Monde

L'Iran sera le grand gagnant de la politique étrangère d'Obama

David Rothkopf, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.02.2015 à 9 h 10

Oubliez l'expression dépassée de «pivot vers l'Asie», liée au soit-disant rééquilibrage de la politique étrangère des États-Unis vers ce continent. La renaissance de l'Iran sera sans doute ce que l'histoire retiendra de la présidence Obama.

Le secrétaire d'Etat de Barack Obama,John Kerry avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif à Genève, le 14 janvier 2015. REUTERS/Rick Wilking

Le secrétaire d'Etat de Barack Obama,John Kerry avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif à Genève, le 14 janvier 2015. REUTERS/Rick Wilking

Avec la récente et appréciée visite de Barack Obama en Inde, plusieurs commentateurs ont ressuscité de bonnes vieilles platitudes concernant le «pivot vers l'Asie», fer de lance de la rhétorique gouvernementale à une certaine époque. Néanmoins, d'autres événements survenus ces derniers jours –de la décision du président à écourter son séjour à Delhi pour se rendre aux obsèques du roi Abdallah à Riyad, au chaos yéménite, en passant par les tractations diplomatiques en cours avec l'Iran au sujet de son programme nucléaire, sans oublier les efforts déployés par Benjamin Netanyahou pour s'assurer que sa relation avec Obama soit vue comme la plus toxique de toute l'histoire des relations israélo-américaines –montrent combien la postérité de cette administration en matière de politique étrangère pourrait, en fin de compte, s'axer autour d'un autre «rééquilibrage stratégique». Un rééquilibrage qui, chose autrefois tout bonnement impensable pour la diplomatie américaine, bénéficiera à la République Islamique d'Iran.

Quand Obama quittera la Maison Blanche, il est bien possible qu'aucun autre pays du globe n'ait gagné autant de L que l'Iran. Un phénomène qui ne sera pas de l'unique responsabilité des États-Unis, bien évidemment et qui, de fait, pourrait même se révéler néfaste pour nos propres intérêts à long-terme. Mais il ne fait aucun doute que certains de ces fabuleux progrès qui semblent aujourd'hui à portée de main de Téhéran seront la conséquence d'une stratégie bien plus chère au président américain que n'aura pu l'être l'oscillante politique asiatique (qui, en réalité, tient bien davantage des idées et des initiatives de quelques conseillers et membres du cabinet présents lors de son premier mandat que de sa propre inspiration ou de celle de son cercle rapproché).

Décrocher des trophées

Quels en sont les avantages? Déjà, il y a cette question de postérité. Avec la petite cuisine des négociations continuant à mijoter à gros bouillons en arrière-salle, l'équipe chargée de la politique étrangère d'Obama voit dans un accord nucléaire avec l'Iran l'un des derniers trophées dont elle pourra s’enorgueillir

Quelques avancées sont aussi envisageables avec l'accord de partenariat transpacifique, mais, malgré ce qu'en disent ses partisans, il ne s'agit pas d'une révolution. Les améliorations permises seront sans doute bienvenues, mais elles viendront simplement s'ajouter à d'autres, sans embellir radicalement nos relations avec les plus gros acteurs historiques de la scène asiatique, soit la Chine et l'Inde. Et en dehors de cela, il n'y a plus grand chose dans les tuyaux.

A priori, un accord avec l'Iran, s'il peut être mis en pratique, aura comme conséquence le gel du programme nucléaire de Téhéran. Ce qui sera à l'évidence une bonne chose. Mais, pour autant, un tel accord n'a rien d'une garantie et il est tout à fait possible de voir l'Iran rétro-pédaler à plus ou moins court-terme, que ce soit en cassant les termes de cet accord ou en continuant sa stratégie mise en œuvre depuis trente ans –une stratégie qui consiste, littéralement, à mettre de l'huile sur le feu au Moyen-Orient, sans même recourir à des armes nucléaires. 

Une nouvelle stature pour Téhéran

Ce qu'un tel accord pourrait offrir à Téhéran –même au beau milieu d'une guéguerre entre pouvoirs à Washington sur la question iranienne, avec de nouvelles sanctions bombardées par le Congrès et la Maison Blanche dégainant veto après veto en représailles– serait avoir la possibilité de souffler quelque peu. Vraisemblablement, un accord sur le nucléaire permettrait de dégeler encore un peu plus les relations entre les États-Unis et l'Iran, tout en incitant fortement d'autres pays à reprendre le cours normal de leurs échanges commerciaux (pour peu qu'ils ne l'aient pas déjà fait).

L'Iran gagnerait en stature. L'Iran obtiendrait une meilleure place au sein de la communauté internationale. L'Iran profiterait d'avantages économiques. Et les ennemis de l'Iran seraient furieux.

Si Obama pense qu'un petit détour par l'Arabie Saoudite va pouvoir apaiser la fureur déclenchée par la perspective d'un tel accord au sein de la maison des Saoud, il se met le doigt dans l’œil. Face à un schisme culturel vieux de 1.000 ans, son charme ne pourra y rien faire. Les alliés sunnites du Golfe verront l'accord comme une trahison. Mais ils sont pragmatiques. Certains se préparent déjà à ce qu'ils considèrent comme un rapprochement inévitable. Et, à court-terme, ils voient effectivement l'Iran comme un possible contre-poids face à des ennemis bien plus immédiatement menaçants –les sunnites extrémistes. (Après tout, nous voici sur une terre où l'ennemi de mon ennemi est mon ami). Mais heureux? Non, il ne le sont pas. Des antagonismes ne perdurent pas sur un millénaire sans raison. 

S'ils sont si malheureux, c'est non seulement parce que si les États-Unis modifient les termes de leurs relations avec l'Iran, cela fait pressentir un renforcement politique et économique de ce pays, mais aussi parce que les stratégies de Washington –son action, comme son inaction– ont permis à Téhéran de gagner du terrain sur d'autres plans. Ici, ce n'est pas la faute d'Obama, mais de ses prédécesseurs. 

Si vous ne l'avez pas encore compris, noyer l'Irak sous les bombes n'était pas une bonne idée. Cette offensive aura permis l'essor de forces comme l’État islamique, mais aussi remplacé le gouvernement baasiste de Bagdad par un autre bien plus ouvertement dépendant de l'Iran en termes financiers et militaires. 

En outre, avec leurs raids aériens actuels, les États-Unis permettent à l'Iran de consolider sa mainmise sur son client, et de mettre un bout encore plus gros de l'Irak dans sa poche. (C'est l'un des développements les plus inédits de ces dernières semaines: quand une offensive des alliés historiques de l'Amérique, les Israéliens, a tué un général iranien en Syrie, elle aura dans les faits éliminé un membre d'une organisation militaire qui lutte aujourd'hui aux côtés, et sous les ordres, des États-Unis en Irak).

Un seul gagnant possible

L'Iran est l'un des seuls pays qui semble pouvoir sortir gagnant du chaos actuel au Moyen-Orient. Au Yemen, le coup d’État des Houthis aura conduit au pouvoir un groupe chiite soutenu par l'Iran– du moins sur une majorité du territoire. Bagdad est aujourd'hui bien plus dépendante de l'Iran qu'elle ne l'aura été par le passé; un contingent substantiel des troupes bataillant au sol contre l’État islamique et protégeant l'Irak contre les combattants terroristes provient d'Iran. Et même en Syrie, l'allié de l’Iran, Bachar el-Assad, n'a eu de cesse de recevoir des signaux en provenance de Washington et laissant dire que les États-Unis sont de plus en plus disposés à le laisser en place. Et sur ces entrefaites, le Hezbollah confirme sa solidité au Liban, tout en avançant ses pions dans le sud de la Syrie. 

Même si le Congrès américain entend entraver les pourparlers sur le nucléaire avec le vote de nouvelles sanctions, il semble évident que l'Iran regardera un jour les années Obama comme une période débutée dans la douleur –avec le renforcement des sanctions– mais devenue bien plus confortable sur la fin.

A l'inverse, les deux pays où les États-Unis auront mené une guerre à des fins de stabilisation politique, à savoir l'Irak et l'Afghanistan, certains de voir arriver 2016 dans un état de discorde, de délabrement et de violence des plus extrêmesn, ne partagent pas cet avis. Et ceux qui ne le partageront pas non plus sont les alliés de Washington dans le Golfe, qui pâtissent de l'augmentation de la production mondiale en hydrocarbures (menée par les États-Unis), elle-même renforcée par l'essor des énergies renouvelables, comme par de nombreuses avancées sur le plan de l'efficience énergétique. 

Presque toutes les nations du Golfe sont menacées par l'essor de l'extrêmisme et ont eu à souffrir de la nouvelle tiédeur des États-Unis dans ses alliances traditionnelles avec ces pays. Pour le dire en un mot: ils n'ont plus confiance et ne pensent plus que l'Amérique sera là pour eux comme elle l'a été par le passé. En outre, l’Égypte et la Turquie, les deux autres puissances régionales à l'influence historique comparable à celle de l'Iran, sont en train d'être malmenées par des dissensions internes. 

Et Israël?

Carter et Begin c'était affreux, mais là c'est encore pire

Un haut responsable de l'administration Obama

Un ancien haut responsable de l'administration Obama a confirmé mon impression sur la relation Obama-Netanyahou et sur le fait qu'elle s'est désormais tellement détériorée qu'elle est devenue la pire des relations qu'ont pu connaître les dirigeants de ces deux pays au cours de leur histoire. «Carter et Begin, c'était affreux», dit-il, «mais là c'est encore pire».

Si Obama a fait beaucoup pour la délabrer (et son équipe rien pour arranger les choses, avec l'histoire du premier ministre israélien qualifié de «fiente de poulet»), le saccage le plus récent est entièrement imputable à Bibi (avec l'appui profondément néfaste de John Boehner, le président de la Chambre des représentants). La décision de Netanyahou d'accepter l'invitation de Boehner pour une adresse devant le Congrès américain sur les dangers d'un accord nucléaire avec l'Iran aura été comme envoyer le mauvais type au mauvais moment prononcer le mauvais discours au mauvais endroit.

Si Bibi voulait vraiment garantir la sécurité d'Israël, comme il l'a affirmé, il aurait attendu et espéré –et fait discrètement pression sur l'administration pour s'en assurer– que l'accord soit un bon et pacifique moyen de stopper l'Iran dans sa volonté d'acquérir l'arme nucléaire. S'il se révèle lourd ou inapplicable, il pourra toujours s'y opposer. Mais qu'un dirigeant étranger vienne devant le Congrès afin de déjouer la politique américaine et faire dérailler une négociation en cours est aussi inédit qu'inopportun. 

De plus, cela pourrait se retourner contre lui à bien des égards –ne serait-ce qu'asseoir, chez beaucoup de proches conseillers d'Obama, la conviction que s'ils font quelque chose qui ennuie autant Bibi, c'est qu'ils sont sur la bonne voie. Ce qui, à l'évidence, est profondément néfaste pour une alliance aussi essentielle que celle des États-Unis avec Israël, et qui ne fait qu'accentuer plus avant l'ampleur du partage de responsabilités et, il faut bien l'avouer, la nécessité d'une remise à zéro.

De l'instabilité locale à la menace planétaire

Quand cette remise à zéro surviendra (et tout futur président américain cherchera certainement à s'y atteler... et s'il ou elle a de la chance, ce sera avec quelqu'un d'autre de Netanyahou en face), le contexte aura beaucoup changé au Moyen-Orient.

Il s'agira d'une région dont le monde sera moins dépendant. Une région où l'instabilité aura gagné davantage de pays et où cette instabilité locale sera une menace planétaire. Une région où la grande majorité des problèmes qui, en 2008, étaient encore loin à l'horizon n'auront fait que s'aggraver encore davantage, où de nouveaux problèmes seront apparus, et où les actions américaines n'auront fait qu’exacerber ces problèmes ou, a minima, les auront cachés sous le tapis. Et ce sera une région où les alliances traditionnelles des États-Unis seront globalement bien plus fragiles qu'elles ne le sont aujourd'hui. 

L'évolution des relations avec l'Iran sera ici centrale. 

Deux scénarios contradictoires

La vision d'Obama sera peut-être à l'avenir considérée comme révolutionnaire

Si un accord permet de ralentir substantiellement le développement de son arsenal nucléaire, alors il faudra le considérer comme un point positif. Si on se rend compte alors que l'accord a permis de gagner un nouveau partenaire dans la lutte contre l'extrémisme sunnite, ce sera aussi une bonne chose. S'il lance les bases d'une nouvelle politique américaine dans la région, fondée sur une gestion éclairée d'un équilibre des pouvoirs entre ses acteurs les plus essentiels afin de maintenir une certaine stabilité et de contenir les menaces, ce sera aussi à ajouter à la somme des avantages. Si nos alliés traditionnels, des monarchies du Golfe à Israël, peuvent trouver des moyens de s'y adapter, s'il peut restaurer la stabilité et promouvoir le progrès en Égypte, accélérer les réformes en Turquie, endiguer le soutien que nos soi-disant alliés du Moyen-Orient apportent aux extrémistes et permettre l'établissement d'un état palestinien respectant le droit d'Israël à exister, alors ce sera tout simplement merveilleux. Et la vision d'Obama sera considérée comme révolutionnaire –et il méritera tout le crédit qu'on pourra lui accorder.

Souvenez-vous: c'était pendant sa campagne de 2008 qu'Obama avait déclaré qu'un moyen pour sa politique étrangère de prouver sa différence avec ses prédécesseurs allait être de se rapprocher de l'Iran. S'il peut y arriver en jouant de prudence et de stratégie dans sa gestion des relations entre les États-Unis et les acteurs de la région, et accomplir toutes les étapes nécessaires pour qu'un tel projet fonctionne bel et bien, il s'agira d'une victoire véritable. 

Mais si l'Iran obtient une aide économique –plus que nécessaire–, tout en continuant ses crapuleries dans la région, s'il ne respecte pas l'accord, s'il institutionnalise davantage la propagation de son influence menaçante pour les Saoudiens et d'autres alliés importants du Golfe, si la renaissance de l'Iran chiite permise par Washington devient un outil de recrutement pour l’État islamique ou Al Qaïda, si Israël en vient à se méfier tellement de la diplomatie américaine qu'il entre en conflit avec l'Iran, si les liens essentiels qu'entretiennent les États-Unis avec des pays du Golfe continuent à se détériorer, si le désengagement américain (ou un engagement mal pensé et mal coordonné) stimule plutôt qu'entrave le développement de nouveaux bastions du terrorisme, alors le pivot vers l'Iran sera une énorme nuisance. 

Et l'Amérique aura l'impression que son 44ème président s'est bien fait avoir.

Je vous laisse, chez lecteur, choisir ce qui vous semble le plus probable compte-tenu des leçons de notre histoire récente. Quoi qu'il en soit, une chose demeure certaine. Quand vous vous pencherez sur la politique étrangère de Barack Obama dans les livres d'Histoire, soyez sûrs que l'accent portera bien davantage sur la main qu'il aura tendue à l'Iran et son action/inaction dans un Moyen-Orient versatile que sur sa stratégie de rééquilibrage vers l'Asie –ou sur son projet désormais dramatiquement infructueux de déclarer terminée la guerre de l'Amérique contre le terrorisme.

David Rothkopf
David Rothkopf (10 articles)
PDG et rédacteur en chef du groupe Foreign Policy
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