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Le Canadien de Montréal, l'équipe de hockey qui symbolise les doutes identitaires du Québec

Mario Bompart, mis à jour le 23.02.2015 à 14 h 08

Symbole de l'émancipation francophone face à l’oppresseur anglophone dans les années 1950, l'une des équipes phare de la NHL a, à l'image d'une province moins indépendantiste, délaissé son identité québécoise.

Le joueur américano-russe Alex Galchenyuk marque un but / Jean-Yves Ahern-USA TODAY Sports

Le joueur américano-russe Alex Galchenyuk marque un but / Jean-Yves Ahern-USA TODAY Sports

«Il y a tout juste 400 ans, un Français originaire des Charentes, Samuel de Champlain, remontait le Saint-Laurent depuis l'océan et fondait un nouveau pays, votre pays», rappelait François Hollande aux parlementaires canadiens, en novembre dernier. Une déclaration tout sauf innocente. Le Québec se divisait alors sur la proposition du gouvernement fédéral de renommer le pont Champlain –reliant l'est de l'île de Montréal au continent– en pont Maurice-Richard, célèbre hockeyeur des années 1950. En rénovation aujourd'hui, le pont sera payant à sa réouverture, en 2018: le renommer Maurice-Richard était une manière de faire passer la pilule auprès du peuple québécois. Tandis que les élites se sont insurgées face à ce qu'elles considéraient comme un mépris de l'histoire, les partis de gauche ont dénoncé les manipulations populistes du pouvoir conservateur. Au vu de la controverse, la famille du joueur a demandé de conserver le nom de Champlain.

Une polémique qui en dit long sur la place de Maurice Richard dans l'identité québécoise. Comme le chantait le barde national, Félix Leclerc: «Quand il lance, l'Amérique hurle, quand il compte, les sourds entendent. [...] C'est le vent qui patine. C'est tout le Québec debout!» L'ancien joueur star des Canadiens de Montréal (CH) fut le symbole de l'émancipation francophone dans le pays du hockey-roi.

«Avant l'arrivée de Richard en 1943, le CH n'était pas une fierté. 90% de l'équipe était anglophone, le coach ne parlait pas un mot de français. Richard était modeste, introverti, mais il avait le chien de la mort [la rage de vaincre, ndlr] sur la glace. Il fut le premier à marquer 50 buts en 50 matchs. C'était le meilleur joueur du monde. À travers Richard, on a découvert la rage de vaincre des Québécois, leur volonté d'écraser les colons anglophones. À cette époque, la rivalité avec les Maple Leafs de Toronto était terrible: Toronto représentait la métropole de business anglophone, où les petits ouvriers québécois travaillaient», résume Anthony Ayotte, fan des Canadiens.

Le 13 mars 1955, Maurice Richard est suspendu jusqu'à la fin de la saison après une bagarre avec un joueur des Boston Bruins. Quatre jours plus tard, Montréal accueille ses rivaux pour le titre, les Red Wings de Detroit. Le président de la Ligue nationale de hockey (NHL), Clarence Campbell, est en tribune. Tous les regards sont tournés vers celui qui a osé suspendre Richard, dont la présence est perçue comme un défi. Une première bombe lacrymogène est lancée, puis des émeutes éclatent dans la patinoire. Tout ce qui passe par la main du public est jeté en direction de Campbell. L'arène est évacuée. Des milliers de fans poursuivent la révolte dans la rue. Ils brûlent des voitures, brisent des vitrines et pillent des commerces anglophones. Cette émeute est considérée comme l'éveil du peuple québécois.


«La sanction envers Richard a cristallisé le sentiment d'injustice sociale ressenti par les Canadiens français. Elle marque le début de la Révolution tranquille des années 1960, où le Québec a séparé l'église de l'État et renforcé son autonomie. Le hockey a permis aux Québécois d'incarner leur nation. C'était un de nos seuls moyens de nous affranchir de notre position de citoyens de seconde classe. Les joueurs représentaient les Québécois humiliés, sous-représentés. Le salaire moyen des Canadiens français était moins élevé que celui des Noirs américains dans les années 1960», souligne l'historien Emmanuel Lapierre, spécialiste des Canadiens. Sur les traces de Maurice Richard, les «Flying Frenchmen» raflent cinq Coupes Stanley consécutives entre 1956 et 1960. Le Canadien est aujourd'hui encore le club le plus titré de la ligue, avec 24 Coupes Stanley.

«Le club se dit canadien, pas québécois»

Le Canadien est né en 1909 pour exploiter la rivalité entre anglophones et francophones à Montréal. En 1925, il obtient un droit de recrutement prioritaire sur les joueurs francophones de NHL. «Un droit incroyable grâce auquel on a pogné [obtenu, ndlr] des futures légendes québécoises comme Maurice Richard, son frère Henri, Guy Lafleur ou Jean Béliveau», explique Anthony. «Ce droit a disparu en 1970 par souci d'équité, lorsque la ligue est devenue un business.»

Aujourd'hui, le Canadien n'est plus à l'image du peuple. Ses vedettes ne s'appellent plus Richard, Lafleur ou Tremblay, mais Price, Subban ou Pacioretty. Sur les 22 joueurs de l'effectif, seuls trois sont québécois. Le propriétaire, Geoff Molson, est un Québécois anglophone. Le coach, Michel Therrien, est francophone, mais il ne s'adresse qu'en anglais aux joueurs.

La dernière victoire du Canadien de Montréal en Stanley Cup, en 1993.

Dans une ligue dont le chiffre d'affaires annuel s'élevait à 3,7 milliards de dollars en 2014, la mondialisation des joueurs est logique. Mais, compte tenu de l'histoire du club, elle chagrine à Montréal. En Europe, le club de football de Bilbao n'autorise que des Basques dans l'équipe. La majorité des joueurs du FC Barcelone sont étrangers, mais le club reste détenu par des centaines de socios catalans. «Le discours officiel du Canadien est de favoriser les joueurs francophones, mais c'est un mensonge! Ils prouvent depuis vingt ans qu'ils privilégient les Russes, les Américains ou les Canadiens anglophones. Le club se dit canadien, pas québécois. L'hymne national est joué avant chaque match. La musique est anglophone dans l'aréna. Le CH a un impact inestimable sur le peuple. S'angliciser devient désirable pour les fans. Le but de Molson, comme du gouvernement, est de canadaniser les Québécois. La langue et la religion ne nous unissent pas. Alors ils ont trouvé l'opium du peuple: le hockey», soutient Emmanuel Lapierre.

«Le cachet francophone s'est perdu. C'est devenu une équipe ordinaire. Sur les trente franchises de NHL, huit comptent désormais plus de Québécois que le CH, comme le Lightning de Tampa Bay, les Penguins de Pittsburgh ou l'Avalanche du Colorado», déplore Robert Laflamme, journaliste à La Presse Canadienne. «C'est devenu un business. On ne vient plus voir des équipes batailler à la mort. Au Centre Bell, tout est fait pour que le public apprécie le show, que le Canadien gagne ou non», affirme Anthony. Une stratégie payante. Les 21.273 billets du plus grand temple de hockey au monde trouvent preneur à chaque match depuis 2003. Et ce alors que sur la glace, le CH déçoit, avec une dernière Coupe Stanley qui remonte à 1993.

Effrayés par la pression populaire

«Le Québec a évolué. Le gouvernement actuel de Philippe Couillard est libéral. Il y a moins de revendications indépendantistes. Malgré la courte défaite du oui, le référendum d'indépendance de 1995 a rendu aux Québécois leur fierté. Le gouvernement fédéral nous a lâché les baskets en craignant un nouveau vote. Après la Révolution tranquille et le référendum, le travail a été fait. On a plus besoin des hockeyeurs francophones pour ne pas se sentir des trous du cul!», s'exclame Anthony. Comme un guerrier qui s'est longtemps battu face à l'envahisseur anglophone, le Québécois se repose et supporte un CH dénaturé. «Le plus important pour les fans est de gagner la Coupe Stanley. Même si c'est toujours le fun de voir nos Québécois fougueux qui mangent la bande [allusion aux duels musclés le long de la bande de la patinoire, ndlr], parce qu'ils nous rappellent ce qu'on était dans le temps», ajoute le fan.

Aux États-Unis, le hockey passe souvent derrière le basket, le baseball et le football américain. À Montréal, il n'y a qu'un sport. «C'est un fanatisme religieux... Mais nul n'est prophète en son pays. Beaucoup de Québécois, comme Vincent Lecavalier ou Daniel Brière [de très bons joueurs de NHL, ndlr], ont été effrayés à l'idée de jouer à Montréal», se souvient Robert Laflamme. «Les francophones cristallisent la critique. Ils font la une du Journal de Montréal au moindre faux pas. Les dirigeants préfèrent prendre un Russe à qui on va crisser patience [que l'on va laisser tranquille, ndlr] plutôt qu'un Québécois asphyxié par les médias», appuie Anthony.

Épiés dans leur province, les frogs –surnom donné aux Québécois– seraient discriminés dans la ligue. Un ancien joueur, Bob Sirois, le démontre dans son ouvrage, Le Québec mis en échec. En compilant des statistiques depuis 1970, il prouve qu'à valeur égale, un jeune francophone a deux fois moins de chance d'accéder à une équipe de NHL qu'un anglophone. «Les frogs subissent encore l'image du colonisé, moins bon par nature», considère Emmanuel Lapierre. L'historien estime que le phénomène d'émulation est rompu: «Lorsque Björn Borg a commencé à gagner, on a vu apparaître plusieurs tennismen suédois sur le circuit. À Montréal, il n'y a pas d'idoles québécoises, donc les jeunes ont perdu l'espoir de porter le chandail tricolore.»

La Fédération québécoise de hockey compte 90.000 licenciés, un chiffre en stagnation depuis trente ans. Le football, lui, explose, avec 200.000 joueurs en 2014. «Le soccer ne coûte rien, tandis que le hockey est devenu un sport de riche. En 1950, tous les petits culs se prenaient pour Richard avec des bâtons en bois. Si le hockey ne demandait qu'une rondelle, il n'y aurait que des Québécois sur la glace du Centre Bell!», imagine Anthony. Et ce alors que les températures glaciales et la longueur de l'hiver sont une barrière naturelle à la concurrence naissante du soccer.

«Le CH ne sait plus tirer profit de notre histoire»

La Belle Province espère aujourd'hui le retour des Nordiques de Québec, ancienne franchise de la capitale disparue en 1995. «Lorsque les Nordiques sont arrivés en NHL en 1972, ils ont engagé un staff, une administration et une équipe francophone. Québec est une ville indépendantiste, il était impensable que l'équipe soit anglophone. En réaction, le Canadien a dû se franciser pour ne pas perdre ses partisans. Lorsque les Nordiques ont disparu, le CH a pu s'angliciser de nouveau», décrit Emmanuel Lapierre. Une salle de 18.000 places vient d'être construite à Québec en vue de la candidature aux Jeux olympiques d'hiver de 2022 et d'un retour des Nordiques. Le propriétaire de l'arène est un certain Pierre Karl Péladeau, homme d'affaires et membre du PQ (le parti québécois), une formation souverainiste. Le milliardaire négocie depuis plusieurs années avec la NHL pour reformer les Nordiques. «Péladeau veut son équipe. Il l'aura. Ce n'est qu'une question de temps. Le retour des Nordiques va ranimer notre hockey », promet Robert Laflamme.

Dans une récente étude, Emmanuel Lapierre analyse les performances du Canadien en fonction de la proportion de Canadiens francophones dans l'équipe entre 1926 et 2012. Sa conclusion est claire: plus il y a de francophones, plus le Canadien gagne. La différence n'est pas visible sur les 82 matchs de saison régulière, mais davantage dans le tournoi final. En playoffs, le CH remporte la ligue dans 44% des cas (15/34) lorsque le club compte une majorité de francophones et dans seulement 14% des cas (7/51) avec une majorité d'anglophones. La dernière équipe championne, en 1993, était à majorité francophone. «Dans les matchs décisifs, le sentiment communautaire et la fierté nationale poussent au sacrifice. Le CH ne sait plus tirer profit de notre histoire», rumine Emmanuel Lapierre.

Sans vedettes québécoises, mais avec des stars comme le gardien Carey Price ou le défenseur PK Subban, le CH réussit pourtant une belle première partie de saison, affichant actuellement le deuxième bilan ex-aequo de la ligue. Pour Anthony, «le Canadien peut espérer les grands honneurs dès cette année. Si on remporte le bal du printemps [les play-offs, NDLR], des centaines de milliers de fans vont brandir le drapeau du CH! Et non plus la fleur de lys».

Mario Bompart
Mario Bompart (2 articles)
Journaliste indépendant à Montréal
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