Science & santé

«Ma vie n’est plus que douleurs abdominales continues»

Lucile Bellan, mis à jour le 03.02.2015 à 15 h 30

Cette semaine, Lucile répond à Eve, atteinte de «colopathie fonctionnelle ou syndrome du colon irritable», une maladie bénigne mais terrible à vivre.

«Nymphe dans un paysage» de Palma il vecchio. Via Wikipedia, License CC. 

«Nymphe dans un paysage» de Palma il vecchio. Via Wikipedia, License CC. 

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Bonjour Lucile, je trouve vos articles éclairés d’une analyse intéressante. A la fois réaliste, rempli de sagesse, mêlé à un vécu personnel, tout en restant distant, plein de pudeur, sans jugement. Aussi, je me sens assez en confiance pour vous exposer l'aventure quotidienne que je dois de traverser depuis plus de 20 ans.

Je suis Eve. J’ai 44 ans aujourd'hui. Depuis mon enfance, je connais des problèmes de constipation et de colites. Avec l’âge, ces problèmes n’ont cessé de s'accentuer. Toute ma vie d’adolescente et de jeune adulte, je l’ai vécue intensément, tout feu tout flamme et à grandes goulées de laxatifs pour faire glisser tout ça. Je consultais régulièrement mon docteur généraliste qui me disait «C’est rien qu'une constipation passagère, prenez donc des laxatifs».

À l’aube de mes 30 ans, pliée en deux par des douleurs abdominales comme des coups de couteau, réduisant ma capacité de marche et d'action, le ventre ballonné, avec des absences de selle depuis plus de 12 jours, je décide de revoir mon médecin généraliste mais de ne plus boire ses paroles. Ce dernier me dit alors... la même chose qu'à l’accoutumée, tentant de justifier la ténacité de ma constipation à l’ensemble de «ma problématique liée à l’enfance» et me conseille de voir un psychiatre si je veux résoudre définitivement mes problèmes de constipation.

À ce stade, ma vie n’est plus que douleurs abdominales continues, sensation de plénitude intestinale, rots, pets nauséabonds, ventre «baudruche». J’ai constamment cette envie imminente d’aller aux toilettes, et rien ne sort. C'est agaçant, irritant, frustrant. OUI, tout ceci me donne des humeurs fortes, avec lesquelles je dois aussi concilier. Ces difficultés ont pour effet de m’exclure petit à petit de la société et de ses joies.

Moi, Eve, ancienne boulimique-anorexique, je me retrouve non plus soumise à mes états émotionnels, mais dominée par l’état de mon système digestif (que j’ai si longtemps maltraité).

Ayant fièrement dépassé mes problèmes de conduite alimentaire après un long parcours chez les psy & co, je décide de ne pas consulter un psychiatre et cours chez le gastro-entérologue. Qui, après une batterie d'examens, me dit «c’est une colopathie fonctionnelle ou syndrome du colon irritable». C’est une maladie qui se manifeste par une non-atteinte organique du colon (donc tout va bien) altérant la fonction de ce dernier. Le traitement conseillé est... le laxatif. Pourtant les laxatifs ne m'aident pas, augmentant les douleurs abdominales, les flatulences, me condamnant à ne pas m’éloigner des toilettes de plus d'un mètre, me liquéfiant les intestins, et ne traite aucunement les douleurs abdominales, tout comme les antispasmodiques que l’on me donne.

Je suis désespérée. Désespoir auquel j’essaye de m'accoutumer puisque la médecine actuelle n’a pas de réponse à ce mal.

Aujourd'hui, je mets un point d’honneur à ne pas parler de ma maladie chronique, à ne pas me plaindre, et à regarder du bon côté de la vie. Étant maltraitée par mes intestins tout au long de la journée, «le bon côté» de la vie est évidemment réduit chez moi.

Mais je m’y accroche.

J’ai peur, je ne sais plus comment garder espoir, comment partager un repas, comment sourire tant ce mal me torture.

Je vous écris pour trouver une idée inspirante, un souffle nouveau, changer l'air de ma tête.

Là ou je suis aujourd'hui, il n'y a plus que les mots pour adoucir mon quotidien.

Eve

Chère Eve,

Votre souffrance me touche d’autant plus que vous semblez avoir fait le deuil d’une amélioration de votre quotidien. Mais, si on a mis du temps à vous diagnostiquer, vous devez savoir aujourd’hui que cette maladie, la colopathie fonctionnelle, n’est pas rare. La médecine actuelle peine à trouver des solutions vraiment efficaces, et traite souvent avec les laxatifs dont vous parlez, mais des voies alternatives sont actuellement proposées. On conseille, par exemple, de combattre d’abord le stress qui pourrait être un facteur aggravant. On essaye des régimes d’exclusion, sans gluten ou sans produits laitiers de vache. Les sports d’endurance ont des effets positifs sur la constipation. Ce que j’essaye de vous dire, c’est que cette maladie qui vous empoisonne la vie n’est pas de celles qu’on soigne avec quelques cachets, mais bien avec un bouleversement du mode de vie. C’est d’une révolution dont vous avez besoin.

Vous avez jusqu’à présent refusé de voir un psy, parce que vous aviez le sentiment que cela vous ramenait à vos années de troubles alimentaires. Mais voir un autre psy, avec lequel vous construirez un autre lien, et parlerez d’autres choses que de nourriture, pourrait être une nouvelle étape plutôt qu’un recul.

Vous pourriez aussi essayer des médecines alternatives pour vous réapproprier votre corps et vous apaiser: réflexothérapie, sophrologie, naturopathie, homéopathie…

Ce qui est sûr, c’est que ces années à ne pas comprendre votre maladie sont derrière vous. Vous voilà, à 44 ans, avec un diagnostic médical qui n’est pas contestable. Et c’est une renaissance. Vous êtes une adulte et vous avez vécu le pire, l’humiliation et la souffrance, vous êtes désormais libre de vous réinventer, avec cette maladie qui fait partie de votre vie et avec laquelle il faut composer.

Je suis convaincue que le sourire reviendra avec une attitude active. En cuisinant pour vous, en essayant des recettes, et en notant sur un carnet les réactions positives ou négatives que ça provoque chez vous dans le but, à terme, de vous connaître mieux et de ne pas empirer le problème simplement par méconnaissance.

Je vous conseille aussi, comme vous l’avez fait avec beaucoup de courage en m’écrivant, de vous ouvrir au monde. Votre maladie n’a rien de ridicule ou de honteux. En faisant des recherches sur le sujet, j’ai découvert l’association des patients souffrant du syndrome de l’intestin irritable (APSSII), une association active avec un forum, une ligne téléphonique de soutien, des évènements et une mise en relation avec des professionnels. C’est certainement, pour vous, une piste à explorer aussi.

Eve, plus que jamais, vous n’êtes pas seule. Et, plus que jamais, il y a de l’espoir. L’espoir d’une vie enfin apaisée. C’est un long chemin qu’il reste à faire, mais c’est un chemin où vous êtes maîtresse de votre destin et ça, il me semble que c’est une très belle et inspirante nouvelle. J’ignore à quel pourcentage vous avez le pouvoir de vous soulager de votre mal, mais je peux vous assurer que vous l’avez au moins en partie. Après toutes ces années où l’ignorance vous a fait tant de mal, c’est la connaissance de votre maladie et de vous-même qui vous sauvera. Vous devez conquérir votre sourire. Mais j’ai la certitude qu’il est bien à votre portée. Gardez espoir. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (172 articles)
Journaliste
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