Monde

Katrina: rendez-moi ma Nouvelle-Orléans

Slate.com, mis à jour le 31.08.2009 à 11 h 18

Avant que les digues cèdent, la ville était déjà marquée par la nostalgie et une profonde tristesse. Katrina a juste amplifié la souffrance.

Il y a 4 ans, l'ouragan Katrina engloutissait la Nouvelle-Orléans. Katrina s'est abattu sur la côte sud des Etats-Unis le 29 août 2005, faisant plus de 1 600 morts en Louisiane et au Mississippi, et plus de 40 milliards de dollars de dommages. L'ouragan Rita a suivi moins d'un mois plus tard, tuant à son tour 11 personnes et ajoutant des milliards de dollars de dégâts supplémentaires. Plus d'un million de personnes avaient été déplacées et des centaines de milliers ne sont toujours pas rentrées à la Nouvelle-Orléans tandis que des quartiers entiers de la ville ont disparu, rayés de la carte.

Voici le témoignage de Tereza Witz, dont la famille est originaire de la Nouvelle-Orléans. Elle est journaliste et dirige la rubrique culturelle du site dédié à la communauté noire américaine The Root qui appartient à Slate group.

Quand j'ai appris que les digues avaient cédé, j'ai immédiatement décidé d'y retourner. Mais il y avait toujours une raison de retarder le voyage; toujours un empêchement de plus. En bref, je me trouvais des excuses. La Nouvelle-Orléans est la ville de mes ancêtres. Mais elle et moi, ça n'a jamais été très facile. J'ai finalement fait le voyage en voiture, il y a deux ans. C'était l'été. Je suis passée devant la vieille maison de mes grands-parents, abandonnée depuis longtemps, sans la reconnaître. Cette grande bâtisse de style «double-shotgun», tous ces étés passés à courir dans le jardin. Sortis de ma mémoire.

Même dans Uptown, sur la rive est, loin du quartier de Ward Nine, Katrina avait sévit: ses vents avaient attaqué la maison familiale, arrachant les clôtures, décrochant les volets, écrasant le garage. D'un seul revers de main rageur, cet ouragan avait balayé mon passé.

 

 

 

 

Quand je pense à la Nouvelle-Orléans, je conjugue tous les verbes à l'imparfait. J'ai pris cette habitude bien avant Katrina. L'ouragan m'a simplement permis de mettre le doigt sur le vrai problème. Entre les visites de cimetières et la «Marie Laveau's House of Voodoo», la Nouvelle-Orléans a toujours été fermement ancrée dans le passé. C'est d'ailleurs ce qui attire les touristes et les fêtards du Mardis-Gras: cette bouffée d'exotisme, de décadence nostalgique. Laissez les bons temps rouler*. «Let the good time roll». Quoi qu'il arrive.

 

 

Mais derrière cette façade d'entrain nostalgique se cache un indéniable malaise doublé d'une une profonde tristesse. Katrina n'a fait que multiplier cette souffrance. Par dix.

Ses habitants aiment à répéter que la Nouvelle-Orléans n'est pas la ville située le plus au sud des Etats-Unis, mais bien celle située le plus au nord des Caraïbes; il y a du vrai dans cette plaisanterie. (Lors d'un voyage à Cuba il y a quelques années, j'avais été envahie par une impression de déjà-vu: la Havane et ses bâtiments en ruine ressemblait tellement à la Nouvelle-Orléans! C'en était étourdissant). La Nouvelle-Orléans n'est pas vraiment une ville américaine, et pourtant, c'est la ville américaine par excellence: une ville américaine du temps des colonies.

La Nouvelle-Orléans, pour reprendre l'expression (en argot local) du fils d'un ami, est «beaucoup* weird» [très étrange]. Cette ville est «beaucoup*» de choses: trop vieille, trop pauvre, trop riche, trop noire, trop française, trop mélangée, trop divisée (classes sociales, couleurs de peau), trop nerveuse, trop compliquée, trop belle. Elle est une survivance du passé de notre pays.

Avec un peu de chance, elle pourra devenir notre avenir. Le passé deviendra alors un prologue. Mais avant toute chose, nous devons reprendre possession de cet héritage. Le revendiquer. Reconnaître qu'il mérite avant toute chose de survivre.

Pour ma part, j'ai toujours eu du mal à accepter cette partie de mon histoire. J'ai grandi à New-York et à Atlanta; étant enfant, la Nouvelle-Orléans me paraissait trop gothique, trop bizarre ; trop «Autre». Chaque été, nous sautions dans un avion (ou nous nous entassions dans la voiture familiale) afin de nous rendre dans la ville natale de mon père. Je trouvais l'endroit désespérément vieillot: les gens parlaient avec un drôle d'accent, l'eau du robinet sentait bizarre et un nombre incalculable de statues de saints ensanglantés encombraient le salon de ma grand-mère - ce qui se passe de commentaires. (Je ne parlerai même pas de l'absence de climatisation.)

Mon grand-père, le père de mon père, n'avait appris à parler anglais qu'à 19 ans. Docteur en médecine, il avait été frappé de cécité peu après ma naissance; il avait alors plus de 80 ans. Mes souvenirs se ressemblent tous: un homme silencieux et effacé, assis dans un fauteuil; il ne prononçait pas un mot, sauf quand je le saluais d'un «Bonjour, papy». Ces paroles le ramenaient à la vie; il hochait alors la tête, me tapotait la main et me parlait de sa voix douce et chaude, à l'accent créole prononcé: « bonjour, ma chérie, oui, oui... ». Ma grand-mère, dont j'ai hérité du prénom, me traînait à la messe tous les dimanches; parfois même pendant la semaine. J'ai appris à jouer sur le vieux piano droit de ma tante Doris; j'ai nagé dans le Lac Pontchartrain avec mes cousins, et j'ai mangé un bon paquet de tamales et d'huitres po' boy maison.

En grandissant, j'ai appris à apprécier, à aimer - à  adorer - cette partie de mon héritage. A savourer les petits détails qui faisaient de la Nouvelle-Orléans une ville unique. Le barman de l'Acme Oyster House, dans le Vieux carré français, par exemple. A chaque fois que j'étais de passage en ville, il me regardait de haut en bas et me disait: «Vous parlez pas comme les gens d'ici, mais à vous regarder, on dirait bien que vous êtes du coin.» Et tous ces gens qui, en entendant mon nom de famille, pouvait me dire de quelle paroisse ma famille était originaire.

Puis vint Katrina.

Je me souviens de la panique; vouloir que le téléphone sonne enfin; ne pas pouvoir appeler à cause des problèmes de réseau; ne pas savoir si la famille avait pu ou non se réfugier hors de la ville. Et puis la colère, en voyant les eaux frapper la cité; la rage insurmontable et incrédule. L'improbable impotence du gouvernement. Je me souviens de Jesse Jackson, qui comparait l'intérieur du Convention Center à «la coque d'un bateau négrier» ; et les universitaires, qui appelaient la ville «Bagdad-sur-Mississipi». La colère et la douleur sur le visage des reporters, à la télévision; leurs efforts pour tenter de comprendre l'incompréhensible. Comment cela pouvait-il arriver ici? Nous arriver à nous? Aux nôtres?

 

 

Les opposants à la réforme du système de santé ont beau hurler leur désaccord dans les débats publics: si Katrina a prouvé une chose, c'est bien que nous avons besoin d'un gouvernement fort à nos côtés.

A l'heure où j'écris ces lignes, j'apprends que ma cousine vient de mourir. Elle était la dernière matriarche de la famille. Inez Wiltz Narcisse était le lien qui me rattachait au passé de ma famille; la seule personne en mesure de me parler des nombreuses branches de notre arbre généalogique, des esclaves aux maîtres blancs; on pouvait toujours compter sur elle pour raconter une blague salace ou deux (en créole) aux réunions de famille. Elle avait depuis longtemps quitté la Louisiane pour Houston au Texas, mais elle était restée la gardienne de notre famille et de notre culture.

Elle a quitté cette terre juste avant le quatrième anniversaire de Katrina. Je trouve que c'est plutôt ironique.

Quel avenir pour la Nouvelle-Orléans? Je n'en ai pas la moindre idée. Tant de personnes parties; tant de personnes qui ne reviendront jamais. S'il fallait résumer toute cette douleur, toute cette nostalgie en une chanson, je choisirais «Why?», d'Annie Lennox ; la version de John Boutte.

Je m'inquiète pour la Nouvelle-Orléans. J'espère qu'elle ne deviendra pas une ville-musée, cantonnée au Vieux carré français et à Uptown; une ville qui aurait oublié l'authentique étrangeté du quartier de Ward Nine, cet «Autre» local.

Quoi qu'il arrive, la maison de mes grands-parents échappera à ce funeste destin. Leur quartier est devenu «très chic*» ; il grouille de clubs de yoga et de galeries d'art, d'antiquaires et de restaurants BCBG. Les immeubles poussent comme des champignons ; le terrain de la maison familiale a pris beaucoup de valeur. Nous ne le vendrons pas, en dépit des coups de fil des promoteurs immobiliers, des voisins qui se plaignent de l'état lamentable des lieux, et des querelles familiales autour de l'héritage. Cet automne, ma cousine Bernadette va commencer à rénover notre - sa - maison ; elle va tenter de redonner vie à ce que Katrina a voulu détruire, de la clôture au garage en passant par les volets. Cela me réconforte. Le simple fait que ce projet existe est un miracle en soi (et vous seriez d'accord si vous connaissiez toute l'histoire).

La Nouvelle-Orléans sera-t-elle le théâtre d'un petit miracle de famille? Si oui, tous les espoirs sont permis.

 

 

 

Teresa Wiltz

Traduit par Jean-Clément Nau

* En français dans le texte

Images: E. Leser

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