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Au Moyen-Orient, l'Occident a abdiqué sa responsabilité morale

Kobané, le 30 janvier 2015. REUTERS/Osman Orsal

Kobané, le 30 janvier 2015. REUTERS/Osman Orsal

Massacres en Egypte, essor de l’Etat islamique, crimes de guerre en Palestine et en Israël: la négligence occidentale face aux violations des droits humains au Moyen-Orient a laissé s’épanouir une culture de la violence et de l’impunité. Par le directeur exécutif de Human Rights Watch.

Le Moyen-Orient, dont le Printemps arabe faisait si récemment encore l’objet de débats optimistes, est aujourd’hui dominé par de nouveaux hommes forts, un conflit violent et des atrocités perpétrées par des extrémistes islamistes et des milices. Dans ces temps difficiles, les leaders occidentaux semblent préférer rester en terrain connu et traiter avec des autocrates plutôt que de devoir affronter l’incertitude que représente un gouvernement par le peuple.

L'irrésistible ascension de l'Etat islamique

Les dirigeants américains et européens qui, dans leur pratique diplomatique, ont minimisé ou abandonné la défense des droits humains, peuvent se justifier en prétendant que les menaces sécuritaires sont aujourd’hui si graves qu’elles doivent passer avant tout le reste.

Moralement indéfendable, ce point de vue est également borné et contreproductif. Sans en être la seule et unique raison, la violation des droits de l’homme a joué un rôle décisif dans la création ou l’aggravation de la plupart des crises actuelles au Moyen-Orient. Protéger les droits humains et permettre aux gens d’avoir leur mot à dire dans la manière dont leurs gouvernements gèrent la myriade de problèmes de leur région sera la clé de leur résolution.

Au cours de l’année passée, aucun défi ne s’est imposé de manière plus spectaculaire que celui que représente l’organisation auto-proclamée Etat islamique. Avec ses exécutions de masse de combattants capturés et de civils, l’asservissement sexuel de femmes et de fillettes yézidies et les décapitations filmées de journalistes et de travailleurs humanitaires, ce groupe extrémiste suscite à juste titre une répugnance et une opposition largement partagées.

Cependant, l’Etat islamique n’est pas sorti de nulle part. En Irak, outre le chaos qui a suivi l’invasion américaine, il doit beaucoup au gouvernement sectaire cruel de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki et à la conséquente radicalisation de la population sunnite minoritaire. Soutenu par l’Iran, Maliki a personnellement pris la tête des forces de sécurité irakiennes et soutenu la formation des milices chiites, dont beaucoup ont persécuté les sunnites avec une grande brutalité. Les milices ont regroupé et détenu arbitrairement des sunnites en vertu de loi floues et –à l’instar d’unités antiterroristes officielles– en ont sommairement exécuté un grand nombre. Pendant que l’armée de l’air irakienne bombardait à l’aveugle des villes à prédominance sunnite.

Le contexte irakien

La violence des persécutions a nourri la croissance de l’Etat islamique. Le prédécesseur de ce groupe, al-Qaida en Irak, a été vaincu avec l’aide d’une coalition militaire de tribus sunnites de l’ouest de l’Irak appelée Sahwa. Mais nombre de ces tribus ont eu si peur des massacres et des persécutions perpétrés par les forces progouvernementales que, lorsque le conflit a éclaté en 2014, elles ont accueilli l’Etat islamique à bras ouverts. Les gouvernements occidentaux, désireux de faire de leur propre implication militaire en Irak un vieux souvenir, ont largement fermé les yeux devant ce régime sectaire de Bagdad –et lui ont même fourni quantité d’armes.

Aujourd’hui, le fait que cette indifférence aux atrocités commises sous Maliki était une erreur est plus largement reconnu. Haïder al-Abadi, le Premier ministre qui a remplacé Maliki, s’est engagé à gouverner de façon plus inclusive. Il a abandonné les poursuites contre les médias, promis de libérer les prisonniers détenus sans mandat d’arrêt et a fait quelques efforts pour arrêter les bombardements aveugles par les forces aériennes. 

Mais le sectarisme violent n’a pas cessé en Irak, où l’aide militaire occidentale continue de se déverser. Maliki est resté l’un des trois vice-présidents irakiens, et le gouvernement faible s’appuie encore davantage qu’avant sur les milices chiites qui restent les principales forces de terrain à combattre l’Etat islamique –et ce malgré les meurtres et les épurations de sunnites qu’elles commettent par villages et quartiers entiers.

Tant que ces atrocités ne cesseront pas, il y a fort à parier que les miliciens chiites contribueront davantage au recrutement pour l’Etat islamique qu’à la défaite du groupe djihadiste sur le champ de bataille.

L'EI, recours en Syrie face à Bachar el-Assad

En Syrie, l’Etat islamique se présente comme la force la plus à même de s’opposer au président Bachar el-Assad. Nul ne peut nier l’extraordinaire brutalité d’Assad: depuis que le gouvernement syrien a renoncé à son arsenal chimique, son arme la plus connue est la bombe à baril –un baril, de pétrole ou autre, rempli d’explosifs à grande puissance et de fragments métalliques. L’armée de l’air syrienne jette ces bombes depuis un hélicoptère volant à haute altitude pour éviter les tirs anti-aériens. De leur hauteur, il est impossible de viser avec une quelconque précision. La bombe à baril dégringole tout simplement, émettant son redoutable sifflement tandis que son contenu cahote avant de toucher le sol et d’exploser.

Cette inquiétude sélective est un cadeau aux recruteurs extrémistes qui se présentent comme étant les seuls à vouloir s’opposer aux atrocité d’Assad

 

Ces barils explosifs sont si imprécis que l’armée syrienne n’ose pas les utiliser près des lignes de front, de peur de toucher ses propres soldats. Elle les lâche à la place sur des zones tenues par des groupes rebelles, sachant pertinemment qu’elles détruiront des immeubles résidentiels, des hôpitaux, des écoles et d’autres institutions civiles. Parmi les civils qui n’ont pas fui le pays, certains ont déplacé leurs familles près des lignes de front, préférant braver les snipers et l’artillerie plutôt que l’horreur des barils explosifs.

Voilà donc le nouveau visage de la banalité du mal. Lorsque le gouvernement syrien a attaqué les civils avec des armes chimiques, le Conseil de sécurité des Nations unies a fait pression sur Assad pour qu’il cesse et lui remette son arsenal. Mais à présent que le gouvernement syrien tue un bien plus grand nombre de civils dans des attaques à l’aveugle avec des armes conventionnelles, le Conseil de sécurité, bloqué par la Russie, observe sans quasiment rien dire. Plusieurs nations ont condamné le massacre sans faire grand-chose d’autre pour mettre la pression et tenter de l’arrêter.

Cette inquiétude sélective est un cadeau aux recruteurs extrémistes qui se présentent comme étant les seuls à vouloir s’opposer aux atrocité d’Assad. Il ne suffit pas de s’attaquer à l’Etat islamique pour le rendre moins attirant –il va falloir se préoccuper davantage de la protection des civils syriens.

Le gâchis égyptien

Pendant ce temps en Egypte, l’ancien général devenu président Abdel Fattah al-Sissi a voulu écraser les aspirations démocratiques de la place Tahrir. Si le gouvernement de Mohamed Morsi, du parti des Frères musulmans, premier président démocratiquement élu en Egypte, était loin d’être parfait, ses abus n’ont à aucun moment été comparables à ceux infligés aujourd’hui au peuple égyptien par le gouvernement dominé par les militaires qui se sont emparés du pouvoir lors d’un coup d’Etat le 3 juillet 2013.

Le 14 août 2013, en 12 heures seulement, al-Sissi et le ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim ont dirigé une répression violente et impitoyable contre les Frères musulmans et leurs partisans, tandis que les forces de sécurité abattaient au moins 817 manifestants pacifiques pour la plupart, place Rabaa au Caire. Ce fut le massacre de manifestants le plus sanglant depuis la répression chinoise du mouvement pro-démocratie de la place Tiananmen en 1989.

Contrairement aux preuves accablantes rassemblées par Human Rights Watch et d’autres groupes, une commission d’enquête mise en place par décret présidentiel d’al-Sissi impute avant tout les effusions de sang aux dirigeants des Frères musulmans –et conclut que les forces de sécurité n’ont fait usage de violence que lorsque les manifestants leur ont tiré dessus. La commission prétend aussi que les forces de sécurité avaient pris les mesures nécessaires pour réduire au maximum le nombre de victimes et permettre aux gens de s’enfuir en toute sécurité, encore une fois en contradiction avec les preuves réunies par Human Rights Watch et par les propres déclarations des représentants du gouvernement avant le massacre, dans lesquelles ils prévoyaient un bilan de plus de 3.500 morts.

Le massacre de la place Rabaa n’est que l’exemple le plus sanglant d’une répression qui s’intensifie à mesure qu’al-Sissi ancre sa mainmise sur le pouvoir

 

Le massacre de la place Rabaa n’est que l’exemple le plus sanglant d’une répression qui s’intensifie à mesure qu’al-Sissi ancre sa mainmise sur le pouvoir. Les forces de sécurité ont emprisonné des dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’être membres des Frères musulmans, très souvent sans inculpation ni procès, ainsi que de nombreux activistes laïques. Les tribunaux égyptiens ont prononcé des condamnations à mort par centaines après des procès collectifs qui n’essayaient même pas de fournir aux accusés une vraie chance de se défendre sérieusement. Ces nouveaux détenus font déborder prisons et commissariats, et le nombre de décès en détention augmente.

La réponse de l’Occident à cette répression sans précédent est honteusement inappropriée. Washington a recommencé à envoyer une aide militaire au Caire, et aucun gouvernement occidental n’a manifesté de velléité d’examiner de plus près les abus du gouvernement militaire. Le secrétaire d’Etat américain John Kerry continue de faire comme si la réforme politique égyptienne n’était qu’une question de jours: pour lui, le putsch avait pour but de «restaurer la démocratie» et les élections que les militaires ont organisées en excluant les Frères musulmans incarnaient la «transition vers une démocratie».

Un message à toute la région

Le soutien apporté au gouvernement répressif d’al-Sissi n’est pas seulement un désastre pour les espoirs d’un avenir démocratique en Egypte, il envoie aussi un message consternant à toute la région.

L’Etat islamique peut désormais clamer que la violence est la seule et unique voie possible pour les islamistes, puisque lorsque ceux-ci ont obtenu le pouvoir par le biais d’élections justes, ils s’en sont fait évincer sans soulever de protestations trop véhémentes de la part de la communauté internationale. Les effets s’en sont peut-être déjà fait sentir dans le Sinaï, où le principal groupe égyptien insurrectionnel, Ansar Bait al-Maqdis, a prêté allégeance à l’Etat islamique. En 2014, au moins 900 civils, insurgés présumés et membres des forces de sécurité ont été tués dans le gouvernorat du Sinaï Nord, là où Ansar Bait al-Maqdis est le plus fort.

Dans le conflit israélo-palestinien, l’année dernière a vu un nouveau lot de violences mortelles à Gaza où des crimes de guerre ont été régulièrement commis par les deux camps.

Et toujours Israël-Palestine

Le Hamas et d’autres groupes palestiniens armés de Gaza ont lancé des milliers de roquettes et d’obus de mortier à l’aveuglette vers des centres de peuplement israéliens, tout en mettant en danger des civils palestiniens en tirant depuis des lieux habités. Simultanément, des dizaines de milliers de roquettes, bombes et attaques d’artillerie israéliennes –dans le cadre d’une définition élargie de la notion de cible militaire légitime, d’attaques sans cibles militaire évidente et d’une préoccupation toute relative des victimes civiles– tuaient environ 1.500 civils à Gaza et conduisaient à une destruction sans précédent de maisons et d’infrastructures civiles.

Israël n’est pas réputé pour demander des comptes à sa propre armée lorsque celle-ci viole gravement les lois de la guerre, et quant au Hamas, il n’a même pas fait semblant d’enquêter sur les exactions commises par les combattants palestiniens.

Malgré la promesse de justice impartiale, les gouvernements occidentaux ont fait pression sur la Palestine pour qu'elle ne rejoigne pas la CPI

 

L’implication de la Cour pénale internationale (CPI) pourrait aider à dissuader les deux camps de commettre des crimes de guerre, et éventuellement offrir aux victimes un minimum de justice. En tant qu’Etat observateur à l’ONU, la Palestine a rejoint la CPI en décembre 2014. La cour aura désormais juridiction sur les crimes de guerre commis dans ou depuis le territoire palestinien –c’est-à-dire que son mandat s’exercera sur les deux camps du conflit. Et contrairement aux organisations intergouvernementales où souvent la politique s’impose, la CPI est dirigée par un procureur professionnel, la Gambienne Fatou Bensouda, qui jouit d’une réputation d’avocate sobre, impartiale, raisonnable, et qui n’a jamais montré aucune animosité envers Israël.

Malgré cette promesse de justice impartiale, les gouvernements occidentaux ont adopté exactement la mauvaise tactique pour ce qui est de la CPI. Ils ont commis l’erreur de faire pression sur la Palestine pour qu’elle ne rejoigne pas la Cour –et le Congrès américain envisage en ce moment des sanctions pour la punir de l’avoir fait. Ils avancent que l’implication de la CPI va entraver le processus de paix –tout moribond qu’il soit– alors qu’ils adoptent la position contraire dans pratiquement toutes les autres situations, reconnaissant que mettre un frein aux crimes de guerre est la condition préalable à la construction de la confiance nécessaire pour des pourparlers de paix productifs. Personne n’a su expliquer de façon crédible pourquoi le conflit israélo-palestinien devait faire exception à la règle.

Les «bonnes raisons» pour écarter les droits humains

La réelle motivation des gouvernements occidentaux ici est de protéger les Israéliens d’éventuelles poursuites. Ce genre d’approche sélective de l’Etat de droit ne bénéficie ni aux Israéliens, ni aux Palestiniens qui continuent d’être les victimes de crimes de guerre. En outre, elle sape le pouvoir et la légitimité de la justice internationale dans le monde entier, en donnant des arguments aux critiques qui avancent que la justice internationale est réservée aux nations faibles qui ne comptent pas de puissants parmi leurs proches alliés.

Dans tous ces cas, les législateurs prétendent inévitablement avoir de bonnes raisons de minimiser la défense des droits humains. Ils expliquent que ces concepts imposent des restrictions en contradiction avec la position selon laquelle «il faut ce qu’il faut», qui prévaut souvent face à de graves défis de sécurité. Mais l’année qui vient de s’écouler au Moyen-Orient prouve à quel point ce réflexe démontre une étroitesse de vue.

Les droits humains ne sont pas seulement des restrictions arbitraires infligées aux gouvernements. Ils reflètent des valeurs fondamentales largement partagées et profondément ancrées, essentielles pour sauvegarder la dignité et l’autonomie humaines. Les gains à court terme obtenus en violant ces valeurs valent rarement l’inévitable prix à payer à long terme. Plutôt que de considérer les droits humains comme des restrictions agaçantes, les législateurs feraient mieux de reconnaître leur statut de guides moraux. Ce qui en découlera sera probablement la meilleure et la plus efficace des choses à faire.

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