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Pour devenir une star du foot, il faut de l'ego, mais pas trop

Cédric Rouquette, mis à jour le 05.02.2015 à 19 h 05

Deux reportages récemment diffusé sur Canal+ et publié par So Foot aident à voir plus clair sur la mécanique qui transforme les bons joueurs en stars du jeu. Les cas d'Hatem Ben Arfa et Yoann Gourcuff sont très différents, mais ils enseignent la même chose: il ne suffit pas d'être fait pour le foot, il faut accepter ce que réclame le haut niveau.

Yoann Gourcuff, Moussa Sissoko, Hatem Ben Arfa et, de dos, Raymond Domenech, à l'entraînement le 2 mars 2010 à Clairefontaine. REUTERS/Charles Platiau

Yoann Gourcuff, Moussa Sissoko, Hatem Ben Arfa et, de dos, Raymond Domenech, à l'entraînement le 2 mars 2010 à Clairefontaine. REUTERS/Charles Platiau

Foot fiction. Nous sommes en juin 2010. L’équipe de France est en demi-finale de la Coupe du monde. Après avoir éliminé l’Argentine et l’Allemagne, c’est l’Espagne championne d’Europe 2008 qui se dresse face à l’équipe de Raymond Domenech. Et on ne voit toujours pas qui va pouvoir arrêter les Bleus. Orphelins de Zinédine Zidane, retraité depuis 2006, ils n’ont jamais été aussi bons. En pointe, Nicolas Anelka atteint enfin la maturité. A gauche, Franck Ribéry casse tout depuis qu’il a été titularisé à son poste de prédilection. Mais les vrais moteurs sont ailleurs.

Promis au sommet

Au poste de meneur de jeu, Yoann Gourcuff marche sur les traces de Zizou auquel il est comparé depuis deux ans et son explosion spectaculaire à Bordeaux. Même style, même efficacité, même discrétion, même poste. Lyon cherche à le faire venir, mais le joueur de 24 ans a déjà le choix entre le Real Madrid et Manchester United.

A droite, Hatem Ben Arfa, surnommé le «nouveau Maradona» par la presse sud-américaine, brise les défenses adverses à chaque accélération. Quand il ne marque pas lui-même, la cassure qu’il a causée dans l’équipe d’en face est si définitive que ses partenaires cueillent le but avec gourmandise. Il déséquilibre parfois l’équipe à cause de son faible entrain dans le travail défensif, mais on lui pardonne tout, puisqu’il ouvre toutes les brèches.

Gourcuff et Ben Arfa éclatent aux yeux du monde. Tout le monde savait qu’ils étaient bons et promis au sommet. Mais peut-être pas si vite. Peut-être pas comme ça.

Foot réalité: effectivement, cela ne s’est pas du tout passé comme ça.

En juin 2010, Gourcuff a bien vécu la Coupe du monde, mais dans un isolement et une souffrance intérieure qui ont fait beaucoup pour créer un malentendu durable entre son amour sincère pour le football, et sa détermination, désormais écornée, à mener sa vie dans ce monde impitoyable.

Ben Arfa, lui, était déjà trop loin des petits papiers de Raymond Domenech. Sa chance, il l’aurait deux ans plus tard, à l’Euro 2012, après un magnifique printemps qui lui valut notamment la une des Inrocks («Le dernier footballeur», ben voyons).

 

Sur le terrain, ce serait un nouvel échec. La conclusion de l’aventure, un accrochage avec son sélectionneur, Laurent Blanc, pour avoir téléphoné dans le vestiaire juste après un match (on n'a pas bien compris ce qu’on lui reprochait pour le coup).

Plus personne n’ose aujourd’hui parler de Ben Arfa et de Gourcuff en équipe de France. Didier Deschamps a trouvé ses hommes pendant que les deux joueurs continuent à se chercher.

Hatem Ben Arfa vient de se voir empêcher de jouer cette saison avec Nice après deux échecs enregistrés en début de saison à Newcastle et à Hull City, en Angleterre. A 27 ans, il est certes revenu sur la tentation de prendre sa retraite, mais seul un club moyen décidé à tenter un coup pourra lui tendre la main cet été.

Yoann Gourcuff, lui, n’est pas si éloigné du haut niveau. Il sera peut-être champion de France avec Lyon. Mais son contrat pharaonique avec le club de Jean-Michel Aulas restera quoiqu’il arrive un accident industriel majeur.

Gourcuff entame sa 5e saison à Lyon. Son bilan: 14 buts et 13 passes décisives en championnat. Seulement 50% de matchs joués

 

Il entame sa cinquième saison à Lyon. Son bilan: 14 buts et 13 passes décisives en championnat. Seulement 50% de matchs joués. Pour le seul salarié du championnat qui fasse le match avec les stars du PSG (7,6 millions d’euros brut annuels selon l’évaluation annuelle de France Football, avant une baisse de plus de 25% consentie en début de saison), ce sont des chiffres qu’il traîne comme un boulet depuis de longues saisons.

Pourtant, techniquement et athlétiquement, Ben Arfa et Gourcuff sont des fantasmes d’entraîneur, dans deux registres différents.

Le dribble, l’explosivité, la frappe et la vitesse pour le premier. Le toucher de balle, la vision du jeu, la simplicité et la caisse pour le second. Ils ont fait l’admiration de tous dans leurs plus jeunes années. L’un et l’autre ont été, chez les jeunes, sacrés champions d’Europe de leur catégorie dans deux équipes différentes. Tactiquement, Gourcuff possède, en plus, une maturité dont Ben Arfa n’a jamais bénéficié, mais que celui-ci compensait par une faculté d’élimination presque surnaturelle. Dans ses bons jours, elle était l’égale de celle d’un Messi ou d’un Maradona.

Ils avaient tout cela, mais ça n’a pas marché. Pas assez. Ils ont entrevu le niveau international, mais entrevu seulement.

Comparés aux plus grands

En 2009, Gourcuff faisait partie des trente joueurs nommés pour le Ballon d’Or et était présenté comme «le successeur» de Zidane en une de L’Equipe.

Ben Arfa, lui, a toujours conçu son avenir parmi les étoiles. Il y a un peu plus d’un an, il disait encore:

«Moi ce que j’aimerais, c’est que dans vingt ou trente ans, quand on parlera des grands joueurs du passé, on me cite parmi les Platini, Zidane, Maradona, Pelé, Romario, Messi...»

Nous n’en sommes pas du tout là et, plus le temps passe, plus il semble hasardeux de croire en ce destin.

Coup sur coup, deux enquêtes viennent de nous révéler que Ben Arfa et Gourcuff avaient buté sur le même paramètre-clef dans la gestion d’une carrière. Le plus important de tous: la personnalité.

Etre champion, il faut le vouloir. Le vouloir de toutes ses forces. Et accorder cette ambition dévorante avec les subtiles exigences d’un sport aussi collectif et irrationnel que le football. Le wagon passe. La future star doit l’empoigner, et avec lui, sa destinée de champion.

Ce moment ne s’est pas produit dans leurs deux cas. Depuis fin janvier, on sait mieux pourquoi. Ben Arfa avait trop d’ego pour se donner la peine de tendre le bras, il aurait fallu que le wagon fasse l’effort de venir se saisir de lui. Gourcuff, lui, n’avait pas assez d’ego pour être certain qu’il avait envie d’attraper le train en marche, sans compter le risque de luxation de l’épaule.

Immature, méprisant...

C’est Canal+ qui nous a raconté l’histoire de Ben Arfa, dans son programme Enquête de Foot (à revoir ici). C’est le mensuel So Foot qui a consacré quatorze pages au «mystère le plus épais du foot français» (à égalité avec Ben Arfa?), Gourcuff.

C'est comme s'il se disait: «Je n’ai pas besoin de travailler, je suis Hatem Ben Arfa.»

 

Les thèses développées en creux par les deux médias ne feront tomber personne de la chaise. S’il vous était revenu aux oreilles que Ben Arfa était un jeune immature, égocentré, trop peu lucide sur la somme d’efforts nécessaire pour faire du football à haut niveau, le document aura vite fait d’assembler vos intuitions. La plus-value vient de la somme des témoignages.

C’est comme si l’échec était définitivement entériné, comme si tout le monde s’était décidé à livrer son bout de vérité à visage découvert. Tous les gens qui l’ont fréquenté à l’époque de son adolescence regrettent à voix haute de l’avoir laissé se perdre dans des comportements immatures, voire méprisants, notamment ses éducateurs à l’OL et son premier agent. Le rôle de son entourage autour de son conseiller Michel Ouazine y est présenté, au minimum, comme trouble.

Une scène captée pendant l’adolescence du joueur symbolise le type d’aveuglement qui le parasite depuis sa jeunesse. Le conseiller du joueur –étranger à l’univers du football, simple ami de la famille à base– lui explique que son rôle n’est pas de courir pour récupérer le ballon mais de marquer. Dit autrement: les autres courront pour toi. Dit autrement encore: fais le contraire de ce que tes entraîneurs cherchent à t’inculquer. «Je n’ai pas besoin de travailler, je suis Hatem Ben Arfa.» C’est, à en croire un témoin anonyme anglais, le genre de posture qui a fini par isoler le Français du vestiaire.

Pour résumer: trop d’ego a fini par bousiller un potentiel phénoménal.

Yoann Gourcuff, lui, se heurte à deux difficultés. La première: il est très souvent blessé. La deuxième: quand il ne l’est pas, il est bon, ses performances le mettent dans la lumière et c’est exactement la dernière chose dont il a envie.

Ne pas se faire mal

Le moteur de Gourcuff, c’est le plaisir de jouer au football. Celui-ci disparaît quand cela implique d’assumer son importance aux yeux de tous, notamment des caméras et des fans. Sa faculté à toujours repousser son retour à la compétition est devenue légendaire. Gourcuff ne joue que lorsqu’il est en totale possession de ses moyens physiques à ses propres yeux. Or, à ce niveau de professionnalisme, cela n’arrive quasiment jamais. Un joueur gère ses petites douleurs, compense par le métier le fait d’être à 80% de son potentiel, serre les dents pour les besoins de l’équipe et négocie son retour avec son entraîneur. Récemment Cristiano Ronaldo, Ballon d'Or, disait d'ailleurs ceci:

«J'aimerais bien n'avoir aucune douleur, mais c'est impossible, ça n'a pas dû m'arriver un seul jour depuis le début de ma carrière.»

Gourcuff, lui, ne négocie rien. Il attend de ressentir la plénitude. Compliqué quand on est un personnage si complexe et, en plus, un Breton taiseux.

Gourcuff, nous décrit So Foot, ne veut pas se faire mal, au propre comme au figuré. Il veut jouer, juste jouer. Son préparateur personnel finit par cracher:

«Moi, je m’occupe du physique. Pour soigner Yoann, il faudrait faire de la psychiatrie, et je ne suis pas psychiatre.»

Gourcuff ne négocie rien. Il attend de ressentir la plénitude. Compliqué quand on est un personnage si complexe et, en plus, un Breton taiseux

 

Par ailleurs, la vie de vestiaire, qui détermine tant de choses ensuite sur le terrain, est un aspect de sa carrière que le beau Yoann refuse d’appréhender comme un sujet. La façon dont Gourcuff s’est laissé manger tout cru par le vestiaire des Bleus en 2010 est de notoriété publique depuis le livre de Raymond Domenech, Tout Seul. «Un meneur, c’est un guerrier, pas un suiveur», se lamentait son premier sélectionneur, entre deux envies fatales de «lui mettre des gifles».

L’une des forces de l’enquête de So Foot est de parvenir à valider cette thèse –latente dans bien des articles rédigés ces dernières années– en obtenant l’approbation de son cercle rapproché d’amis.

Pour résumer: pas assez d’ego, voilà ce qui a éteint un potentiel phénoménal.

Je vous vois venir. Des contre-exemples existent sur le papier. Si Ben Arfa a trop d’ego, il faudrait par exemple inventer un mot pour définir le profil psychologique de Zlatan Ibrahimovic, lui qui a été propulsé au sommet par tant d’estime de soi (même s’il faut rappeler que Zlatan n’a jamais brillé au haut niveau international). Avant d’avoir lui-même beaucoup d’ego face à la somme de ses réalisations, Lionel Messi se contentait de jouer, d’y prendre plaisir, de ne surtout en parler à personne et encore moins se mettre à valeur. Si Gourcuff est un timide, le jeune Messi avait un comportement d’autiste; l’idée qu’il pût l’être a bien circulé dans le milieu.

Dans ces deux cas, il y a une vraie différence avec Ben Arfa et Gourcuff. Dans toutes les success stories liées à ce sport, on rencontre chez les joueurs un rapport beaucoup plus sain avec le football, son milieu, ses us, ses coutumes, sa lumière. Une envie d’en être.

Le football, pour Zlatan, pour Messi, pour toutes les stars qui ont laissé une empreinte, a été perçu comme un levier exceptionnel pour grandir individuellement et socialement. Un levier plus grand qu’eux. Dans la jeunesse tumultueuse de Zlatan, le terrain de foot était le seul endroit où il était respecté, où il se sentait bien, où il était reconnu. Dans l’existence de Messi, le foot était le seul vecteur de réussite identifié par le joueur et son entourage dans les années où la crise rongeait l’Argentine.

Cela n’exclut pas quelques malentendus. Cristiano Ronaldo est un énorme travailleur mais peu de monde le perçoit, tant l’expression de son ego a pu être débridée. Franck Ribéry a pu se perdre dans les signes extérieurs de réussite, mais il n’a jamais oublié qu’il devait tout au ballon et il sut se recentrer sur lui quand l’affaire Zahia le fit descendre bien bas.

Au contraire, les reportages de Canal et de So Foot nous montrent que Ben Arfa s’est toujours perçu comme plus important que les personnes côtoyées dans le cadre de sa carrière et les équipes qu’il était censé servir. Le même milieu du foot est, dans le cerveau de Gourcuff, un obstacle à son épanouissement personnel, fait de discrétion et de pure expression technique.

Ben Arfa et Gourcuff étaient des individus faits pour le football, au potentiel très supérieur à celui de certaines stars actuelles. Mais ils n’ont pas accepté tout ce que le très haut niveau exigeait d’eux sur le plan personnel.

S’ils s’étaient donné tous les moyens d’être des champions, ils n’auraient pas été tout à fait eux-mêmes. Eux seuls savent si, plus tard, ces années perdues susciteront des regrets ou si le fait d’éluder le très haut niveau, consciemment ou non, a été leur façon à eux d’être heureux.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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