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Stuart Hall, le penseur qui avait anticipé le renouveau des gauches radicales

Gaël Brustier, mis à jour le 08.02.2015 à 9 h 42

Il y a tout juste un an disparaissait le fondateur des «cultural studies», analyste de la domination idéologique du thatchérisme et, à ce titre, inspirateur de la résurgence des gauches en Europe.

Il y a un an, le 10 février 2014, disparaissait Stuart Hall. D’origine jamaïcaine, Hall était intellectuellement issu du marxisme et, fondateur de la New Left Review, avait livré une des analyses les plus imposantes de la domination idéologique et culturelle du thatchérisme au cours des années 1980.

Stuart Hall affirmait à l’époque que l’œuvre d’Antonio Gramsci pouvait nous aider à comprendre et analyser la puissance des droites et l’impuissance de la gauche pendant la crise. Parmi ses lecteurs se trouvèrent probablement ceux qui, par la suite, se chargèrent d’apporter les réponses du New Labour au thatchérisme. Analyste de la «grande parade à droite» qui donna le pouvoir à la Dame de Fer, Hall ne put précisément empêcher ses lecteurs du New Labour d’emmener le Royaume-Uni dans une grande «parade vers nulle part».

Le concept d’hégémonie, apparu chez Lénine, mais davantage forgé par Gramsci, est au cœur de l’œuvre de Hall. Il lui permet d’analyser l’installation du thatchérisme comme une conséquence des mutations socio-économiques mais aussi comme un vecteur de recomposition de l’ensemble de la vie sociale. A la fois économique, sociale, morale, intellectuelle, la révolution thatchérienne ne relève pas du simple exercice du pouvoir d’Etat mais de la recomposition complète de tous les aspects, de toutes les dimensions de la vie sociale.

C’est ce qui explique qu’à conditions matérielles très différentes, des individus ont pu adhérer au projet droitier initié par Thatcher et les siens. Mêlant l’ancien (la nostalgie pour la grandeur britannique) et le nouveau (les codes du néolibéralisme), le thatchérisme progresse alors dans la société britannique. La gauche est impuissante à faire en sorte que ses réponses à la crise supplantent celle de la droite.

«Réforme intellectuelle et morale»

La crise des années 70 a contribué à saper le compromis social-démocrate né en 1945. Les social-démocraties, dans leur diversité, connaissent alors de sévères difficultés à affronter les droites, a fortiori si, comme le thatchérisme, celles-ci se sont données un projet politique qui s’est fixé pour but de briser le consensus keynésien et d’établir une autre hégémonie que celle héritée de l’après-guerre. Empruntant encore à Gramsci, Hall met en évidence que Thatcher est parvenue à engager une forme de «modernisation régressive» du pays, mêlant éléments idéologiques liés au passé et conception nouvelle des rapports sociaux.

A l’heure où émergent des gauches radicales qui, au sud de l’Europe, puisent leur force tant dans la révolte sociale due aux politiques d’austérité qu’à une puissante réflexion sur les impasses programmatiques et stratégiques des social-démocraties de leur pays respectif, il n’est pas inutile de s’intéresser à celui qui, au sein de la pensée critique, a le plus mis en évidence ces difficultés. Revendiquant d’utiliser des outils gramsciens dont il constatait la pertinence, Hall permet à la fois de comprendre pourquoi les gauches d’hier ont été plongées dans l’impuissance et pourquoi les nouvelles peuvent réussir. Il invita inlassablement mais sans succès la gauche à méditer les leçons du thatchérisme… Il semble qu’Alexis Tsipras ou Pablo Iglesias aient davantage écouté le père des cultural studies, auxquelles Iglesias fait des références appuyées dans son livre consacré au cinéma et à la politique...

Au-delà des questions économiques, la victoire d’un camp politique est d’abord la conséquence d’une «réforme intellectuelle et morale». Sans doute, Hall fut il l’un des plus minutieux analystes du «bloc historique» qui porta Thatcher au pouvoir et qui, unifiant à la fois la superstructure (tout le champ des représentations), les structures de l’économie (la globalisation, pour faire simple) et une alliance de forces sociales, aux conditions matérielles différentes mais adhérant au projet du thatchérisme, favorisa la mise en place des politiques voulues et pensées par Thatcher, les siens et leurs partenaires des autres pays.

La droitisation n'est pas inéluctable

Ces leçons, les animateurs de la gauche radicale du Sud de l’Europe les ont méditées, dans des sociétés dont les clivages ont été puissamment travaillés par les effets de la crise. L’hégémonie ou la domination exercées avant 2008 se sont fissurées puis effondrées. Les animateurs de la gauche radicale grecque ou espagnole savent par exemple qu’au-delà de la réappropriation des outils de souveraineté et des solutions urgentes aux maux de leur société (santé, logement, éducation), il leur faut donner une vision du monde qui fasse écho à l’expérience quotidienne de leurs concitoyens. C’est cela, agir sur le sens commun.

C’est ainsi que la gauche radicale de Grèce ou d’Espagne s’attache à définir les antagonismes sociaux en lien avec les effets de la crise et à délivrer un discours qui fasse pièce au discours hégémonique des trente dernières années dans les sociétés européennes. Que Podemos, parti fondé par des hommes familiers des réflexions sur les dominations culturelles, perce en Espagne, devance ou talonne pour l’heure le Partido Popular de Rajoy et le vieux PSOE, est ainsi emblématique du renouvellement idéologique et stratégique à l’œuvre…

Ce que Hall nous a notamment livré dans son œuvre, ce n’est pas que la droitisation n’existe pas, c’est qu’elle n’est pas inéluctable. Il se trouve que la crise de 2008 a fini par rouvrir des perspectives pour la gauche radicale. Reste à savoir si le débat engagé dans les années 1980 par Hall, que la pratique de Syriza et Podemos vient incontestablement nourrir et auquel elle donne un nouveau souffle, va irriguer le reste de la gauche radicale et de la social-démocratie européenne…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (107 articles)
Chercheur en science politique
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