes sœurs poursuivit l’investigation. Pourquoi nous avaient-ils excisées?

Au baccalauréat, elle suivit des cours à l’INALCO sur la culture, la civilisation et la langue Bamanan. Elle apportera des explications complémentaires sur le pourquoi de l’excision. Ainsi, dans la cosmogonie Bambara, les hommes naissent avec leur part de féminité et les femmes naissent avec leur part de masculinité. Dès la naissance, il faut rendre la femme, femme et l’homme, homme. Pour cela, à travers des rites initiatiques qui ont lieu en retrait des villages, dans la forêt, les hommes sont circoncis, les femmes excisées séparément. Les anciens coupent les prépuces des hommes pour ensuite les enterrer sous les arbres. Tandis qu’aux filles est retirée la partie proéminente de leur sexe, le clitoris représentant leur masculinité. Le temps de la cicatrisation, on enseigne aux initié.es les valeurs de bravoure. Passés la cicatrisation, les initié.es réintègrent le village où ils sont accueillis en fête.

Ma sœur revint vers ma mère et lui interpréta l’excision selon la cosmogonie Bambara. Notre mère lui répliqua: «Oui, ce sont les forgerons qui conduisent les "bilakoro" en brousse; Nous nous avons été excisées et donc nous vous l’avons fait aussi.»

Ainsi, la transmission se faisait par observation et mimétisme. Les mamans excisaient par tradition. Mais sans doute, avec la vulgarisation de la pratique de l’excision, il y a eu perte de sens. De plus, nous avons entendu des hommes expliquer qu’en excisant les femmes cela permettait à certaines de rester tranquilles. Notre voisine nous répétait qu'un homme n’acceptera jamais de marier une femme non excisée. Par ailleurs, pour moi, longtemps, les bangalas circoncis étaient la norme. Et j’avais des préjugés non fondés sur l’hygiène des non circoncis.

Avec les campagnes de sensibilisation contre l’excision en France, mes parents abandonnèrent la pratique. Ainsi, notre dernière petite sœur fut épargnée.

3.My story, mes «djarabi»

A 19 ans, je tombai en amour pour la première fois. Ainsi, je découvris l’amour et ses plaisirs sensuels. Je jouis. Je connus d’autres amoureux. Il est vrai que mes petits amis étaient issus de ma communauté ou au fait de l’excision. Ils m’acceptaient comme j’étais.

Et si une intervention chirurgicale me permettait d’accéder à davantage de plaisir?

A 25 ans après la naissance de ma fille, je songeai à me faire «réparer». J’avais lu dans un magazine féminin, un article sur le docteur Foldès. Ce chirurgien avait mis au point une chirurgie réparatrice pour reconstruire les clitoris mutilés. Et si une intervention chirurgicale me permettait d’accéder à davantage de plaisir, pensais-je? Emballée, j’en parlai autour de moi, aux cousines et amies. J’essayais d’en convaincre quelques unes. Elles optèrent pour la prudence et la plupart estimaient ne pas en avoir besoin. Leur argument: le plaisir, c’est dans la tête.

Aux deux ans de ma fille, je quittai son père après à peine un an de vie commune. Ce fut bref. Je n'aurais pas été une assez bonne épouse d'après lui. A la suite d'une dispute sur la rédaction de mon mémoire de maîtrise, «Mister Vénère» eut la brillante idée de me boxer pour me «recadrer». Il enterrait ainsi notre histoire une belle nuit de juin. J’enchaînai une main courante contre lui au commissariat; il fut convoqué par le brigadier qui lui fit un rappel à la loi. Mais, comme ce drôle aimait à le souligner, il n'avait peur que de la justice de Dieu et non de la justice des hommes.

Un mois plus tard, le docteur Foldès m'opérait. Ma convalescence sera longue et douloureuse. J'avais l’impression qu'un os me poussait entre les jambes. La peau semblait mettre une éternité à se reconstituer et recouvrir le reste de mon clitoris enfoui que le docteur avait été cherché. J'étais tiraillée. Et pourtant...

Un week-end, mon ex-conjoint vient chercher sa fille. Je l'invite alors dans ma chambre, en aparté. D'un geste vengeur, je baisse ma culotte. Déstabilisé, il esquisse un sourire nerveux. J’écartai mes cuisses et lui fit découvrir ma nouvelle zézette: j’ai fait mon opération et tu ne la goûteras pas! Quelqu’un d’autre le fera! Je jubilais comme une gamine. Il me demanda la permission de regarder de plus près. Je l'y autorisai. Il se pencha, se redressa puis il se racla la gorge. «Hum. On vient de se séparer. Tu ne penses pas qu'il est un peu trop tôt pour voir quelqu'un? T'as pensé à la petite?» Je sortis toutes mes dents pour dire «Nan!» Sans un mot, il quitta la pièce. Je me sentais bien!

Mes sensations revinrent petit à petit

Déterminée à profiter de mon nouveau corps de femme, je renouais avec un des mes ex-amants, mon Saïdoun. On se fréquentait quand j'avais 21 ans. Nous étions restés en bons termes. Peut- être me sentais-je rassurée avec lui car il connaissait un peu mon corps. Nous nous sommes revus pendant ma convalescence. Nos rapports étaient donc douloureux. Mes sensations revinrent petit à petit. Il m'aura fallu environ deux ans pour me sentir «normale». Puis mes désaccords avec mon amant émoussèrent ma libido. Et à presque trente ans, je me lassai de sa manière de me faire l’amour. Mes zones érogènes s’étaient étendues.

Plus tard, je rencontrai le crapaud «qui éveilla complètement ma sensualité». Cette fois, mon amoureux n'était ni noir ni issu de ma communauté. Je m'abandonnai. Nous étions en symbiose. De clitoridienne avant mon opération, je me découvrai davantage vaginale, après. Je dis «davantage» car le plaisir vaginal, je l’avais effleuré avec «Mister Vénère». J'avais la sensation avec Crapaud de maîtriser mon organe et mes orgasmes étaient multiples. Je devenais plus sensible. Était-ce l'opération? La trentaine? Les deux? Un jour me disais-je, je partagerai mon expérience avec des filles «réparées» pour le vérifier...

En tout cas, oui: fille excisée peut avoir plaisir! Même avant la reconstruction. Plus encore après. Je témoigne. Devrais-je me taire pour ne pas contrarier mes sœurs mutilées encore murées dans la douleur et/ou le silence? Sistas! Injuriez les silences imposés à vos sexes par les lames de rasoir. Jouissez, car il est possible d'atteindre l'orgasme même après l'ablation du clitoris n'en déplaise à mes censeurs. Censeurs qui n'ont jamais entendu de chattes gémir de plaisir.

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