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Comment le sexisme s'est solidement ancré dans la médecine française

Dans un hôpital en France, en 2003. REUTERS/Pascal Rossignol

Dans un hôpital en France, en 2003. REUTERS/Pascal Rossignol

Dans les études, les soirées, la profession, les pratiques médicales, le rapport des patients aux médecins et des médecins aux patientes: le sexisme ordinaire est partout. Explications.

MISE À JOUR: Le 8 avril 2016, une question de QCM à un examen blanc de médecine, repérée par Slate, a donné lieu à des réprobations publiques des ministres de l'Éducation et de la Santé, mettant une nouvelle fois en lumière le sexisme latent touchant au monde médical. Un an plus tôt, nous réalisions une longue enquête sur le sujet que voici.

Qui aurait pu imaginer qu’une peinture représentant Flash, Superman, Batman et Superwoman en plein ébats sexuels avec Wonder Woman provoquerait un jour une polémique nationale? C’est pourtant ce qui s’est passé le 20 janvier, quand, au sortir de leur week-end, une partie des Français ont découvert l’existence d’une fresque plus que grivoise, peinte sur les murs d’une salle d’internes du CHU de Clermont-Ferrand. 

L'oeuvre en question avait tout juste été agrémentée de bulles suggestives, pouvant laisser penser à un viol de la ministre de la Santé –ou du moins à un viol tout court– l’objet introduit dans le vagin de Wonderwoman n’étant rien de moins que la mal-aimée loi de Santé, loi qui a provoqué la grève des médecins au mois de décembre dernier et vient de causer celles des internes. «Tiens, la loi santé!!!», «Prends-la bien profond!!», «tu devrais t'informer un peu!», disaient les bulles de la fresque.

En même temps que cette représentation, le lecteur étonné découvrait peut-être l’existence de ces fresques pornographiques, courantes dans les salles d’internes. Si certaines, d’un esprit rabelaisien, affichent de gais noceurs tous sexes dehors, d’autres, montrant des femmes entièrement dévêtues au contraire des hommes représentés, sont d’un esprit moins «égalitaire».

La médecine serait-elle sexiste? «S’il fallait retenir une profession où le sexisme est patent, c’est sans nul doute la formation et l’exercice de la médecine», écrivait en 2011 dans un billet au titre évocateur –Le silence du sexisme– l’écrivain et urgentiste Patrick Pelloux.

Sexisme ordinaire

Le constat, en 2015, a peu changé. Les femmes médecins, internes, externes des hôpitaux, subissent un sexisme massif et quotidien, fait de remarques obscènes de la part de leurs chefs qu’elles ne peuvent contester, de blagues méprisantes et de discriminations. Le constat est tel que les représentants même de la profession ne peuvent s’en cacher.

«Je ne connais pas une étudiante ou une interne qui n’ait pas subi des remarques sur son parfum ou son allure vestimentaire, c’est vraiment quotidien», lâche Mélanie Marquet, présidente de l’Inter-syndicat national des internes (ISNI). «Il n’est pas rare qu’un chef vous demande de venir habillée en jupe. Ou d’entendre au moment de se pencher une remarque sur l’allure de votre postérieur. C’est ce genre de petites choses quotidiennes», décrit la présidente. 

Il nous prenait par l'épaule en disant «ça va ma belle?»

Pauline, qui vient de finir son internat

Sophie*, interne en chirurgie, a quant à elle «cessé de mettre des jupes pour aller bosser», tandis que Pauline, qui vient tout juste de finir son internat, se souvient de deux chefs de service «tactiles et dragueurs», dont un «qui aimait bien avoir ses externes sur ses genoux». «Quand on attendait au bloc il nous prenait par l’épaule, en disant "ça va ma belle?"»

Parfois, la «drague», déjà problématique d’un point de vue déontologique, se fait plus pressante. Sophie décrit des avances aux internes «super fréquentes» et des situations où les chefs abusent de leur autorité pour mettre dans leur lits des élèves à leur merci. Plus grave encore, elle affirme avoir vu une jeune femme anorexique, en situation de fragilité psychologique, céder à son supérieur, qui accroissait ainsi son mal-être. 

Sophie elle-même a été victime d’une agression sexuelle: un chef qui a essayé de la déshabiller de force, en tirant sur son pantalon: «Mais il se trouve que j’ai fait beaucoup de sport de combat donc j’ai pu me défendre», précise-t-elle. 

Le sexisme ambiant devient, selon les mots de la responsable syndicale Mélanie Marquet, tellement «banal et ordinaire» que cela ne «viendrait même pas à l’idée» des femmes du corps médical «de porter plainte pour ça».

Ségrégation verticale et horizontale

Ce «sexisme ordinaire» s’accompagne par ailleurs d’une ségrégation flagrante au sein du corps médical. Certes, les amphis de fac de médecine sont remplis d’étudiantes –entre 65% et 70% selon Mélanie Marquet. Et, certes, au sein de la profession de médecins, il existe une mixité quasi parfaite: les femmes représentaient en 2011 environ 48% des «Médecins et assimilés», selon une étude de la Dares (un chiffre qui serait d’ailleurs autant dû aux capacités des femmes à mieux réussir le concours d’entrée que leurs collègues masculins qu’à une certaine désaffection des hommes pour la profession).

Mais les femmes sont moins nombreuses dans les postes de directions (37,9% du total des postes de direction de la fonction publique hospitalière et 16,3% des membres du corps des directeurs d'hôpitaux). Elles sont aussi très peu présentes dans les spécialités à forte reconnaissance sociale telles que la chirurgie (12% de femmes) ou la biologie médicale. Elles sont surreprésentées dans celles moins bien considérées par leurs pairs comme la gynécologie, l'obstétrique et la psychiatrie. Et elles forment le gros des bataillons de petites mains d’infirmières, aide-soignantes ou sage-femmes, toutes professions moins bien payées et considérées (90,7% des aides-soignants et 86,8% des infirmiers et sages-femmes).

Une ségrégation à la fois verticale et horizontale, donc, où l’idée de hiérarchie est «directement associée au sexe», selon Mélanie Marquet. Cette image de l’homme chirurgien et de la femme infirmière est encore tellement ancrée dans les moeurs que les témoins interrogés décrivent tous un même réflexe de la part de leurs patients.

«Quand je rentre dans une salle de consultation, systématiquement les patients pensent que je suis l’infirmière. D’emblée la réaction spontanée c’est "attends quitte pas l’infirmière vient de rentrer" et c’est quotidien», affirme Mélanie Marquet. Même constat pour Sophie, ou encore Pauline, qui raconte: 

«Quand je fais ma visite avec un stagiaire, ils parlent tous au stagiaire. Ils ont encore l’image du médecin comme d’un homme. Et on m’a répété sans arrêt: "Alors quand est-ce qu’il vient le médecin?".»

Un enfant? Vous voudrez bien attendre sept ans

Quand on tombe enceinte, on a ces réflexions sur le fait que "la pilule ça existe"

Sophie, interne en chirurgie

Comme dans d’autres secteurs professionnels, une discrimination s’exerce à l’encontre des femmes qui voudraient avoir un enfant avant 30 ans. Sauf qu’à l'hôpital, cet interdit implicite est quasi systématique, de l’avis de tous les témoins interrogés. «Neuf fois sur dix, une chef de clinique se verra dire par son chef de ne pas tomber enceinte pendant les deux prochaines années», rapporte Mélanie Marquet. «Pendant les 5 ans d’internat et les deux ans qui suivent (assistanat ou clinicat) il y a une interdiction implicite de tomber enceinte. Et quand on tombe enceinte, on a ces réflexions sur le fait qu’on les "emmerde" ou que "la pilule ça existe"», confie Sophie qui a entendu ce genre de remarques autour d'elle.

A côté de ces remontrances, les femmes qui s’aventurent à faire des enfants en début d’internat voient bien souvent leurs perspectives de choisir la meilleure spécialité à laquelle elles ont droit –en fonction de leur classement au concours– dégradées. Elle sont «déclassées en fin de promotion» si elles n’ont pas pu faire leur stage de six mois en temps voulu, quand bien même elles le rattraperaient ensuite, explique Sophie. Et gare à celles qui souhaiteraient se rebeller. «On n’est pas toutes des nunuches, alors on se révolte parfois, mais on nous fait comprendre que notre carrière est finie», constate, amère, Sophie.

«On baigne là-dedans pendant toutes nos études»

Ce sexisme ambiant commence dès les bancs de l’université. «On baigne là-dedans pendant toutes nos études», explique Mélanie Marquet. Si les statistiques manquent pour évaluer le phénomène, les polémiques régulières sur les soirées de médecine aux affiches scabreuses et dégradantes pour l’image des femmes, ou encore les soirées qui dégénèrent en viol, comme à Lyon en 2011, en sont autant de signaux d’alerte.

Les pratiques médicales s'en ressentent: des étudiants en médecine s'exercent par exemple au toucher vaginal sur des patientes endormies, sans leur consentement, et certains internes ne voient pas où est le problème.

Autre phénomène, rare mais hautement symbolique de cette culture sexiste, le «point du mari» concentre tous les fantasmes. Il consiste à recoudre une épisiotomie (entaille faite dans le périnée pour laisser passer l’enfant au moment de l’accouchement) par quelques points de suture supplémentaires, afin d’accroître le plaisir de l'homme lors des rapports sexuels... au détriment de celui de la femme.

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, des pratiques, notamment en gynécologie, sont régulièrement pointées par des experts. «Le sexisme larvé de leur culture incite certains gynécologues –hommes et femmes– à adopter face à toutes les femmes une vision stéréotypée des genres. Mais aussi à soumettre les femmes à des interrogatoires en règle sur leurs pratiques sexuelles, et ce, dès la première consultation», rapporte le médecin devenu auteur Martin Winckler dans son dernier livre, Le médecin et le patient.

La recherche sur la contraception masculine au point mort

Outre les pratiques, la recherche en médecine et les essais cliniques seraient eux aussi tendancieux. Ils ont été récemment épinglés par le magazine Sciences et Vie. Les tests sont le plus souvent effectués sur des rats mâles. Pour les maladies cardio-vasculaires, les femmes sont sous-représentées dans les essais cliniques et les cardiologues connaissent mieux les réactions du coeur masculin. «Les maladies cardiovasculaires restent des maladies masculines pour le corps médical», explique Danièle Hermann, présidente de la Fondation recherche cardio-vasculaire- Institut de France, dans une interview à Clara magazine reprise sur le magazine en ligne 50-50.

Idem sur le sida: «En moyenne, seulement 18% de femmes sont incluses dans les protocoles d’études ou d’essais cliniques, alors qu’elles sont aujourd’hui plus contaminées par le virus du Sida que les hommes dans le monde», explique l’article.

Quant à la contraception, c’est là aussi encore une affaire de femmes. Si le préservatif masculin existe et représente, bien utilisé, un moyen de contraception aussi efficace que la pilule, il n’est utilisé que par 12% des jeunes femmes. La recherche sur des nouvelles méthodes de contraception masculine est quant à elle laissée à l’abandon, et les urologues pratiquant la vasectomie, une méthode irréversible mais indolore et qui ne prend que 10 à 30 minutes, sont très difficiles à trouver.

«Une force d'inertie et une culture qui dure encore»

Comment en est-on arrivé là? Pourquoi la médecine est-elle un secteur où dominent encore de nombreux préjugés sexistes? Il y a là, comme pour tous les métiers fortement ségrégués en fonction du sexe, des raisons historiques. Depuis l’Antiquité, les femmes qui souhaitent exercer la médecine rencontrent des difficultés. Agnocide, une des premières femmes médecin et gynécologue, doit se déguiser en homme pour suivre les cours de médecine du célèbre médecin Hérophile, avant que l’année suivante, on ne promulgue une loi autorisant les femmes à l’exercer.

Comme un paquebot lancé sur la mer, il y a une force d'inertie

Vincent Barras, professeur d'histoire de la médecine

Mais c’est surtout à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, alors que la médecine moderne se met en place, que se constitue une véritable répartition genrée des différentes occupations, explique Vincent Barras, professeur d’histoire de la médecine à l’Université de Lausanne. «On voit maintenant plus de femmes dans les amphis, mais cela ne signifie pas que cette prédominance soit une affaire du passé. Comme un paquebot lancé sur la mer, il y a une force d’inertie et une culture qui dure encore», commente l’historien.

Une tradition, véritable rituel d’initiation des étudiants en médecine qui dissèquent pour la première fois, est révélatrice d’un sexisme très fortement ancré dans la profession au XIXe. La «photo de groupe» de ces jeunes qui découvrent le métier s’effectue alors devant un cadavre, mais pas n’importe quel cadavre. Il s’agit le plus souvent d’un cadavre de femme, ou d’une prostituée à qui on demande de faire la morte. Cette scène est d’ailleurs devenu un «classique» de la photographie pornographique, selon Vincent Barras. Pour conjurer la mort, c’est la femme qu’on tue, ou qu’on domine, comme une démonstration de la puissance de vie masculine.

US National Library of Medicine

La France à la traîne

Plus généralement, la médecine a suivi l’évolution de la société française, très hiérarchisée, et notamment encore en grande partie hiérarchisée selon les genres. L’indice de dissimilarité de Duncan et Duncan, qui mesure la ségrégation professionnelle entre les hommes et les femmes, a certes diminué en 40 ans, mais il reste en France très élevé. Il est passé de 56 en 1983 à 52 en 2011, ce qui signifie qu’il faudrait que 52% des femmes ou des hommes changent de métier pour aboutir à une répartition égalitaire dans les différents métiers. Secrétaire est toujours un métier de femme, tandis qu’architecte ou ingénieur est toujours davantage un métier d’homme:

«Plus le milieu est aisé, plus la hiérarchie est forte, plus le sexisme est grand. Dans les pays plus égalitaires comme le Canada, où les femmes sont bien mieux respectées qu'en France, la médecine est beaucoup moins sexiste», analyse Martin Winckler.

La France, face à des pays comme la Suède ou le Canada, est encore à la traîne en matière de lutte contre le sexisme. «Les structures de médiation hospitalière sont anciennes dans le monde anglo-saxon; et l'hôpital ne couvre pas les erreurs des médecins. En France, les médiations hospitalières existent depuis peu, et il est très difficile de poursuivre un médecin en justice», commente l’écrivain.

«Une affaire comme celle du Dr Hazout [condamné à huit ans de prison pour pour viols et agressions sexuelles sur d'anciennes patientes] n'aurait jamais duré 25 ans en Angleterre ou au Canada», estime-t-il: 

«Le moindre soupçon de geste inapproprié aurait fait bouger la direction du service et de l'hôpital. En France, on ne voulait, tout simplement, pas y croire, parce que le corps médical fonctionne en pensant que ses membres sont une élite, qu'ils sont insoupçonnables ("Ils ne feraient jamais ça!") et que s'ils commettent des fautes, ils ont sûrement de bonnes raisons.»

L’écrivain, qui a emménagé à Montréal en 2009, ajoute:

«J'ai entendu à de nombreuses reprises l'expression "droit de cuissage" dans la bouche d'internes accueillant de nouvelles externes. Ce n'étaient pas des paroles en l'air. Et leurs aînés (qui avaient pratiqué la même chose) ne les corrigeaient pas. Si un résident canadien faisait ce genre de remarque, même pour plaisanter, il aurait droit à une volée de bois vert de la part de l'équipe soignante, du chef de service et de la commission pédagogique, et serait surveillé de près.»

«Bizarrement, les blagues de cul, on ne les fait qu’aux femmes»

A l’origine de ce sexisme relatif, il y a sans doute aussi des raisons liées à la nature même de la profession. Elle suppose en effet une exposition à la nudité, qui favoriserait une sexualité plus «débridée». «Nos chansons pendant les week-ends d’intégration, c’est que du cul! On a une barrière du corps très différente, parce qu’on est confronté à des gens nus en permanence», analyse Pauline. Un contexte de désinhibition qui semble par ailleurs plutôt favorisé, ou du moins pas vraiment freiné, par l’organisation des hôpitaux, qui ne disposent bien souvent pas de vestiaires hommes et femmes séparés. «On se déshabille tous dans la même salle avant d’aller au bloc», fait remarquer Mélanie Marquet.

«Les soirées de médecine sont assez connues pour être les plus trashs. Les filles finissent à moitié à poil et les hommes aussi. Ça boit beaucoup plus et ça couche beaucoup plus. J’ai fait des soirées d’écoles d’ingénieurs et de commerce et j’ai pu constater que ce n’était pas du tout la même ambiance. Et quand des ingénieurs et des étudiants de commerce sont venus à nos soirées, ils étaient assez choqués», confirme Pauline.

Une sexualité plus affirmée et sans tabou n’est certes pas synonyme de sexisme, les filles des salles de garde d’interne sont d’ailleurs souvent aussi «trashs» que leurs collègues garçons.

«Ces notions ne sont pas superposées, mais articulées», résume Vincent Barras. Car dans un contexte social où il est beaucoup plus difficile aux femmes qu’aux hommes d’aligner des blagues cochonnes sans être regardées de travers, celles-ci se taisent le plus souvent. «Bizarrement, les blagues de cul, on ne les fait qu’aux femmes. Alors que bizarrement les chefs femmes ne font pas de blagues sexuelles, elles se tiennent», s’insurge Sophie. Face aux paillardises affichées sans complexe et parfois sans respect, les femmes se sentent alors «coincées», surtout lorsqu’il existe un rapport hiérarchique. Ce qui peut apparaître comme un jeu devient un piège...

Le pouvoir de toucher autrui, l’ivresse de sauver des vies

Plus profondément, ce rapport au corps aurait surtout favorisé une tendance au rapport de force et à la «domination». Le médecin a en effet cette possibilité interdite à tout autre que lui de pouvoir toucher le corps d’autrui. Cette position de pouvoir induirait selon Martin Winckler une «ivresse –celle d'être en position (fantasmatique) de "sauver des vies" et donc, d'avoir tous les droits sur elles», et un «rapport hiérarchique entre le patient exposé et vulnérable et un médecin qui se sent en position de supériorité et d'impunité et qui n'a pas de barrières personnelles à dresser entre ses désirs ou sa perversité et le corps du ou de la patiente».

C’est une figure qui rappelle celle du chaman ou du sorcier, et qui «catalyse depuis des millénaires les attentes, les espoirs et la confiance des humains»

«Devenir médecin, c'est être assuré d'un statut, de revenus, de prestige et d'ascendant sur les autres [...] Beaucoup d'individus deviennent médecins pour le statut et les privilèges que ça confère, et non pas pour soigner. Et certains pensent que parce qu'ils soignent, ils méritent ces privilèges, ce qui est moralement problématique.»

«L’esprit carabin fournit une bonne excuse pour des remarques sexistes»

Autre héritage de l’Histoire, le statut de la profession et son organisation en corporation auraient renforcé à la fois le secret autour des dérapages commis et le sentiment de domination d’une partie des membres du corps médical. «Il y a un vrai effet de solidarité qui fait que lorsqu’il y a des agressions sexuelles, cela remonte difficilement», commente Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d’Osez le féminisme, association qui s'est élevée contre la fresque du CHU de Clermont-Ferrand.

Face à un groupe fier de ses codes et sûr de ses traditions, il est plus difficile de s’opposer ou d’argumenter quand les limites sont dépassées. «L’esprit carabin fournit une bonne excuse pour des remarques sexistes voire des agressions sexuelles», résume Sophie.

Une interprétation qui n’est toutefois pas partagée par le doyen de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand, Jean Chazal, pour lequel c’est au contraire la dissolution de l’esprit de corps qui permet ces dérives: 

«Il n’y a plus de contrôle et d’esprit de famille. Je n’ai jamais vu de soirée sexiste quand j’étais interne où la femme était mise au pilori.»

Sentiment d’impunité

Que l’esprit de corps ait un effet positif ou négatif, il n’en reste pas moins qu’il existe toujours une domination symbolique du médecin, à la fois en tant que groupe et vis-à-vis de son patient. Cette domination favoriserait au final un certain sentiment d’impunité, illustré par l’épisode de la fresque des super-héros assaillant une possible ministre de la Santé.

«Toute autre personne peignant sur un mur serait verbalisée. Les étudiants en médecine, non. Ça témoigne d'un sentiment de propriété et d'impunité très problématique», commente Martin Winckler. «C'est une attitude de caste. Et l'attitude de caste fait le lit de toutes les dominations, le sexisme n'étant que la plus commune» fustige l’écrivain, qui regrette que des médecins soient «fiers de se montrer librement avec leurs érections et leurs conquêtes sexuelles».

Un nouveau rebondissement dans l’histoire de la fresque du CHU de Clermont-Ferrand semble d’ailleurs illustrer ce sentiment d’impunité. Après que l’association Osez le féminisme! a dénoncé ladite fresque, des membres du collectif «Les médecins ne sont pas des pigeons» ont incité tous les membres de la page Facebook du collectif à aller inonder le téléphone d'Anne-Cécile Mailfert de messages. Une «première» pour la porte-parole, qui affirme n’avoir jamais été «traitée» ainsi. «On est face à des personnes qui se croient toutes puissantes et se croient tout permis», regrette-t-elle. Le doyen de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand Jean Chazal a lui aussi été «harcelé de coups de fils, de SMS, de mails de médecins, de responsable d'établissement qui soutiennent les internes», a-t-il dit à Libération:

«Je n’ai pas à défendre les médecins envers et contre tout. Cela me choque que mes confrères réagissent comme ça.»

Avec un peu de d’optimisme, on peut néanmoins penser qu’à la faveur de la féminisation de la profession, les choses finissent par changer. C’est en tous cas ce que veut croire Pauline, dont la promotion comptait «82% de filles». Rendez-vous dans vingt ans.

* — Le prénom a été changé Retourner à l'article

 

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