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L’Allemagne, terreau des sciences humaines russes

Myriam Truel et Nonfiction, mis à jour le 08.02.2015 à 14 h 30

Études de cas visant à montrer le rôle de «réceptacle» de la Russie dans le domaine des sciences humaines.

Johann Wolfgang von Goethe / Wikimedia (domaine public)

Johann Wolfgang von Goethe / Wikimedia (domaine public)

L'ambre et le fossile

de Michel Espagne

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Les élites russes apprenaient dès l’enfance les langues avec des précepteurs étrangers, étudiaient et voyageaient en Europe, et la présence française dans la culture russe ne peut échapper à l’observateur, qui s’amuse de trouver de très nombreux passages en français dans Guerre et paix de L. Tolstoï. Si la France était surtout associée à une culture mondaine et artistique, ce sont des Allemands - Gerhard Friedrich Müller, August Ludwig von Schlözer - qui furent les premiers historiens de la Russie à l’Académie des sciences fondée par Pierre le Grand en 1724.

Le germaniste Michel Espagne, directeur de recherches au CNRS et responsable du labex transferS à l’ENS-Ulm, s’est intéressé aux «transferts germano-russes dans les sciences humaines» aux XIXe et XXe siècles. L’ouvrage, constitué à partir d’articles de l’auteur parus depuis 1999, comporte des chapitres consacrés à des parcours personnels, à des lieux d’échange ainsi qu’à la constitution de notions, courants de pensée ou méthodes.

L’auteur rappelle en introduction que la présence allemande en Russie remonte au Moyen Âge et s’observe aussi bien dans les milieux paysans qu’aristocratiques, alors que la présence française est «moins profonde, plus élitiste».

Il a choisi de se concentrer sur les transferts dans le domaine des sciences humaines car ceux-ci sont souvent omis dans les historiographies nationales, qui tendent à masquer les emprunts: «Ces outils [l’histoire de la littérature et l’historiographie] de construction d’une identité tendent toujours à refouler, à réinterpréter les pierres de constructions importées d’un contexte à l’autre». Pourtant, les sciences humaines russes se construisirent grandement à partir des sciences allemandes.

Ainsi, Propp, auteur de la célèbre Morphologie du conte, a des origines allemandes que les circonstances (la Seconde Guerre mondiale) l’amènent à refouler; sa réflexion se nourrit de lectures allemandes, et M. Espagne affirme que «c’est la réflexion de Goethe sur les plantes qui fournit le système de concepts à partir duquel Propp va étudier les contes russes».

M. Espagne souligne que certains penseurs allemands aujourd’hui oubliés ont eu une postérité en Russie: «Ce que la Russie retient d’impulsions empruntées à la science allemande n’est pas toujours ce que la mémoire allemande a elle-même conservé d’étapes antérieures de sa propre histoire. Il existe des philosophes, des théoriciens, des historiens qui ont perdu toute importance dans leur contexte allemand d’origine mais en ont trouvé une dans le contexte russe […]. L’intérêt de l’observateur se porte sur l’écart entre le sens d’un objet culturel dans son contexte originel et dans son nouveau contexte d’accueil ainsi que sur les méditations diverses, sociologiques, institutionnelles, religieuses, qui expliquent le décalage.». Le chapitre consacré au formaliste Jirmounski s’intitule d’ailleurs «Synthèse et sauvetage des sciences allemandes». C’est cet aspect qui explique le titre de l’ouvrage, L’ambre et le fossile: «On trouverait ainsi dans les stratifications géologiques de l’espace culturel russe les strates fossiles d’une Allemagne oubliée». Si le titre du livre et sa justification peuvent sembler très germano-centrés, les analyses apportent une véritable contribution à la compréhension des sciences humaines russes.

La France est bien loin d’être absente de ces échanges, «l’espace francophone appara[î]t souvent en tiers». Michel Espagne donne ainsi l’exemple de l’orientalisme russe, qui a des origines franco-allemandes; il étudie le parcours de deux orientalistes français invités à occuper les premiers postes dans cette discipline en Russie.

La plupart des transferts étudiés se font de l’Allemagne (ou de la France) vers la Russie plutôt que le contraire, quoique le formalisme russe connaisse une postérité importante en France et en Allemagne. Dans les études de sociologie de la traduction, cet état des choses a valu à la Russie un statut de «périphérie»[1]. Cependant, Michel Espagne préfère à cette notion celle de «réceptacle» qui implique création et productivité: «Les multiples pénétrations des sciences humaines russes du premier XXe siècle par des modèles allemands ou français tendent à faire des sciences humaines russes non pas une périphérie indépendante, mais au contraire le réceptacle de tendances des sciences humaines européennes, un lieu où elles se conservent au-delà de leur gloire dans le pays d’origine et surtout, un contexte où elles peuvent donner lieu à une réinterprétation et à des innovations radicales». Dans certains cas, c’est même la Russie qui sert de médiateur: Michel Espagne évoque la dette de Lévi-Strauss envers Jakobson lui-même héritier de la linguistique allemande. L’auteur insiste donc sur la nécessité de prendre en compte le moment russe dans l’étude de l’histoire transnationale des sciences humaines.

1 — Johan Heilbron et Gisèle Sapiro, «Pour une sociologie de la traduction : bilan et perspectives», in La Traduction comme vecteur des échanges culturels internationaux. Circulation des livres de littérature et de sciences sociales et évolution de la place de la France sur le marché mondial de l’édition (1980-2002), rapport de recherche, Centre de sociologie européenne, 2007 Retourner à l'article

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