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Le paradoxe du papy boom dans le whisky

Christine Lambert, mis à jour le 15.02.2015 à 14 h 14

L'industrie du malt oscille entre la nurserie et la gériatrie ces temps derniers. Comme pour nous faire oublier que le whisky rajeunit dans nos verres, les très vieux comptes d’âge de 50 ans et plus nous parviennent, plus nombreux que jamais. Bizarre, vous avez dit bizarre?

Les Balvenie 50 ans présentés cet automne. Ces deux single malts très différents proviennent de deux fûts remplis le même jour en 1963.

Les Balvenie 50 ans présentés cet automne. Ces deux single malts très différents proviennent de deux fûts remplis le même jour en 1963.

S'il est un monde qui s’incline bouche en O devant le senior, qui accueille le «quinqua et plus» avec courbettes et génuflexions, qui valorise le cacochyme au prix de l’or, c’est bien celui du whisky. Les très vieux flacons de malt nous parviennent avec la régularité d’un métronome, s’envolent à des prix stratosphériques, et soulèvent une écume médiatique qui pour un peu nous ferait oublier combien le whisky dans son ensemble rajeunit jusqu’au berceau.

Le phénomène, auparavant contenu aux embouteilleurs indépendants, est récent, une dizaine d’années. Mais il ne cesse de gagner en ampleur. Glenfarclas 60 ans présenté cet hiver à Paris, deux Balvenie 50 ans et un Glenlivet vintage 1964 du même âge dévoilés à l’automne, GlenGrant fifty sorti au printemps dernier, Macallan 1926 Fine and Rare Collection, Highland Park quinqua lesté dans un treillage de 5 kg d’argent, Dalmore 62 ans et 64 ans Trinitas, Glenfiddich 50 ans, Yamazaki même génération...

Aux enchères, ces bouteilles flambent une seconde fois. Cet été, un Yamazaki 50 ans élevé en fût de mizunara partait à 30.000€ aux enchères à Hong Kong (il coûtait 11.300€ à sa sortie), en même temps qu’une carafe Lalique Macallan 55 ans atteignait 33.400€. Il y a un mois, sur le site d’enchères Catawiki, un autre Macallan, de 55 ans celui-là, distillé en 1928, vieilli en butt de sherry et embouteillé à la force du fût, soit... 38,6°[1], était adjugé 14.500€, alors qu’il se monnayait à l’équivalent de 50€ à sa sortie.

Des bouteilles là pour faire parler de la marque

Est-ce bien raisonnable? «Il y a encore quinze ans, jamais on n’aurait imaginé embouteiller des whiskies de 50 ans. Et, surtout, jamais on n’aurait pensé que des gens les achèteraient, avouait dans un murmure David Stewart, le créateur des whiskies Balvenie, venu à Paris faire déguster des fûts jumeaux remplis en 1963, embouteillés 5 décennies plus tard... et vendus 30.400 € la quille. Mais tout cela n’est pas une question d’argent: ces bouteilles ne sont pas rentables, elles sont là pour faire parler de la marque.»

Balvenie n’a pas fini de faire buzzer, puisque son chais n°24 abrite pour l’heure le plus vieux fût de la distillerie, rempli en 1960, et dont on se demande à quel moment il expirera sous le feu des projecteurs. Juste à côté, chez la sœur aînée Glenfiddich, reposent des barriques des années 50 sans doute promises au même sort.

Glenfarclas 60 ans, Macallan 1928, et Yamazaki 50 ans

L’idée d’un business model non rentable qui ne rapporterait qu’en termes de publicité et d’image, voilà qui fait bien rire John Grant, le propriétaire de la distillerie familiale Glenfarclas, qui chaperonnerait son premier bébé de 60 ans cet hiver à Paris. «Bien sûr que c’est rentable! Hautement rentable, même. Franchement, vous croyez qu’on sortirait ces bouteilles dans le cas contraire? Savez-vous combien cela coûtait de fabriquer du whisky il y a soixante ans?» Il forme un cercle en joignant le pouce et l’index: «Rien!»

Le casseur de prix de la gériatrie du malt

John Grant se frotte les mains. Il sait qu’il fait grogner la concurrence en «cassant» le prix de la gériatrie du malt: 15.900 € le flacon de 60 ans «seulement», une affaire. A l’heure où les eaux-de-vie quinqua lancées sous la ola servent à cacher la marée basse dans les chais, il rappelle que, bon an, mal an, la collection des Family Casks de Glenfarclas présente une dizaine de comptes d’âge supérieurs à 50 ans. Qui dit mieux? «Et attendez-vous à de sacrées surprises dans les mois qui viennent», prévient-il en frisant de l’œil.

Pour un peu, Richard Paterson, le master distiller de Dalmore, sortirait l’album de famille: 

«Les whiskies très âgés sont comme nos grands-parents, rares, uniques, fragiles, on doit les traiter avec attention. Et quand on les sacrifie pour un assemblage ou un embouteillage, mieux vaut ne pas se tromper, car une fois qu’on a zigouillé papy ou mamy on ne revient pas en arrière! Il faut les embouteiller seulement s’ils disent quelque chose de la distillerie, s’ils ont du sens, et surtout s’ils sont bons, pas pour l’exploit qu’ils représentent.»

On rend mythiques des bouteilles pas forcément bonnes

Nicolas Julhès

C’est ce manque de sens qui fait tiquer Nicolas Julhès, caviste et distillateur à Paris, qui s’est fait carotter cet été en boutique un Balvenie 50 ans

«Les très vieux whiskies cristallisent ce qu’il y a de pire dans la disparition des mentions d’âge et de moins bien dans l’évolution du whisky: plus cher, moins qualitatif, à destination d’un public qui n’est pas amateur. Le Balvenie 50 ans qu’on m’a dérobé valait son prix car c’était une cuvée hommage à David Stewart. Le Yamazaki 50 ans que je possède encore a du sens car c’est le plus vieux, le plus rare whisky japonais –et la seule bouteille en France. Avant, l’âge ne suffisait pas à vendre un whisky. Mais aujourd’hui, on rend mythiques des bouteilles qui ne sont pas forcément bonnes.»

La magie du whisky

Peut-on vraiment se montrer objectif face à des whiskies plus âgés que soi? Serge Valentin, l’homme aux 10.000 dégustations, se gratte la tête: 

«Nous entrons dans le domaine philosophique, et il faudrait déterminer ce qu’est un whisky. Des céréales brassées, distillées et vieillies dans des fûts de chêne? Ou ce qui précède, plus des histoires, de l’Histoire, des mythes, des souvenirs, des légendes, des hommes, des anecdotes, de la magie… Pour moi, un whisky, c’est tout cela. Mais il est exact que, dans une certaine mesure, les très vieux whiskies se comportent moins bien en dégustation à l’aveugle, ce qui prouve bien que l’affichage d’un vieil âge a un impact psychologique.»

Au-delà de leur qualité intrinsèque, les très vieux flacons interrogent notre rapport au temps sur l’échelle du plaisir éphémère. Mais au fond, leur seul intérêt est ailleurs. Ils sont les derniers survivants d’une époque qui confectionnait autrement le whisky, avec des souches d’orges différentes, maltées sur place. Les eaux-de-vie, plus charnues, plus denses, distillées dans des alambics encore souvent chauffés à feu direct armés de condenseurs à serpentins, vieillissaient majoritairement dans du chêne européen – facteurs propices au long vieillissement. Ces malts sont les ultimes témoins d’un monde disparu que nous ne goûterons plus jamais.

1 — Ce qui lui interdirait aujourd'hui l'étiquette «whisky», le titrage légal en alcool ne pouvant plus être inférieur à 40%. Retourner à l'article

Christine Lambert
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Journaliste
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