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En délaissant l’Europe, j’ai redécouvert le football

Renato Ramos du Club Deportivo Palestino, le 12 février 2015 en Copa Libertadores à Montevideo contre le Nacional d'Uruguay.

Renato Ramos du Club Deportivo Palestino, le 12 février 2015 en Copa Libertadores à Montevideo contre le Nacional d'Uruguay.

Des championnats lointains m'ont réconcilié avec ce sport. Et notamment l'Amérique du Sud, où l'on ne calcule pas, on ne gère pas les temps forts et les temps faibles. Là, le football est celui de la générosité, du don de soi pour le collectif.

Comme tout amateur de football, mon histoire avec celui-ci a débuté dès l’enfance. Mes premiers souvenirs remontent à l’époque des Girondins des Giresse et Tigana, du carré magique des Bleus ou encore des envolées de Maradona sous le soleil mexicain.

Le foot européen est peu à peu devenu inintéressant

A une époque où sa diffusion était minime, suivre le football n’était possible qu’à travers quelques émissions comme Téléfoot ou des magazines papier comme Onze Mondial ou France Football. Ainsi, comme pour un enfant de nos jours, ma culture foot s’est construite à travers ce qui était accessible à travers les différents médias, ma vision du football se limitant à notre championnat et au Big Four européen, me contentant des Coupes du monde pour découvrir d’autres footballs et d’autres ambiances.

Au fil du temps, le football a changé. Pendant que les tribunes s’asseyaient, les discours et les stades de France et d’Europe s’uniformisaient, la vie bouillonnante d’un soir de match se transformait en file d’attente pour une séance de cinéma, la fouille au corps en plus.

Je n'ai jamais pu me reconnaître dans la notion de football spectacle, surtout quand celle-ci servait de prétexte pour vider les tribunes de ceux qui leur donnaient vie. Pendant ce temps, sur le terrain, le football européen et ses nouveaux Stakhanov, stars de jeu vidéo, ont fini par ne plus m’intéresser.

Profitant de l’explosion d’Internet qui a rendu tellement facile l’accès aux images, j’ai donc entrepris un long voyage. Du Pérou à l’Australie en passant par l’Argentine, le Mexique ou la MLS, mon univers football s’est étendu loin de l’Europe. Et, loin des clichés souvent véhiculés dans les différents médias à la vision euro-centrée, le reste du monde offre bien des découvertes et des spécificités qui rendent tout retour en arrière souvent compliqué.

Le premier bénéfice que l’on tire à suivre les footballs d’ailleurs est que cela permet d’observer certains nouveaux talents avant leur arrivée en Europe.

Tout amateur de football aime à se rêver recruteur, porté par le côté un peu vaniteux de pouvoir dire à son voisin qu’il avait vu ce joueur dont tout le monde parle aujourd’hui bien avant les autres (imaginez-vous, par exemple, suiveurs attentifs du football argentin en 2009 et parler à vos amis des pépites Pastore et James). Mais les talents ne sont en rien une exclusivité des autres régions du monde.

Ce qui est plus intéressant en revanche, c’est le constant renouvellement du vivier de talents dans certains pays qui pousse à s’intéresser aux politiques de développement mises en place.

Quand l’Europe aime les oppositions tactiques, l’AmSud préfère une guerre psychologique qui repose sur un savant mélange de sueur et de poésie

 

De l’impressionnante politique globale menée en Uruguay et mise en place par Óscar Tabárez avec les sélections et par des clubs tels que le Defensor Sporting qui font qu’un pays qui compte quatre fois moins d’habitants que la région Ile-de-France est capable de sortir autant de talents chaque saison (après la génération Lugano-Forlán, il y a aujourd’hui la génération Cavani-Suárez, vous découvrirez demain celles des Gastón Pereiro, Giorgian De Arrascaeta et Diego Rolán), à l’ambitieux plan décennal actuellement en cours aux Etats-Unis, qui passe notamment par la formation de ses éducateurs dans d’autres pays (dont la France), les autres pays du monde ont fait le pari de l’humilité et du travail pour développer leur football, faisant ce celui-ci un élément central dans les politiques sociales et de développement de la jeunesse.

Parcourir le monde du football, c’est aussi observer les spécificités de chacun.

Le football d’Asie de l’Est possède son identité qui diffère de celui d’Amérique du Nord ou d’Amérique du Sud. Mais si on s’attarde sur les grandes différences entre Europe et reste du monde, les plus significatives se trouvent avec le football sud-américain.

L'Amérique du Sud: un nouveau monde

En suivant régulièrement les matchs des différents pays de ce continent, on s’aperçoit que l’on ouvre les portes d’un nouveau monde, celui d’un football unique qui rend alors tout retour en arrière quasi-impossible. «Il y a deux manières de passionner la foule au théâtre: par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l'individu», écrivait Victor Hugo.


 

Loin du «grand spectacle» qu’aspire à devenir le football européen, le football sud-américain vous saisit. Ambiances surchauffées (regardez ci-contre l’extraordinaire entrée des joueurs lors de la finale de Copa Libertadores Peñarol-Santos en 2011), rivalités exacerbées, absence totale de calcul, le football sud-américain est celui de la passion.

Et dès lors qu’on plonge dedans, on se rend rapidement compte qu’il est bien plus que cela.

Comme en Europe, sur le terrain, on croise tous les styles, des apôtres du beau jeu aux guerriers. Cependant, quand l’Europe aime les oppositions tactiques, les parties d’échecs, intellectualise ses grands matchs, l’AmSud préfère une guerre psychologique qui repose sur un savant mélange de sueur et de poésie.

Tout est question d’intimidation, de territoire à marquer, d’ascendant psychologique à prendre et ce, quel que soit le niveau de son équipe et de son adversaire.

Conséquence, dès le coup d’envoi, l’intensité est totale, les duels font mal, les tacles sont rugueux, les courses incessantes. S’il n’a pas nécessairement l’impact physique d’un match de haut niveau européen, un match sud-américain, c’est 90 minutes de don de soi total de la part des 22 acteurs avec une intensité et un rythme effrénés que la France commence tout juste à entrapercevoir avec le Marseille de Bielsa.

L’AmSud ne calcule pas, ne gère pas les temps forts et les temps faibles comme le font les clubs européens, car ceux-ci n’existent pas. Son football est celui de la générosité, du don de soi pour le collectif.

L'AmSud vénère le beau

Car cette apparente folie n’est pas anarchie. Tout est parfaitement ordonné, chaque joueur n’est qu’un membre d’un orchestre qui permet à ses artistes de s’exprimer librement, «de l’ordre naît la liberté», comme dirait César Luis Menotti.

Alors que la France découvre le bielsisme, l'AmSud est passée à l'étape supérieure

 

La plus grande différence entre le football européen et sud-américain est là. Si l’Europe impose une tactique rigoureuse et contraignante à l’ensemble des joueurs en phase offensive mais aussi défensive, mesure la performance par les statistiques personnelles, les kilomètres parcourus, de nombre de passes réussies, l’AmSud vénère le beau, conserve une vision d’un football romantique où les enganche, déchargés de tout travail défensif, régalent de leurs gestes, provocations techniques répondant aux provocations physiques, aussi superflus puissent-ils parfois être. C’est le football des Riquelme, Francescoli, et autres Gallardo, ces joueurs que l’Europe a toujours eu tant de mal à intégrer à ses équipes.

Tout romantique soit-il, le continent sud-américain reste aussi l’un des berceaux du football moderne et un véritable laboratoire des futures évolutions de ce sport.

Du football rioplatense découvert par l’Europe dans les années 1920 et qui servira de référence à la Hongrie des années 1950, aux écoles Bilardo-Menotti des années 1970-80 puis l’héritage Yudica-Bielsa de la décennie suivante, il a changé le jeu, imposant pressing haut et la verticalité comme bases, les faisant entrer dans le langage courant aujourd’hui grâce à quelques illustres héritiers comme Pep Guardiola.

Le suivre aujourd’hui, c’est découvrir ces nouveaux révolutionnaires que sont Jorge Sampaoli, Marcelo Gallardo, Mauricio Pellegrino ou Diego Cocca. C’est entrevoir ce que sera le football de demain où l’intensité prévaut et la justesse technique prend la place du surnombre offensif.

Ainsi, alors que l’Europe baigne dans une version du bielsisme remontant aux années 1990 fondé sur un pressing haut et le culte de la possession, l’AmSud est déjà passée à l’étape supérieure. On peut ainsi découvrir les nouvelles organisations du River de Gallardo ou de la sensation chilienne du moment, le Palestino de Pablo Guede, jeune entraineur argentin qui décrit son 3-4-3 comme étant composé de 3 défenseurs et 7 attaquants. Tous deux héritiers de Bielsa, ils poussent le système encore plus loin en imposant un football rapide, toujours plus vertical et ultra-offensif destiné à asphyxier l’adversaire.

Un élément central dans la cohésion sociale

Dans les tribunes, le football n’est pas une simple religion, s’il n’est pas non plus une question de vie ou de mort, il est vraiment bien plus pour paraphraser l’aphorisme de Bill Shankly. Une fois encore, après la découverte de ces ambiances survoltées, on cherche inévitablement à comprendre le pourquoi d’une telle démesure.

Dans bien des quartiers, le club de foot est vraiment le coeur de la vie

 

La force du football sud-américain, c'est qu’il nous pousse sans cesse à chercher à le comprendre. Alors il faut alors se plonger dans l’histoire du continent. On y découvre qu’au cours du siècle dernier, après les différentes accessions à l’indépendance, le football a servi rapidement de ciment dans la construction d’une identité nationale et reste aujourd’hui un élément central dans la cohésion sociale.

C’est ce qui rend celui-ci si différent du football spectacle prôné par les grands championnats européens. Toujours en lien avec ses racines, le football sud-américain a gardé son âme.

En leur sein, les clubs font évoluer des joueurs supporters qui, une fois partis, n’hésitent pas à revenir aider leur club de cœur lorsqu’il est dans une mauvaise passe ou à venir y terminer leur carrière. Dans bien des quartiers, le club de football est le cœur de la vie. Il est l’endroit où l’on passe les dimanches en familles, il est celui qui, comme à Boca ou à River, permet à ses socios d’avoir accès à des médecins, des écoles ou des universités. Il n’est ainsi pas un club qui n’a pas son histoire sportive étroitement liée à la grande histoire contemporaine du continent.

Encore aujourd’hui, des communautés s’appuient sur le football pour accéder à une visibilité sur le plan national et international (voir l’exemple des indigènes de Mushuc Runa en Equateur). En suivant ce football et ces clubs, vous n’êtes plus spectateurs, vous êtes partie prenante d’une histoire qui dépasse le simple cadre du sport.

Les quelques éléments listés ici ne sont que les exemples les plus marquants de ce qui vous attend si vous entreprenez un jour de tenter l’aventure. En ouvrant la porte sur ces autres footballs, vous découvrirez alors à quel point ce sport est universel et joue un rôle culturel et social essentiel dans la construction des sociétés. Et vous constaterez alors que l’Europe, de plus en plus repliée sur elle et son football spectacle, n’en a plus conscience.

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