Culture

Vous ne pourrez lire ce livre que s'il aime votre expression faciale

Ariel Bogle, traduit par Grégor Brandy, mis à jour le 03.02.2015 à 11 h 09

Les Américains utilisent souvent l'expression «Ne jugez pas un livre à sa couverture» –l'équivalent de «l'habit ne fait pas le moine»– mais dans un futur pas très lointain, ce sont les livres qui pourraient nous juger.

Un nouveau projet de Thijs Biersteker, de l'agence de design néerlandaise Moore, intitulé «La couverture qui vous juge» laisse le livre décider qui va pouvoir le lire. Un prototype a été créé pour le Art Directors Club des Pays-Bas et la couverture reste verrouillée à moins que le lecteur se dirige vers elle sans jugement a priori. Le futur lecteur doit aligner son visage sur le dessin présent sur le livre pour être analysé par le système de reconnaissance faciale. S'il estime que le visage est suffisamment neutre –pas trop heureux ou pas trop sceptique– un battement audio est envoyé au système de contrôle, ce qui permet de déverrouiller le livre.

«Il y a assez de juges en ce monde –tout le monde est un critique», m'a dit Thijs Biersteker. Pour lui, le message de ce projet est celui de l'ouverture: «Tout le monde devrait apprécier les choses sans instantanément juger ce qu'ils voient.»

C'est un sentiment admirable et un produit impressionnant, mais il va peut-être vous faire un peu peur. Et si ce n'est pas le cas, ça devrait. Il y a une sorte de course aux armes en ce moment entre les entreprises qui veulent rendre notre technologie plus en harmonie avec nos émotions –et réagir avec vos émotions subconscientes, projetées par vos sourcils froncés ou une grimace est la première étape. Un récent article du Wall Street Journal, par exemple, présentait un groupe de start-ups qui créent de larges bases de données visuelles des expressions humaines et des algorithmes qui peuvent reconnaître nos émotions les plus profondes, si vous les payez.

Si leurs collections ont principalement été utilisées pour des recherches de marché, jusque-là, les publicitaires et revendeurs sont sans doute impatients de profiter de ces informations sur les micro-expressions basées sur le travail du célèbre psychologue Paul Ekman. L'article mentionne au moins un magasin qui teste un programme de vidéosurveillance dont le but est de repérer l'émotion des clients qui entrent et qui sortent. Encore plus troublant, Eyeris, une des entreprises présentées dans l'article, a passé des marchés avec des autorités fédérales dont la nature n'a pas été divulgueé.

On se demande également de plus en plus comment les appareils de tous les jours et les applications pourraient utiliser nos expressions faciales. Le nouveau Fire Phone d'Amazon, par exemple, a quatre objectifs sur le devant, placés de telle manière qu'il sait où sont vos yeux à chaque instant –ce qui augmente la possibilité qu'il puisse un jour dire s'ils s'arrêtent sur une certaine tenue ou un titre de livre. Affectiva, raconte The Wall Street Journal, travaille sur une plateforme avec le service de chat vidéo OoVoo qui pourrait détecter les émotions des gens en plein milieu d'un appel.

Quand toutes les entreprises de technologie et les enseignes d'hypermarché américaines seront meilleures pour repérer notre dégoût ou nos désirs que nos potes sur FaceTime, être jugé par un livre sera le cadet de nos soucis.

Ariel Bogle
Ariel Bogle (2 articles)
Journaliste
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