France

Monsieur le président, par temps de défiance, cachez vos énarques

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 06.02.2015 à 12 h 34

Une photo du dossier de l'Obs du 5 février 2015, «La jeune garde du président».

Une photo du dossier de l'Obs du 5 février 2015, «La jeune garde du président».

De même qu’on ne dit plus Le Mouv mais Mouv tout court depuis le tournant stratégique pris par la radio «jeunes» de Radio France, on ne lit plus Le Nouvel l’Obs mais l’Obs, tout court, depuis que l’hebdomadaire de gauche cherche à imiter les magazines modes de vie à lectorat premium. Dans l’Obs, donc, s'organise cette semaine une opération portes ouvertes dans les couloirs de l’Elysée, à la rencontre de la «jeune garde du président», c'est-à-dire les conseillers de son cabinet âgés de moins de 40 ans. 

Une «génération Internet» qui travaille «sur un mode managérial», «joue la "cool attitude"» et conseille le président lors de déjeuners «plateau-repas», signe manifeste qu'elle aborde le travail de cabinet avec modernité, limite en mode start-up. Les sarcasmes fusent, évidemment. La photo sur laquelle ces «"trentas" hyperactifs et surdoués» posent dans un salon de l’Elysée est tellement guindée qu’elle a été comparée à des photos de la cour de Versailles, comme pour marquer la filiation entre celle-ci et notre «Noblesse d'Etat».

Premier message convoyé par le dossier de l’Obs: François Hollande s'applique à lui-même, en recrutant des jeunes, son programme censé faire de la jeunesse une priorité. Les facheux feront remarquer que le chômage après l'Ena, fut-ce en sortant en dehors de sa botte, ne constitue pas encore un problème de société, même si l'un des conseillers interrogés par l'Obs avoue que bien qu'issus de «milieux ultrafavorisés», il a comme certains camarades d'études «connu une forme de crainte de l'avenir».

Autre information, la bande des «trentas» qui s’affiche dans l’Obs a pour mission de «participer au changement d’image d’un président à la popularité encore fragile». Paradoxalement, l'opération de com autour de sa propre existence ne passe pas très bien.

Comme l’écrit Romain Blachier, adjoint au maire du 7ème arrondissement de Lyon et blogueur, «on ressent un malaise dans cette présentation de surdiplômés». Cet étalage assumé de «surdiplômés» risque de refléter une présidence technique et experte, élaborée par des profils homogènes décalés du «terrain».

«Si le fait de coller des affiches au MJS n’a jamais formé obligatoirement des futurs conseillers de qualité, substituer au parcours de terrain et de conviction la seule valeur du diplôme est questionnant pour un fonctionnement politique. Les régimes qui fonctionnent au népotisme militant finissent mal. Ceux qui s’abstraient trop de l’engagement ne font plus de politique.»

On est bien loin de la valorisation, pourtant dans l’air du temps, des «savoirs-faire face aux diplômes», écrit encore l'élu. Le fossé qui s’est creusé avec les élites ne concerne donc plus seulement la France d’en bas, il se manifeste aussi chez des élus locaux, comme en témoigne ce post de blog. Il y a quelques raisons à cela. 

Le sociologue Milan Bouchet-Valat montre par exemple dans une étude publiée en 2014 que l’homogamie sociale, le fait de trouver un conjoint qui a des caractéristiques socioéconomiques proches de soi, était en récul dans l’ensemble de la population… à l’exception de l’élite des diplômés, celle justement qui sort des grandes écoles.

Les observateurs étrangers adorent brocarder les élites françaises, qui ont pour particularité d'être triées très tôt à l'école et de jouir toute leur vie «du prestige d'avoir fréquenté l'ENA, Polytechnique, HEC ou l'Essec», comme l'écrivait Monique Dagnaud sur Slate à propos de la «tragédie des grandes écoles». Autre spécificité, qui les rend exotiques vu d'ailleurs, elles connaissent un niveau d'endogamie entre les sous-secteurs du pouvoir –économie, politique, culture, médias– sans équivalent. 

Du coup, on ne leur épargne rien. Si les élites sont issues de la bourgeoisie française, ce qui est souvent le cas, on le leur reproche au nom de la dénonciation de la reproduction sociale et scolaire. Quand elles ont des origines populaires, ce qu'on ne manque pas de mettre en avant comme avec Aquilino Morelle, ancien conseiller du président de la République, on découvre que ce certificat d’origine modeste ne protège pas de l’indécence (affaire des chaussures de collection et du cireur appelé à l'Elysée). Quand, enfin, elles sont passées par l’entreprise, comme le ministre de l’Economie Emmanuel Macron, on le leur reproche encore!

Pourtant, les conseillers de «la jeune garde» du président ont un profil classique, mélange de militantisme d’en haut (écrire des notes plutôt que coller des affiches) d’empilement de prestigieux diplômes (Ena, Normale Sup), et de postes de direction dans la haute fonction publique. Pas de quoi chambouler la République des fonctionnaires, pour reprendre une critique forgée en 1988 par un ancien conseiller de Pierre Mauroy. Cette année-là, était d'ailleurs diffusé un reportage sur le «seul couple de l'Assemblée nationale», formé par Ségolène Royal et François Hollande, qui «se sont connus sur les bancs de l'ENA» et «se retrouvent à 34 ans sur ceux de l'Assemblée nationale»...

Mais par temps de crise et de défiance, ce qu’on reproche aux élites n’est même pas de faire ce qu’elles font, mais d’être ce qu’elles sont. Une bonne politique de com consisterait donc à ne pas en faire, justement, un axe de communication. 

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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